L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 4 sur 20

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L'année de la victoire

Chapitre 4

 

 

Assis au coin du feu, le grand-père regardait une marmite en terre qui bouillottait sur sa chevrette. Il ne se leva pas, il redressa son visage qui était penché et soucieux pour dire d’une voix rauque :

— T’es revenu, finalement. Il fallait tout ce temps-là pour faire l’aller et retour ? Et celui-là qui c’est ?

— J’ai été arrêté par les soldats, de notre maison il ne reste plus rien. Lui c’est mon ami Toni Sciràn d’Ebene.

— Et alors, racontez-moi.

Puis, voyant que Matteo, en regardant autour de lui, cherchait sa mère et ses sœurs, il ajouta :

— Ta mère est en haut dans la chambre, parce que les petites sont malades.

La mère, de la chambre, avait entendu qu’ils étaient arrivés ; elle descendait maintenant l’escalier en bois. Ses chaussures en feutre ne faisaient pas de bruit, si bien que ses paroles d’anxiété et de reproche furent le premier signe de sa présence :

— Pourquoi as-tu été si long ? Tu aurais dû être de retour hier soir. C’est ta faute si je n’ai pas dormi cette nuit, et tes sœurs ont beaucoup de fièvre.

Puis elle s’approcha du foyer elle aussi et tourna la soupe avec une louche.

— Il faudrait aller chercher un peu de lait pour les petites. Mais en attendant raconte-moi comment c’est là-haut.

Matteo raconta ce que nous savons, mais quand il en vint à parler de tous ces soldats morts et de l’état dans lequel il avait trouvé la maison, il ne sut pas retenir une grimace de douleur et de colère. Le grand-père grommelait, cherchant dans ses poches vides des miettes de tabac pour sa pipe éteinte. La mère le regardait en silence, puis elle lui prit la tête dans ses mains, belles mais abîmées par tant de tâches, en disant :

— Ça suffit, maintenant. La maison on la refera.

— S’il y a encore des pierres et des troncs d’arbre, la maison on la refera, disait le grand-père. On la refera même plus grande. Et quand nos hommes qui sont soldats reviendront, on aura vite fait de monter des murs et un toit !

Matteo enleva son sac encore enfilé sur ses épaules, et Toni retira d’une de ses poches un bout de cigare, qu’il offrit ensuite au grand-père. La moitié de miche, la poupée en chiffon et la louche en cuivre, que sa mère et le grand-père reconnurent tout de dite, furent sorties du sac.

— Mais si tu as trouvé la pépé des petites et la louche à eau, ça veut dire qu’il y a encore quelque chose !

— Rien que ça. Je n’ai trouvé que ça.

Matteo monta l’escalier pour porter la poupée à ses sœurs et, quand il fut sur le palier où s’ouvrait la porte de la chambre, il sentit l’odeur douceâtre de la fièvre et de la maladie.

— Je suis là, dit-il à voix haute, et je vous ai apporté votre poupée.

Les deux petites étaient enfoncées dans leurs paillasses de feuilles de maïs, les couvertures militaires, qui avaient été distribuées aux réfugiés, remontées jusqu’au menton. Elles avaient les yeux brillants, le visage émacié.

— Je vous ai apporté votre poupée, répéta-t-il, comme ça, vous pouvez encore jouer.

La plus petite laissa sortir un bras maigre.

— Donne-moi-la, donne-moi-la !

La poupée finit entre les couvertures : malade elle aussi, sa drôle de tête dehors et ses cheveux en flocons de laine grège collés sur la toile.

— Je vais aller vous chercher du lait, comme ça vous guérirez.

Il redescendit à la cuisine. Sa mère avait versé la panade dans quatre bols en terre, pas de la vraie panade avec de l’eau, du beurre et du sel, mais des croûtons de pain bouillis avec une demi-boîte de viande. Ils mangèrent en silence, mais de bon appétit. De temps en temps le grand-père regardait Toni Sciràn et il lui demanda encore comment c’était là-haut dans les montagnes, et comment vivait sa famille dans les campagnes de Carmignano. La femme finit la première et elle se leva. Dans une jatte posée sur la cheminée elle prit une lire et la donna à Matteo pour le lait.

