L'année de la victoire
Chapitre 10
Commencèrent des journées de travail intense : ils avaient l’impression qu’on passait de l’aube au soir en un clin d’œil. Matteo et son père se mirent à entasser les pierres qui étaient encore bonnes pour refaire les murs ; ils apportèrent poutres et planches enlevées aux abris des batteries, pour compléter le toit et les plafonds. Dans les prés vers le Spilleche, où ils s’étaient aventurés avec prudence au milieu de l’herbe jaunie et sans vie à cause des gaz, et parmi les sapins desséchés et nus, ils découvrirent tout un dépôt de tôles ondulées encore intactes qui auraient pu couvrir l’ensemble des maisons du hameau. Mais Tana, parlant à voix basse et clignant de l’œil, leur recommanda de prendre garde à ne pas se faire surprendre par les militaires car si on découvrait leur chapardage ils risquaient de finir en prison.
— Tout ça ; c’est au gouvernement, dit-il, butin de guerre.
— Mais peut-être qu’on doit attendre que le gouvernement reconstruise notre maison ? répondit le père de Matteo.
Pendant ce temps, le grand-père et la mère avaient nettoyé le potager devant la maison. Les obus l’avaient retourné en profondeur, ramenant à la surface tous les éclats de pierre, et dispersant alentour toute la bonne terre noire et fertile. Ils durent d’abord ramasser les pierres et en faire un grand tas, mais parmi les pierres ils trouvèrent aussi, en grande quantité, des éclats d’obus, des détonateurs, des culots, de petites balles de shrapnel, des cartouches. Ils ramassèrent la terre et ils préparèrent les planches pour le temps des semailles qu’annoncerait le retour du coucou. Peut-être que monteraient à nouveau de la plaine les marchands de graines et de plants, et peut-être bien qu’un samedi au marché on reverrait le vieil Antoine et son fils Frédéric, s’il n’était pas mort à la guerre. Choux et choux frisés, céleris du Tyrol et italiens, raves, carottes, laitues d’été et d’hiver pousseraient à nouveau pour les besoins de la famille.
En fouillant dans les abris à la lisière des bois, dans les baraques abandonnées et les mieux cachées aux regards des observateurs de l’artillerie comme aux militaires chargés de la récupération, le père de Matteo avait réussi à trouver et à rapporter à la maison, dans les dernières heures de la nuit, une bonne quantité d’outils que les armées avaient abandonnés : des scies – grandes et petites –, des rabots, des hachettes de charpentier et des haches de bûcheron, des marteaux et des burins, des truelles, une forge et une enclume, des pinces de toutes les dimensions qui avaient servi à couper les barbelés devant les tranchées. Et aussi des bêches, des pioches, des moules de mine, des masses, des leviers. Même une brouette avec laquelle le grand-père entreprit tout de suite de ramasser du fumier là où les Autrichiens de la batterie avaient mis leurs quadrupèdes.
Le vieux transporta le fumier dans le potager, le répandit et l’enterra. Il en transporta aussi un bon tas au champ sur les pentes du Moor en attendant le moment favorable et la bonne lune pour semer les pommes de terre qui avaient commencé à germer dans leur sac.
Tous les deux ou trois jours, le père descendait au village pour acheter quelques kilos de pain et un peu de mortadelle. Le four de Nane Pegola qui était revenu avec ses fils avait recommencé à fonctionner. La maison s’était écroulée mais sous les poutres brûlées le four à pain était resté intact ainsi que la cheminée : une fois les décombres dégagés, il s’était remis au travail. Tous les matins de bonne heure se répandait alentour l’appétissante odeur du pain chaud qui faisait disparaître, au moins pour un moment, l’odeur de la guerre stagnant sur les ruines.
On pensait déjà à élever les gros murs en s’appuyant sur les parties restantes, mais pour faire, il fallait du ciment, de la chaux et du sable. Pour le sable il n’y eut pas de problème, il était facile d’en trouver dans le dépôt morainique de la Corda et, en l’extrayant de la vieille carrière du Moleta, on se procura le nécessaire à dos d’âne.
Dans un bureau où Matteo et son père s’étaient rendus pour avoir des renseignements – sur la baraque il y avait écrit à la chaux en caractères d’imprimerie SERVICE TECHNIQUE DE LA RECONSTRUCTION –, un géomètre qui parlait italien répondit que dans la journée arriveraient peut-être des camions avec des matériaux de construction, mais qu’ils avaient intérêt à ne rien entreprendre, au contraire ! qu’ils laissent tout en l’état, car avant il fallait faire l’expertise des dommages subis et transmettre la déclaration au bureau des Terres libérées pour obtenir une indemnisation. En construisant leur maison ils risquaient de tout perdre !
— Mais qu’est-ce qu’on attend ? Et comment faire cette déclaration ? demanda le père de Matteo.
— Il faut l’expertise d’un technicien assermenté, répondit le géomètre.
