L'année de la victoire
Chapitre 13
Ils n’étaient pas encore nombreux à revenir. L’idée de devoir habiter au milieu des décombres et sans toit sur la tête faisait renoncer les plus faibles. Et puis la procédure de remboursement des dommages de guerre traînait en longueur, elle n’était pas claire car les autorités gouvernementales civiles et militaires semblaient en proie à des conflits de compétence : les bureaux se contredisaient entre eux, certains voulaient des formulaires et des imprimés d’un certain type, d’autres d’un autre ; il suffisait d’un mot, d’une virgule dans une circulaire pour faire discuter les responsables.
L’un d’eux, le lieutenant général du génie Pollari-Maglietta, décida de prendre l’affaire en main et, ayant dressé un état des lieux, guidé par le lieutenant qui commandait le détachement, il fit installer un bureau technique dans une baraque en dur. Par la suite, arrivèrent des officiers ingénieurs et géomètres chargés de recenser les bâtiments publics et les maisons les moins endommagés, d’établir des devis et de programmer les réparations ou la reconstruction sans délai, en utilisant les plans du cadastre qui, en 1916, avaient tous été mis à l’abri. On projeta aussi un modèle de ferme qui respectait la fonctionnalité et les lignes architecturales de nos vieilles maisons paysannes.
Les pelotons de soldats du génie et leurs chefs, une fois quittées les baraques où ils étaient cantonnés, oubliaient, sur les lieux de travail, les grades et les épaulettes, pour devenir ouvriers du bâtiment et maîtres maçons. Ils se retroussaient les manches et, s’ils n’étaient pas exactement des ouvriers à la journée poussés par la paie et le patron, ils travaillaient de bon cœur, encouragés par l’aide que leur donnaient les femmes et les enfants, et par ce qu’ils voyaient des conditions de vie de ces gens. Les maisons de paysan les moins détruites retrouvaient leur toit et sur la panne faîtière à peine posée se dressait joyeusement une branche de sapin.
Après avoir refait la caserne des chasseurs alpins, les soldats du génie s’attaquèrent au bâtiment qui devait devenir l’hôpital civil. Il avait été voulu à la fin du siècle dernier par l’avocat Bischofar quand il était président du Pio Istituto Elemosiniere, mais la déclaration de guerre en avait fait un hôpital militaire.
Maintenant, les blessés victimes de munitions abandonnées, les prisonniers et les soldats malades pouvaient être hospitalisés là plutôt que dans la baraque infirmerie. Mais cela non plus ne dura pas, car les nécessités de la reconstruction et les exigences de la vie firent revenir de Noventa, où ils avaient été évacués, les bureaux de la mairie, le bureau de poste et les bureaux du Syndicat des Sept Communes.
Un jour, dans la baraque du lieutenant du génie, se présentèrent M. Müller, le directeur, et M. Andrea, l’instituteur : les autorités ne pensaient donc pas à l’école ? À l’automne, il y aurait la rentrée des classes et on ne pouvait pas abandonner les enfants aux mille dangers des armes, des obus, des explosifs. Il y avait déjà eu des accidents ! Le lieutenant ramena sa casquette sur la nuque et se gratta le front.
— La reconstruction de l’école aussi me semble juste, dit-il. Mais comment faire ? Je m’arrangerai pour répartir mes moyens, moitié à l’église, moitié à l’école. Ça vous va ?
Mais qui sait à travers quelle filière bureaucratique, ou grâce à quelle intervention, la reconstruction du bâtiment scolaire passa à l’entreprise de Modestin Duri, qui embaucha sur-le-champ tous les manœuvres, maçons et charpentiers disponibles chez nous, et parmi eux, Matteo et son père, avec d’autres, soldats ou réfugiés, qui venaient juste de revenir ?
Modesto Duri était un bon entrepreneur, et il n’avait pas besoin de pousser ses ouvriers au travail, ou d’être toujours sur leur dos. Plus qu’un patron, c’était quelqu’un dont le travail consistait à prévoir ou à diriger, mais au besoin il se baissait pour aider un garçon à pousser une brouette, faire le mortier avec les manœuvres, donner un coup de main aux charpentiers pour poser les chevrons.
De temps en temps, le directeur et l’instituteur Andrea faisaient leur apparition sur le chantier afin de voir l’état d’avancement des travaux de leur école. Ils furent satisfaits de constater que les cabinets des élèves et des instituteurs avaient été incorporés dans le bâtiment et non pas reconstruits dans la cour, et que, par ailleurs, on prévoyait d’installer le chauffage central. M. Andréa avait arrangé de son mieux sa petite maison à l’Ecchele, un coin du village parmi les moins endommagés : sa présence était un autre signe de la reprise de la vie. Un matin, comme il se promenait dans son école en compagnie de son ami Titta Baldara, le concierge, il tomba sur Matteo. Ou plutôt il dut se baisser d’un coup pour éviter les planches que Matteo portait sur ses épaules.