Il faisait nuit : des routes qui descendaient de la montagne, pareils à des lucioles, apparaissaient et disparaissaient les phares à acétylène des camions qui transportaient en sens inverse le matériel de guerre, après avoir monté sur le Plateau leur chargement de cercueils en sapin pour enterrer les morts. Matteo marchait entre les haies au milieu des aboiements des chiens. Il frappa aux maisons des Maso, des Dardini, des Vesene, des Salbeghi mais les soldats en transit, les malades de la grippe et les besoins des familles avaient épuisé tout le lait de la traite du soir. Fatigué et abattu, mais l’espoir au cœur, il arriva jusqu’à la Mare où il connaissait une fille de son âge, Caterina, rieuse et contente comme quand on est jeune ; elle lui avait montré beaucoup de sympathie, et peut-être quelque embarras amoureux, lorsque, au mois de mai, il était allé chez eux pour les foins. Leur grande maison, avec des granges et une aire de battage, se trouvait après la petite chapelle. Il frappa et ouvrit la porte, une voix décidée avait dit : « Entrez ! »

Ils étaient en train de dîner. Sur la table il y avait une grande polenta qui fumait, un saladier de haricots verts, une assiette avec des œufs durs coupés en deux. Il salua presque timide, et il rougit devant le regard lumineux de Caterina. Là aussi les hommes étaient partis à la guerre, et le vieux qui occupait le haut bout de la table lui demanda :

— Qu’est-ce qui t’amène ici ? Avance donc, de la polenta chaude il y en a une tranche pour toi aussi.

Matteo restait debout embarrassé, mais il sentait toute cette chaleur affluer vers son cœur. Il avala sa salive :

— Ma mère m’envoie voir si vous pouvez nous vendre un peu de lait. Mes sœurs sont malades avec la fièvre et elles n’ont envie de rien.

— Espérons qu’elles n’ont pas attrapé la fièvre espagnole, dit la mère de Caterina. Allons, donne-moi ta boîte à lait.

La femme alla dans une autre pièce et elle revint avec le récipient presque plein.

— Fais attention à ne pas le répandre en route. Mais attends, assieds-toi, et mange quelque chose avec nous.

Pendant qu’il mangeait, la femme mit deux cuillerées de miel foncé et dense sur un morceau de papier huilé, et elle le déposa à côté de lui sur la table.

— Ce n’est pas pour toi, dit-elle en souriant, c’est pour tes sœurs. Dis à ta mère de le faire fondre dans le lait chaud. Tu verras que ça leur fera beaucoup de bien.

Il était confus, c’est à peine s’il arrivait à avaler la polenta et l’œuf à cause de ces yeux souriants qui le regardaient. Quand il eut fini il tira de sa poche l’argent pour payer le lait en disant :

— Je vous remercie beaucoup. Tenez, ma mère m’a donné une lire.

Du haut de la table le vieux sourit :

— On veut pas de sous, rapporte-les à la maison. Est-ce que tu n’es pas venu, toi aussi, nous aider quand c’étaient les foins ? C’est nous qui avions besoin alors. Va, rentre à la maison.

Pourtant, aux foins, ils l’avaient payé, et il y était allé pour ces yeux et pour ce sourire qui, maintenant, lui faisaient trembler les genoux. Il salua tout le monde d’un « bonsoir », et Caterina d’un ciao tout juste murmuré et furtif. Il sortit en hâte et sur le seuil il dit « merci » presque en s’enfuyant.

Il refit la route sans s’en apercevoir, il pensait à Caterina et aux foins de mai, oubliant ce qu’il avait vu ce jour même, là-haut dans ses montagnes et ses bois. Il ne se souvenait que d’elle pieds nus dans le pré : ses chevilles fines, le grand chapeau de paille qui faisait de l’ombre à son visage, et ses petits seins qui marquaient à peine son corsage. Et les cerises que, pendant la pause, tandis que le soleil séchait l’herbe fauchée et éparse, il était monté prendre pour elle dans l’arbre : cerises et lèvres, dents petites et blanches et yeux heureux, dans une odeur d’herbe qui séchait dans le pré.

De l’autre côté des haies, les chiens aboyaient à la lune, les camions descendaient des montagnes, et sur le Plateau, la gelée blanche couvrait les squelettes. Il arriva à la maison, et quand il ouvrit la porte, sur sa bouche se dessinait encore un sourire. Il tendit le lait à sa mère, il retira de sa poche le bout de papier avec le miel et la lire qu’il n’avait pas dépensée.

— Les Nicoli de la Mare où j’avais été travailler aux foins m’ont tout donné sans payer. C’est vraiment des braves gens les Nicoli !