Et il leur parla de techniciens nommés à cet effet, d’associations de sinistrés, d’extraits du cadastre, de commissaires, de commissions, d’entreprises adjudicataires et d’autres choses encore, telles que papiers timbrés, formulaires à remplir, certificats. Le père et le fils écoutaient, pleins d’embarras, découragés, et quand le géomètre eut fini l’homme demanda :
— Écoutez, moi j’ai fait toute la guerre en première ligne sans papier timbré et sans certificat. En attendant est-ce que je ne pourrais pas avoir, évidemment en payant, quelques centaines de kilos de ciment, de la chaux et des vitres ? Et nous on s’occuperait du restant.
— Non ! Il n’en est pas question, répondit le géomètre. Revenez dans quelques jours quand nous aurons reçu des instructions, je serai alors en mesure de vous indiquer toutes les démarches et de vous dire quels sont les papiers que vous devrez présenter. Notre assistance est gratuite. Les frais demeurant à votre charge, cela va de soi.
Ils sortirent de cette baraque accablés. Ils marchèrent vers la place de la Fontaine où les décombres et le matériel de guerre avaient été enlevés par les prisonniers et les militaires du génie. De la vieille et belle fontaine restaient la vasque monolithique et quelques colonnes de style toscan, ainsi que les deux bancs en marbre où s’asseyaient les amoureux. Sur la vasque, sur les colonnes, sur les bancs, les traces des projectiles et des éclats étaient évidentes. Le père et le fils continuèrent vers la place de la Reggenza dei Sette où, auparavant, se dressait la mairie abritant aussi les Archives de la Reggenza et le Musée alpin, dans l’espoir de trouver une baraque avec un employé du pays. En arrivant sur la rive du Pach, en proie à la colère, le père donna un coup de pied dans un casque italien abandonné, et Matteo vit avec stupeur et horreur un crâne sortir du casque.
— Voilà comment finissent les pauvres gens. On crève à la guerre et on peine quand il y a la paix, dit son père. Après quoi il ramassa le crâne et le posa bien en vue sur les ruines de l’église.
Le campanile aussi n’était plus qu’un tas de pierres et il semblait impossible au garçon qu’un campanile si haut puisse ainsi s’effondrer sur lui-même. Parmi les pierres, les arcs en morceaux, les bouts d’escalier et les poutres, il vit également des fragments de cloche. Il en ramassa un. Il était lourd, avec des décorations d’origine. Son père resta un moment absorbé dans ses pensées, puis il se fit donner le morceau, le soupesa, et il le fixa comme si à l’intérieur de ce bronze il y avait quelque chose à lire. Enfin il dit à son fils :
— Pense qu’elles ont été fondues à Vérone et que pour monter chez nous il n’y avait pas encore la route. Il y a cent ans on a fait une route exprès le long du val d’Assa, la Clockenbech. Le commissaire impérial, un certain Angelo, était du pays. Les sous pour les faire avaient été donnés par une impératrice qui vivait à Prague, et ma grand-mère – et avec elle toutes les femmes de la paroisse – avaient offert leurs objets en or pour que le bronze soit plus sonore. Pendant cent ans elles ont sonné pour nos morts et pour nos fêtes.
— Dites, père, ce morceau je peux le garder en souvenir ?
— Garde-le, elles étaient aussi à toi.
Ils rentrèrent à la maison avec ce fragment de cloche et Matteo le posa sur le dessus de la cheminée.
Cet après-midi-là commencèrent à arriver d’autres familles : eux qui étaient déjà sur place et le vieux Tana allèrent à leur rencontre pour les accueillir.
Ceux qui revenaient au hameau ne trouvaient pas de mots pour exprimer les sentiments qu’ils éprouvaient en voyant leur coin de terre réduit dans cet état, mais Matteo, le père, la mère et Tana les réconfortaient :
— Vous verrez, disaient-ils, qu’avant l’hiver nous serons tous au chaud et avec de quoi manger… Ce sera mieux qu’en bas dans la plaine… Et puis les soldats nous ont laissé un tas de matériaux qui nous servent.
Ils s’aidèrent les uns les autres pour s’installer le moins mal possible, afin de passer la nuit et d’avoir quelque chose de chaud à manger. Vittorio Ballot, qui arriva vers le soir, raconta qu’il s’était arrêté au village pour parler avec un général du génie, et que ce général lui avait garanti que, dès demain, il veillerait à faire parvenir, même dans les hameaux, quelques baraques pour loger les familles.
Et en effet le matin suivant, cahotant sur la route défoncée, arrivèrent des 18B. L. qui s’étaient arrêtés aux Chescie, aux Raitele, aux Straite, aux Lesce et aux Coccoli pour décharger des éléments de cloisons, des fenêtres, des portes, des toits, des sols, des cheminées, des poêles, des lits de camp en bois et toile. Ils s’en étaient retournés en bon ordre en recommandant de ne toucher à rien, car le lendemain viendraient des soldats qui s’y connaissaient et qui, en un tour de main, mettraient le tout en place.
Mais, trois jours après, le matériel était encore là, exactement comme ils l’avaient déposé, c’est pourquoi une délégation de trois hommes alla au commandement et chez le commissaire du gouvernement, pour demander s’ils pouvaient les construire eux-mêmes. Ils ne pouvaient pas, non, leur répondit-on au commandement du génie. S’ils y touchaient c’était comme un vol. Dans un bureau ils tombèrent sur un lieutenant débraillé qui fumait un cigare toscan, assis à une table couverte de papiers, une fiasque de vin par terre.
