L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 19 sur 20

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L'année de la victoire

Chapitre 19

 

Le 16 novembre eurent lieu les élections politiques. Les urnes, après maintes difficultés, furent installées dans l’école primaire qui, en tant que telle, n’avait pas encore recommencé à fonctionner. Au désespoir de M. Andrea, l’instituteur, elle était encore dépourvue de l’essentiel : pupitres, bureaux des maîtres, tableaux, chauffage.

Le candidat qui avait enflammé la bataille électorale était le député Attilio Brunialti, un libéral dissident qui avait comme symbole de liste une grappe de raisin, et qui, déjà dans la précédente législature, avait été élu comme représentant de notre collège. Son fils, officier de réserve dans les chasseurs alpins du bataillon Bassano, était tombé à Malga Fossetta à la tête de son détachement pendant les combats qui s’étaient produits pour arrêter l'« expédition punitive » contre l’Italie en juin 1916.

Les cléricaux voyaient en Brunialti un homme qui bouffait du curé, qu’il fallait battre, le clergé était entièrement du côté des démocrates-chrétiens, qui se présentaient aux élections pour la première fois. D’autre part, les partisans de Brunialti menaient contre les démocrates-chrétiens une campagne pleine de menaces, parfois violente. En Brunialti qui, avant la guerre, s’était construit une villa au milieu du bois, la plupart des réfugiés voyaient un homme qui s’était battu pour eux contre les injustices. Mais certains rêvaient d’une relative autonomie par rapport aux entraves bureaucratiques de l’État, et ils espéraient ressusciter la Régence des Sept

Communes[17], que Napoléon avait dissoute un siècle auparavant, après cinq cents ans d’existence.

Les démocrates-chrétiens et les partisans de Brunialti étaient contre les socialistes : considérés par les uns comme des anticléricaux et des sans-Dieu, par les autres comme des subversifs destructeurs du moindre droit de propriété. Parmi tout ce monde, les faisceaux de combat voulaient mettre de l’ordre à leur manière, avec matraques et huile de ricin, voire pistolets et mousquetons.

Chez nous, ce dimanche-là, il n’y eut pas beaucoup de gens qui allèrent voter, moins d’un tiers des inscrits sur les listes de la mairie : de nombreux réfugiés n’étaient pas encore rentrés, les classes entre 1897 et 1900 étaient sous les drapeaux. Beaucoup de mobilisés n’étaient plus revenus, parce que déclarés « disparus ». D’autres encore, qui avaient émigré avant 1914, étaient on ne sait où, quelque part dans le monde. Brunialti obtint presque quatre-vingts pour cent des voix, mais le jour même du vote, il y eut des contestations pour fraude et menaces.

La même nuit il y eut des morts, ce qui suscita plus de colère que de trouble car des morts il y en avait déjà eu beaucoup.

Des amis, après avoir voté, s’étaient arrêtés dans une baraque, à mi-chemin, pour manger une assiette de spaghetti à la sardine. Les sardines donnent soif, et peut-être qu’ils burent quelques verres de trop à la santé du député Brunialti. Ils disaient, en faisant allusion au symbole de la liste :

— Après le raisin c’est le tour du vin !

Vers onze heures du soir, ils arrivèrent à leur hameau en chantant, et là, ils tombèrent sur un groupe de militaires qui, eux aussi, avaient festoyé dans une baraque qui faisait café. Les deux groupes échangèrent des allusions malignes puis des moqueries, enfin des menaces, des insultes et des coups de poing. Les lames des couteaux brillèrent dans la nuit, accompagnées de coups de feu. On aurait dit une bataille, et personne n’avait le courage de sortir des baraques.

Après un rapide bruit de pas qui s’éloignaient dans la nuit, le silence revint, pesant. Alors les gens sortirent. Sur la route ensanglantée gisait le corps d’un jeune ouvrier de Pergine. Deux frères, Giovanni et Francesco Partit, s’étaient traînés jusqu’à leur baraque, où leur mère les avait recueillis mourants, sur le seuil. Le jour suivant, à l’hôpital militaire, mourut également un caporal-chef de la section désinfection. Mais combien y avait-il eu de blessés ?

Parmi les ouvriers au travail, bien des bruits coururent sur cet épisode : les uns disaient qu’il s’était agi d’une embuscade fasciste, d’autres que ça avait été les subversifs, tandis que d’autres encore disaient que tout avait commencé parce que les militaires avaient jasé sur les femmes du village.

À midi moins le quart Matteo alluma le feu comme d’habitude pour réchauffer la polenta et la soupe. Et comme d’habitude vinrent les amis : son père, Mosè Tripp, Angelo Ballot, Nin Sech. Mosè était tout mélancolique parce que les socialistes avaient eu peu de voix ; rien que les leurs.

— On vit quand même dans un sale monde, dit Mosè, les pauvres gens s’entre-tuent et les patrons nous regardent. Mais qu’est-ce qu’il faut pour qu’on se réveille ? Et n’allez pas me dire qu’on n’abat pas un arbre d’un coup. Ici la tempête arrive et personne ne bouge !

Ils n’avaient pas envie de recommencer à discuter et ils finirent de manger en silence, assis sur les brouettes renversées, leurs gamelles sur les genoux.