L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 8 sur 20

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L'année de la victoire

Chapitre 8

 

Avec le début du printemps d’autres soldats furent libérés, mais parmi les réfugiés commença à s’affirmer le violent désir de se mettre en chemin pour rentrer à la maison. De la Lombardie, du Piémont et même de là-bas, au-delà du Pô, les familles regagnaient la Vénétie et les plaines au pied de nos montagnes. Les gens s’installaient de leur mieux dans des maisons, des baraquements ou des fabriques abandonnées, dans l’attente d’un signal, de quelque chose qui donne le départ : le tonnerre du printemps ou le chant du coucou. En fait on attendait une circulaire du gouvernement.

Un jour le père de Matteo reçut un avis lui demandant de se rendre au dépôt du bataillon, à Bassano, pour retirer son congé car, jusqu’alors, il n’était en réalité qu’en permission extraordinaire. Au dépôt il rencontra Mosè Stern, l’ancien fourrier de sa compagnie, qui, outre qu’il était un pays, connaissait tout le monde sur le Plateau, étant connu lui-même par le commerce que sa famille pratiquait avant la guerre, et parce qu’il avait écrit, réécrit tous les noms des appelés et des engagés des enrôlements de nos villages. Mosè voulut savoir s’il était retourné là-haut et, à sa réponse affirmative, il demanda si nos maisons étaient comme il les avait vues après les combats de l’Ortigara, quand tant d’autres pays étaient morts, et que les survivants avaient été envoyés au repos.

Certains d’entre eux avaient fait un saut jusqu’au village : Mosè se rappelait qu’Attilio Gios avait retrouvé et rapporté les portraits de ses parents, restés accrochés sur le seul mur de la maison encore debout, et Toni Moro, les petites chaussures de sa fille Antonietta recueillies parmi les ruines. Lui, en revanche, il avait espéré retrouver les papiers de famille dans le coffre de la salle commune, mais, dans la vieille maison au toit de tavaillons, le feu avait tout brûlé. L’état de notre village est encore pire maintenant, disait le père de Matteo. En effet, aux canonnades des Italiens et des Autrichiens s’étaient ajoutées celles des Anglais et des Français. Il n’y avait plus rien. Des décombres et des cadavres de soldats.

Mosè voulut savoir où se trouvait la famille de ce pays, et comment ils s’en sortaient. Quant à lui, les siens s’étaient réfugiés en Émilie mais son père lui avait écrit que dans quelques jours ils seraient remontés, peut-être à Chiuppano. Lui aussi espérait être rapidement libéré, car il en avait marre, jusqu’à la nausée, de dresser des listes de morts, de matériel manquant ou hors d’usage, ainsi que des tableaux et des formulaires. Il y avait bien autre chose à faire ! Enfin il lui donna un bon pour retirer au magasin le colis de vêtements dont l’armée faisait cadeau aux anciens combattants, il lui remit aussi le certificat avec la croix de guerre, et puis il lui demanda :

— Tu préfères la police d’assurance de la victoire, de mille lires payables dans vingt-cinq ans, ou bien cinq cents lires tout de suite ?

— Je pense que cinq cents lires c’est mieux. Dans vingt-cinq ans on ne sait pas ce qu’il y aura.

— Tu as raison, les gens de chez nous font tous le même choix. Dans notre situation, cinq cents lires ça rend service.

Le fourrier remplit formulaires et reçus et les lui fit signer.

Avec ces sous en poche et le colis de vêtements sous le bras, il rentra à la maison comme s’il avait eu un trésor. C’était du beau drap et sa femme le palpa afin d’en éprouver la qualité. Les cinq cents lires furent déposées sur un livret de la caisse d’épargne pour les avoir au moment de reconstruire la maison.

 

Au mois de mars, parmi les réfugiés, des signes d’impatience et de rébellion apparurent, des comités d’action se constituaient, on tenait des réunions publiques. Ils en avaient assez des discours, des circulaires, des promesses : ça faisait cinq mois que la guerre était finie et gagnée, ils voulaient retourner à leurs terres où il y avait tant à faire. Et puis si on veut manger en hiver il faut semer au printemps. Mais qu’attendait le gouvernement pour lever les barrages et laisser les gens revenir librement

chez eux ? À Trévise fonctionnait un commissariat aux Terres libérées[10] qui dépendait du ministre Raineri, et nos communes aussi rentraient dans la compétence des « Terres libérées », même si depuis 1866 elles se trouvaient à l’intérieur des frontières du royaume. Mais ce ministère ne prenait aucune initiative : ou les procédures bureaucratiques n’étaient pas encore arrivées au stade de la dernière signature, ou les nécessités et les besoins étaient si urgents et si nombreux qu’on ne savait pas par où commencer.

Cependant, les soldats qu’on libérait progressivement, et qui rejoignaient leurs familles, ne supportaient pas toutes ces lenteurs. Forts de ce qu’ils avaient vu et souffert au front, ainsi que de l’état dans lequel ils avaient retrouvé leurs proches, ignorant autorisations et barrages, ils remontaient vers les villages détruits, poussés par un instinct aussi irrésistible que celui des oiseaux migrateurs. L’autorité militaire et gouvernementale elle-même, dans la personne de son commissaire, le colonel Lino Carrara, prêta l’oreille aux protestations et chargea l’ingénieur Girolamo Girardi de préparer un plan pour la reconstruction.