— Essayez de comprendre, leur dit-il, il y a beaucoup d’exigences à satisfaire et on manque d’hommes. Le commissaire veut les bureaux, le curé l’église, l’ingénieur l’aqueduc, le médecin les WC, les uns veulent les entrepôts, les autres les écoles ; les prisonniers doivent être transférés dans les montagnes en altitude pour récupérer les corps et le matériel ; les députés patati, les généraux patata. Et vous, vous avez mille fois plus raison que les autres. Essayez de comprendre, dès que je peux, je viens moi, avec deux équipes de braves garçons.
Quand ils rentrèrent et qu’ils racontèrent, le vieux Tana décida de prendre l’initiative. Les jours où il était resté seul à tirer sur les corbeaux et les renards pour les tenir loin des soldats tombés au combat et mal ensevelis, il s’était avancé à l’intérieur des bois détruits, le long des tranchées de première ligne et, derrière celles-ci, là où il y avait eu les commandements. Il avait vu des choses horribles et il avait dû faire attention à ne pas mettre les pieds n’importe où pour ne pas sauter en l’air et finir déchiqueté lui aussi. Derrière le Pôrecche il était entré dans une baraque qui semblait à peine abandonnée et là, à l’intérieur de certaines caisses, il avait découvert des uniformes militaires, propres et bien rangés. Il y en avait un de général, à ce qu’il lui semblait, mais ce n’était en fait qu’un uniforme de commandant des Kaiserjäger avec ses insignes et ses liserés. Sans rien dire à personne, il s’en retourna là, ôta ses vieux vêtements usés et se rhabilla en officier autrichien, avec ceinturon, pistolet, casquette et bottes. Un fusil sur l’épaule, une sacoche de cuir contenant des cartes topographiques en bandoulière, il revint ainsi déguisé au milieu des siens qui, passé la première surprise, éclatèrent de rire, tandis que les enfants le suivaient bouche bée.
— Maintenant, criait Tana, je vais au commandement. Et si c’est des capitaines moi je suis général. On verra qui c’est qui commande ! Je donnerai l’ordre d’envoyer tout de suite les soldats pour construire les baraques. Avant demain, elles seront faites ! Geradeaus ! Schnell ! Recht-link… recht-link…
Il allait vraiment prendre la route vers le village, marchant en bombant le torse et en criant en allemand, avec les gamins derrière lui qui criaient à la chienlit. Ils furent arrêtés par l’arrivée d’un camion qui tout à coup s’immobilisa au milieu de la route. Le lieutenant du génie, son cigare toscan entre le pouce et l’index en descendit bouche bée, la casquette en arrière. Il ne parvenait pas à saisir la scène qu’il était en train de voir et il resta encore plus pétrifié quand cet officier autrichien, la barbe inculte, le fusil sur l’épaule et sa suite de gamins, lui tomba dessus :
— Monsieur l’officier, je vous ordonne de faire construire tout de suite les baraques pour les réfugiés. Ou nous y penserons nous-mêmes. Verstehen ? Schnell ! Arbeiten !
Les soldats aussi étaient descendus du camion et ils étaient là, raides comme des piquets, au garde-à-vous, sans comprendre ce qui était en train de se passer. Finalement les femmes du hameau s’approchèrent et Maria Ballot dit au vieux :
— Allez, Tana, arrêtez de faire le clown. Rentrez chez vous maintenant. Et au lieutenant : – N’y faites pas attention, monsieur l’officier ; il est fait comme ça, mais c’est un brave homme.
C’est alors qu’arrivèrent des hommes qui travaillaient dans le coin ; ils expliquèrent au lieutenant ce qui passait par la tête du vieux. L’officier se fit remettre le fusil, le ceinturon avec le revolver et la sacoche avec les cartes topographiques. Après quoi, s’adressant à tout le monde, il dit :
— Ce sont des choses que vous ne devez absolument plus faire, vous ne devez pas prendre les biens de l’armée, et pas même y toucher, parce que vous risquez de finir en prison. Si au lieu de me rencontrer moi vous aviez rencontré quelqu’un d’autre, que je connais bien, votre vieux il en aurait eu pour son grade.
Après avoir tenté de tirer une bouffée, il jeta avec vigueur le cigare qui s’était éteint entre ses doigts. Tana eut vite fait de se baisser pour le ramasser mais, en le voyant, le lieutenant l’arrêta :
— Monsieur ! Un officier austro-hongrois ne se baisse pas pour ramasser un cigare éteint ! et, ayant mis la main dans sa poche, il en tira un étui de cigares toscans et le lui tendit en disant : – Bitte, Herr General !
Tana le prit avec beaucoup de dignité, il salua en claquant des talons, le lieutenant répondit à son salut. Les soldats aussi saluèrent en claquant des talons et en riant. Lui il s’éloigna après avoir allumé un cigare.
— Courage ! Nous sommes venus pour vous monter les baraques, dit le lieutenant. Où sont-elles ?