L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 6 sur 20

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L'année de la victoire

Chapitre 6

 

 

Un soir qu’il était allé chercher le lait chez les Nicoli il ne vit pas Caterina. Il la chercha du regard et la mère de la jeune fille, qui avait remarqué leurs sentiments, lui dit qu’elle était couchée avec la grippe. En rentrant à la maison par la route qu’éclairait la pleine lune, il ressentit une grande tristesse, une souffrance à en pleurer. Passant non loin de l’endroit où se trouvaient les baraques des soldats anglais, il entendit qu’on y faisait du vacarme, peut-être qu’il y avait des combats de boxe, car de temps en temps, comme par vagues, arrivaient jusqu’à lui des cris d’encouragement qui déchiraient la nuit. Le long des routes qui descendaient de la montagne les phares des camions faisaient étinceler le givre.

Caterina, qui semblait avoir passé le cap, s’éteignit par un après-midi de fin novembre. Matteo l’apprit dans la boutique du boulanger de la Mortisa où il était allé acheter un pain blanc pour sa sœur convalescente. Il sentit que son cœur se serrait comme quand il avait vu sa mère étreindre Orsola : de retour chez lui, il se tint longtemps silencieux et immobile, fixant les braises dans l’âtre. Finalement le grand-père lui demanda ce qu’il avait.

— Caterina, la fille des Nicoli, elle aussi, elle est morte de la grippe. L’année dernière, et cette année encore, on avait fait les foins ensemble.

Il se leva et il sortit parce qu’il n’avait rien à dire. Le vieux, resté seul, gratta avec un clou de maréchal-ferrant dans le fourneau de sa pipe, qu’il tapa contre la paume de sa main ; en se fourrant dans la bouche les restes de tabac humide, il pensa : « Si je mâche du tabac, j’éloigne la fièvre espagnole. »

Caterina avait son habit du dimanche ainsi que son voile blanc et son nœud bleu clair sur la tête. Les mains posées sur la poitrine tenaient entre leurs doigts un chapelet en perles de verre. À côté du corps raide, le long du cercueil de sapin, qui sentait la résine parce que les planches venaient juste d’être rabotées, étaient placés deux rameaux de marguerites jaunes. Son visage était redevenu pareil à celui d’une petite fille et il semblait sourire. Les Nicoli récitaient les litanies. Matteo referma la porte avec attention et se posta dans un coin de la cuisine, répondant à voix basse aux dernières prières.

Quand ils eurent fini, il s’approcha d’un des frères pour lui demander s’il pouvait assister à la veillée. Oui, il le pouvait. On posa sur le foyer une grosse bûche de mûrier, et sur la table une fiasque de vin blanc, du pain biscuité et du fromage à la disposition de tout le monde. Ceux qui étaient restés, des jeunes pour la plupart, parlaient à voix basse. Un vieux, un Salbeghi qui avait voulu assister à la veillée, peut-être pour y boire un verre de vin, philosopha sur la mort : celle des pauvres soldats sur le champ de bataille et celle des jeunes et des enfants qui mouraient de la fièvre espagnole.

— Pourquoi Dieu fait-il mourir ainsi les pauvres gens ? se demandait-il. Et si la guerre est causée par la méchanceté des hommes, comme dit le curé, parce que Dieu veut les ramener dans le droit chemin, quel rapport y a-t-il avec la mort d’une fille bonne et jolie comme Caterina ?

Au hasard de ces chuchotements à côté de la bûche incandescente qui se consumait dans l’âtre, éclairant et réchauffant la vaste cuisine, les gens regardaient de temps en temps le cercueil posé sur deux caisses dans le coin le plus éloigné, là où Caterina se trouvait, le visage tourné vers la porte. Matteo ne parlait pas, ne mangeait pas, ne buvait pas ; il contemplait la braise incandescente de la grande bûche. Il repensait à son été de bonheur, avec les foins, les cerises et les parfums intenses de l’après-midi. Il repensait à elle. À quand ils allaient ensemble chercher l’eau fraîche à la source parmi les acacias, pour l’apporter ensuite aux faucheurs en sueur et aux femmes à leur besogne. Il revoyait ses yeux lumineux et sa démarche souple, pieds nus dans l’herbe, il réentendait sa voix de toute jeune femme. Il se rappelait de ce dimanche où, avec tant d’autres jeunes, ils étaient montés dans les prés vers Perpiana pour cueillir des narcisses : ils s’étaient légèrement éloignés tous les deux à l’intérieur du bois de châtaigniers pour échanger leur premier timide baiser. En revivant un souvenir aussi proche, son visage d’adolescent, dont le feu éclairait le léger duvet, rougissait dans sa chair, et était transfiguré.

Il se leva et s’approcha du cercueil où deux yeux fermés avaient cessé de faire voir leur clarté. Il sortit sur le seuil. Du côté du Monte Grappa le ciel commençait à blanchir, et là-bas, vers les collines lointaines, les brouillards paraissaient se teinter de rose. Les coqs chantaient d’une cour à l’autre, des volets s’ouvraient en grinçant, et la vapeur sortait des portes des étables, en même temps que l’odeur des animaux et du lait. Sur la route qui menait à Sandrigo et à Vicence, roulaient à nouveau les camions des militaires anglais qui retournaient dans leur patrie, ainsi que les tracteurs Pavesi-Tolotti qui emportaient les canons dans les ateliers pour les remettre en état, ou dans les magasins, pour une autre guerre.

Matteo marchait en ressentant très fort le froid, comme s’il lui venait de l’intérieur, des entrailles, et rien ne lui semblait encore valoir la peine d’être vécu. Quand il arriva à la maison tout le monde dormait ; sa mère était peut-être au lit, les yeux ouverts, qui les attendait, lui et son père. Il s’approcha de l’âtre, déblaya les cendres et mit à nu des braises, il raviva le feu et s’immobilisa, regardant debout les flammes et les étincelles qui montaient dans le manteau noir de la cheminée. Silencieusement, il commença à pleurer, il sentait qu’avec ce feu et ces larmes finissait aussi sa jeunesse.