Un après-midi dans la maison de Prà del Giglio, le père de Matteo arriva avec un mulet. À Thiene avait eu lieu une adjudication de quadrupèdes de l’armée et c’est ainsi que pour quelques dizaines de lires il avait acquis un mulet gris dont personne ne voulait. Il lui avait semblé de bon caractère et, bien qu’il fût affaibli et maigre, il pensait qu’avec l’herbe nouvelle il se reprendrait vite. Il l’utiliserait pour monter les quelques bricoles qu’ils possédaient, et il aiderait au transport du matériel servant à la reconstruction de la maison.

Ce même soir, en quête d’un endroit où passer la nuit, Toni Ballot arriva à l’improviste, bien accueilli. Il venait de Lombardie, et sa famille, comme beaucoup d’autres en ces jours de la fin mai 1916, avait été chargée pêle-mêle sur un convoi de wagons de marchandises. Après une semaine où, renvoyés d’une gare à l’autre, ils avaient demandé qu’on leur fasse la charité d’un morceau de pain, on leur fit bon accueil et ils trouvèrent du travail, car M. Baumann – que Dieu le bénisse ! disait Ballot – avait littéralement ouvert aux réfugiés les portes de sa demeure ; en comptant les femmes, les jeunes et les vieillards, au moins cent cinquante personnes y avaient reçu l’hospitalité. C’était une belle maison, disait-il, avec des sols astiqués, des salles de bains, des chambres ayant des matelas en laine, des couvertures et des draps. Le luxe ! À se déchausser en entrant. Où on parlait à voix basse. Et puis il avait aussi mis à leur disposition la cuisine et la nourriture. Mais nos pays aussi s’étaient bien comportés, pas de malhonnêtetés, pas une seule cuillère n’avait été dérobée, même pas par ceux qui n’en avaient pas.

Par la suite, tout le monde, ou presque, avait obtenu du travail dans les fabriques et dans les fermes. Lui aussi. Avec son frère Angelo, ils avaient travaillé dans une usine de munitions.

Toni se mit à table avec eux pour manger la soupe de riz aux haricots.

— Vous avez également trouvé une fiancée ? demanda en plaisantant le grand-père.

— Bah, une fiancée vraiment, non, répondit Toni en rougissant. Il y a encore des braves gens pour vous aider, et puis les terres là-bas sont très riches. Mais peut-être qu’on est mieux dans nos montagnes.

Cela dit, il tira de sa poche une feuille de papier imprimé, avec frise et lettrine, il s’approcha de la lampe et lut : « Aux réfugiés de guerre qui quittent l’arrondissement de Varèse. Réfugiés des provinces de Vénétie ! Alors que vous vous apprêtez à revoir votre terre natale chérie et à regagner les maisons que vous avez dû abandonner précipitamment aux mains d’un ennemi féroce et arrogant, nous ressentons le besoin de vous redire, avec une fidélité toujours renouvelée, les sentiments de fraternité sincère que, en tant qu’interprètes de l’ensemble de notre population, nous avons cherché à vous témoigner du mieux qu’il nous fut possible pendant les mois de votre présence parmi nous.

Innombrables petits groupes, emportés jusqu’ici dans les heures les plus sombres de notre guerre et de notre histoire, après la vision soudaine et terrifiante de l’ennemi envahissant vos maisons, après le tumultueux et triste voyage vers un obscur avenir, nous avons cherché de toutes nos forces à remplir le mandat que notre population nous avait confié dans un grand élan de générosité. La patrie pensait à votre avenir et vos frères y pensaient avec une affectueuse sollicitude.

Ainsi, rassemblés dans la ville ou dispersés dans les pittoresques villages des environs, vous avez pu attendre, avec une foi immuable, le jour radieux de la revanche : à la solidité de cette foi, nous avons cherché à apporter notre contribution, en vous assistant dans vos besoins quotidiens et en vous donnant cet appui moral et matériel auquel nous autorisait notre mandat.

Que notre salut venu du fond du cœur vous accompagne et que, une fois revenus à vos maisons, se réalisent vos aspirations les meilleures et vos espérances les plus hautes ! Tel est notre vœu fervent. Et nous n’oublierons jamais, comme vous-mêmes ne les oublierez pas, les jours que nous avons passés ici ensemble, car le lien solide de fraternité qui nous unit a été consacré à nouveau, aux jours les plus sombres du malheur, et dans les jours les plus radieux de la victoire. »

Puis Toni lut encore : « Varèse 26 février 1919. La Commission : Chevalier Silla Badini, président – chevalier Carlo Taccheo Briere Noble, avocat – Giovanni Bagaini. »

— Ah, les belles phrases, dit le père de Matteo. Notre terre, notre patrie, nos maisons, la victoire. La patrie qui pense à notre avenir. Mais là-haut notre patrie a été détruite. Elle n’existe plus. Ils disent comme ça parce qu’ils ne savent pas et qu’ils n’ont pas vu. Pendant qu’ils faisaient leurs discours, nous, on a une petite fille qui est morte. Et nous n’avons rien, leur patrie nous a tout pris.

C’était la première fois qu’il nommait la petite Orsola, morte de la grippe espagnole, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Il posa sur la pierre de l’âtre l’assiette de soupe qu’il tenait sur ses genoux et il sortit. Sa femme le suivit du regard, ce fut comme si elle se sentait soulagée d’un énorme poids. Toni, Matteo et le grand-père finirent de manger en silence, en regardant le feu qui s’éteignait.

Quand vint le soir le père rentra et il semblait que les larmes avaient lavé ses yeux. Ils se remirent à parler. Matteo demanda à Toni quand son frère Angelo reviendrait à son tour de Lombardie, et ils firent des projets pour le jour très proche où, ayant chargé tous leurs biens sur le mulet gris, ils retourneraient à leur hameau.