— Fais attention, mon petit ! l’apostropha l’instituteur.
— C’est à vous de faire attention, répondit Matteo, courbé sous le poids.
Puis il reconnut la voix de son instituteur de dernière année, et il déposa ses planches.
— Pardon, m’sieur.
— Salut, Matteo. Alors, toi aussi tu travailles dans notre école ?
Cette grande salle où Matteo apportait des planches avait été leur classe, l’instituteur demanda :
— Où est-ce que tu étais réfugié ? Et as-tu continué à aller à l’école ?
— Non, je n’ai pas continué. J’étais réfugié du côté de Calvene et pour l’école on devait aller à Thiene ou à Bassano. Mais il fallait que je travaille.
— Tu peux me dire combien de mètres carrés fait cette salle ? Et combien de mètres cubes de planches épaisses de trois centimètres sont nécessaires pour le plancher ? Tu te rappelles ce problème… Comme tu vois, maintenant tu mets ça en pratique ; l’étude permet d’économiser de la fatigue. Alors à l’automne nous nous reverrons parce qu’il faut aller jusqu’au bout de l’école : je dirai à ton père de t’inscrire à l’école professionnelle, ajouta M. Andréa d’une voix de stentor, le regard sévère.
— Non, monsieur, je ne viendrai plus à l’école parce qu’il faut que je travaille à la reconstruction de la maison avant l’hiver, pour le moment on est là-dedans comme dans une caverne.
L’instituteur changea de conversation, il dit au contremaître comment il voulait que la classe soit finie, puis il regarda les murs où le mortier était encore frais, l’endroit où il mettrait son bureau, le tableau noir, les rangées de bancs, enfin Matteo qui entassait les planches l’une sur l’autre. Il s’approcha de lui et de sa main ouverte lui ébouriffa les cheveux, pour s’éloigner ensuite, l’air sérieux et bourru.
Le père de Matteo put finalement charger le géomètre assermenté Brugnaro de l’expertise des dommages concernant la maison et les champs. Le document en triple exemplaire signé par lui et par le géomètre fut déposé dans les bureaux de la baraque n° 17 où étaient installés l’Association des victimes des dommages de guerre et le bureau technique de la mairie. Maintenant ils pouvaient s’atteler véritablement à la reconstruction de leur vieille maison, c'est-à-dire de la nouvelle sur les fondations de l’ancienne. C’est ainsi que tous les samedis et tous les dimanches, et le matin de bonne heure, Matteo et son père commencèrent à dresser les murs portants et les cloisons, à poser les chambranles des fenêtres et des portes aux montants et au linteau en pierre taillée de la carrière des Pasc. Le grand-père allait chercher les matériaux avec le mulet. À cet effet, grâce à deux roues prises à un petit canon de montagne, ils s’étaient fait fabriquer une charrette par Andréa Matta qui, dès qu’il avait été libéré, avait recommencé son travail de charron dans une baraque du hameau d’Ebene.
Les quinzaines et les économies étaient dépensées avec beaucoup d’attention dans l’achat du nécessaire, en particulier la chaux et le ciment, les briques pour les cheminées, les clous pour le plancher et le toit. Les poutres, les planches, les tôles étaient prises en cachette aux constructions de guerre et dans les dépôts laissés par les soldats. Une nuit de pleine lune, Matteo avec Titta Schenal et d’autres jeunes gens étaient allés au Spilleche où ils avaient vu le dépôt de tôles abandonné par les Autrichiens. Faisant plusieurs voyages de là au hameau, ils en cachèrent un bon nombre sous la terre des potagers qui n’avaient pas été ensemencés. Au moment de couvrir les maisons les tôles seraient rapidement clouées sur les lattes.
Avant de faire les sols et de crépir, à juste raison, ils voulurent poser la charpente du toit : les pannes sablières, les courantes, la panne faîtière, les chevrons pour les quatre versants bien raides afin que la neige y glisse. Avec beaucoup de joie Matteo grimpa tout en haut, pour hisser une branche de cerisier arrachée au vieil arbre que l’oncle de Titta Capo avait planté quand il était revenu d’Amérique, et qui au printemps de 1919 avait recommencé à fleurir, malgré les blessures et les mutilations de la guerre, malgré l’âge.
Un soir, au hameau, arriva un homme si maigre et dans un état si piteux qu’au début tout le monde eut du mal à le reconnaître : ce n’est que lorsqu’il demanda des nouvelles de son père qu’on comprit qu’il s’agissait de Nin Sech. Tous le croyaient mort au combat en décembre 1917. En fait, avec d’autres restés vivants, après des jours et des jours d’assauts et de contre-attaques, il avait été encerclé et fait prisonnier par les Autrichiens. Du Monte Fior on l’avait conduit à pied jusqu’à Trente, chargé sur un convoi, et enfermé deux jours plus tard dans le camp de Mauthausen. Il survécut parce qu’il se décida à manger des rats tandis que les autres mouraient de faim.
Il était tellement fatigué qu’après avoir demandé des nouvelles de ses parents il s’allongea sur un tas de bois, et Maria Ballot, au regard vif et bon, lui apporta tout de suite une assiette de soupe. Après qu’il eut mangé, elle l’aida à se lever et elle l’accompagna jusqu’à la porte de la baraque où logeaient les Sech. Elle lui ouvrit la porte en disant :
— Tes parents sont là, Nin. Entre et repose-toi.
Le vieux Sech était allongé sur le sol sur une paillasse : vrai sac à vin avec sa barbe de quinze jours, ses habits sales en désordre. Il ne reconnut pas son fils, se mettant à jurer comme un beau diable parce qu’on l’avait dérangé au lieu de lui ficher la paix.
Le génie, après avoir remis en état les maisons paysannes les moins touchées, avait entrepris de construire des baraques pour les réfugiés qui revenaient au chef-lieu. Et aussi de reconstruire l’église et les autres bâtiments publics. Les entreprises civiles s’adjugeaient les premiers travaux provenant de particuliers qui, du fait de leur insistance, de protections, ou de filières bureaucratiques bien trouvées, avaient réussi à faire reconnaître les dommages subis, acceptant l’indemnisation proposée par la Trésorerie conformément au décret du 8 juin 1919 pris en application de la loi sur les dommages de guerre. Maintenant les anciens soldats revenaient pour travailler sur le Plateau où ils s’étaient battus : ils dormaient dans les baraques, la cantine où ils mangeaient était une baraque, le bistrot où ils buvaient était encore une baraque. Ils dansaient aussi. Ils se saoulaient, ils se bagarraient à cause des femmes ou d’opinions politiques opposées. Parfois l’échauffourée pouvait être violente, avec des blessés, vu qu’il y avait abondance de revolvers, de fusils, de baïonnettes à portée de main de qui voulait les prendre.
En revanche, on n’avait pas encore accordé aux prisonniers le droit de retourner dans leurs lointaines maisons. Ils étaient regroupés dans les camps du Val de Nos. Chaque matin on les menait sous escorte vers les dépôts les plus lointains et les mieux cachés, ou vers les poudrières. Le soir, en longues files comme des pénitents du Moyen Âge, ils descendaient à la Curva della Borsa, chacun d’eux portant une lourde caisse d’obus contenant trois projectiles de 105 ou cinq de 75. Des prisonniers aidaient les artificiers de l’armée à recueillir des projectiles de tout genre et de tout calibre qui n’avaient pas explosé et qui étaient apportés au camp de déminage, où travaillaient des gens du pays qui s’y connaissaient en explosifs. On les faisait exploser à heures fixes, après trois coups de clairon en guise d’avertissement. Ces explosions scandaient les heures de travail et de repos comme, dans le temps, les cloches.
À Bassano l’ingénieur Girardi et ses collaborateurs travaillaient jour et nuit sur des cartes, des relevés, des calques pour achever le plan qui servirait à la Reconstruction. Il fallait faire vite : à cause de l’hiver qui arriverait avec les premières gelées de novembre, à cause des réfugiés qui voulaient un toit sûr, et non pas des baraques pleines de poux, couvertes avec du carton goudronné. Mais derrière ce travail, derrière ce projet, il y avait les intérêts des particuliers, les pressions politiques et administratives qui se tramaient et mettaient des bâtons dans les roues. On proposait des lois, on publiait des circulaires.
Sur le terrain, les travaux étaient dirigés par Armando Lazzeri, qui portait le titre de chevalier, un technicien qui, avant la guerre, avait travaillé sur le Plateau à la construction des forteresses destinées à faire face à celles de Franz Conrad von Hœtzendorff. Lazzeri travaillait dur, affrontant généraux, députés et ministres comme un vrai chevalier du temps passé. Il était aidé par des architectes et des techniciens qui mesuraient, traçaient, plantaient des piquets blancs et rouges, regardaient à travers l’alidade et faisaient des relèvements au théodolite. Silvio Laudi était le meilleur ; lorsqu’il était soldat, il avait appris à tracer les routes de montagne auprès d’un professeur d’université rappelé. Au traitement des dossiers il y avait Giosuè Canevela qui, quand il était réfugié, avait trouvé du travail à Turin dans une des directions du génie.
Parmi les citoyens les plus honnêtes et les plus sérieux, et qui inspiraient confiance, le commissaire du gouvernement choisit une Commission pour l’attribution des terrains à bâtir : les emplacements des vieilles maisons disparues, les cours communes, les potagers, les rues à tournants, les ruelles, les coins de rues et les placettes changeraient complètement, comme si un élan de croissance devait agrandir le village vers les collines et leurs prairies. C’est bien ce qui se produisit, la physionomie de ce bourg de montagne se trouvant radicalement modifiée.
En attendant, une fois les décombres enlevés et les murs croulants abattus, le village apparaissait comme encore plus désolé, avec des trous et des trouées qui découvraient au regard un paysage lunaire.