L'année de la victoire
Chapitre 12
— Demain, dit Tana un soir pendant que les jeunes dansaient, c’est jour de fête, et moi je voudrais monter au Zebio où il paraît qu’on s’est beaucoup battu et qu’une mine a fait sauter la Roccia della Lunetta.
C’était un coucher de soleil de mai paisible, Nina et les autres petites filles avaient mis des fleurs dans la douille de cuivre posée devant la croix. Les hommes assis sur les bancs fumaient et se reposaient en attendant que les femmes les appellent pour dîner.
Le lendemain, Matteo et son père partirent avec Tana. Ils passèrent le Poltrecche où étaient creusés les galeries et les abris de la 19e batterie de montagne. Derrière ces positions il y avait encore des casemates protégées par des poutres, des tôles ondulées et de la terre par-dessus ; à l’intérieur, des planches avec de la paille et du foin, et, éparpillées, de pauvres choses que les Autrichiens n’avaient pas ramassées. Dehors, juste à côté d’une porte, un artilleur qui, avant d’être soldat, avait dû être un pacifique et habile tailleur de pierre, avait transformé un rocher en fauteuil : comme un trône regardant à l’est vers le Grappa et tournant le dos aux tranchées.
— Qu’est-ce qu’elle est commode cette chaise ! dit Matteo en s’asseyant dessus.
Les autres aussi l’essayèrent pour s’amuser.
— Elle est vraiment commode, dit Tana, mais je crois que, pour ne pas se geler le cul, le gars mettait en dessous un peu de feuillage ou une poignée de paille !
Aux Piani de la Bulda il y avait un cimetière et tout autour les arbres du bois des Stern, jadis hauts et vigoureux, avaient séché sur pied. Des casques, des boîtes de conserve vides, des masques à gaz, des chargeurs, des souliers percés traînaient partout. Ils montèrent par un chemin muletier empierré et bordé de pierres taillées, qui faisait de longs détours dans les replis de la montagne pour se cacher aux yeux des observateurs, et là où il était à découvert, de gros murs en pierres sèches lui servaient de protection. Mais malgré cela, autour du chemin muletier ou sur celui-ci, les coups de canon étaient évidents : presque à chaque pas, apparaissaient de nombreux trous, des éclats, des fusées, et, au milieu de la terre remuée et des pierres dénudées, les billes de plomb des shrapnels. Le bois était à moitié détruit mais lui aussi avait une odeur de printemps et de paix, car sur les sapins blessés et dégoulinants de résine les sommités bourgeonnaient, et entre les pierres et la terre les graines reprenaient de la vigueur.
— Regardez ce désastre, disait Tana, quel gâchis, que de mines, et tout ça pour tuer des gens ! Pensez qu’ici Tönle conduisait ses moutons, et si les gardes le surprenaient ils lui mettaient une amende. Maintenant pourquoi est-ce qu’on ne met pas une amende à ceux qui commandaient ?
Quand ils furent plus avant, la haute futaie disparut. Pas à cause du climat ou de l’altitude, car la végétation de sapins et de mélèzes, avant, arrivait bien plus haut, mais parce que les troncs avaient été fracassés par les bombardements, sciés par les mitrailleuses, et que les gaz avaient tué l’herbe et les arbustes. Des pierres nues, noircies par les explosions ou rendues jaunâtres par l’explosif, ou blanches pour avoir été déterrées après des millénaires, donnaient l’impression d’être les os brisés de la Terre. Les trois hommes continuèrent sans parler, sautant d’un côté à l’autre des tranchées là où elles étaient les plus étroites. Du terrain bouleversé affleuraient des restes humains mais, quand ils arrivèrent entre les lignes, là où les barbelés séparaient les deux fronts, ils passèrent de l’horreur à la stupeur : sur les barbelés enchevêtrés, des dizaines et des dizaines de squelettes pendaient sous le soleil de mai, et il semblait que le vent les faisait se balancer.
— Ça sera comme ça aussi, dit enfin le père de Matteo, sur l’Ortigara, sur le Karst, sur le Montello, sur le Grappa. Les gouvernants devraient voir ça.
— Les mères aussi devraient voir ça, ajouta Tana.
Avançant avec peine ils finirent par trouver un passage, là où les Autrichiens avaient ouvert une brèche et relié un de leurs chemins muletiers à un chemin italien quand, après Caporetto, le front de l’Altipiano fut ramené sur les montagnes au sud. En marchant le long du chemin autrichien ils arrivèrent là où, en juin 1917, avait explosé la mine qui avait changé l’aspect de la montagne et enseveli les soldats de la position italienne de la Lunetta. De gros blocs de rocher avaient été projetés tout alentour et certains avaient roulé jusqu’à la Pozza delle Arne. Dans le cratère ouvert par l’explosion se trouvaient quelques nids de mitrailleuses et, en regardant par les meurtrières, on voyait les squelettes qui pendaient des barbelés.
Derrière la Crocetta il y avait des cavernes, des casemates, des trous, des échelles pour monter aux tranchées. De ce qu’ils se rappelaient il n’était rien resté, pas même le profil de la montagne. Mais où étaient les alpages et leurs maisons de bergers ? Ils continuèrent leur marche, poussés par un désir de connaître, d’explorer, de savoir ce qu’il pouvait y avoir de différent. Ou plus encore, avec l’espoir au cœur de retrouver un coin de bois intact, un vallon, une doline, comme dans leurs souvenirs, et que la guerre n’aurait pas effleurés.
Un large chemin muletier longeait, sans monter, les Rocce Nacktale. Au Ramaloch il bifurquait, et un beau sentier conduisait sous les Rocce dei Roversi où étaient perchées de nombreuses constructions en rondins, reliées entre elles par des échelles, des cordes métalliques et de petits sentiers avec des parapets, surplombant le Val de Galmarara comme des belvédères. Ils avancèrent un peu par là, et ils retournèrent en arrière vers le Gastagh par une route avec des murs de soutènement en pierres sèches des deux côtés de la pente, avec des rigoles d’écoulement et des puisards. De temps en temps, creusée dans la roche, s’ouvrait une galerie qui pénétrait dans le cœur de la montagne.
— Au moins la guerre nous a laissé des chemins muletiers et des routes, dit Tana. Mais qu’est-ce qu’on va en faire ? ajouta-t-il ensuite.
À la Tannegruba, sur le petit plateau silencieux où se trouvait autrefois un bois de sapins blancs, majestueux car séculaires, royaume des coqs de bruyère et des cerfs – jadis, l’abbé Titta Müller et Tin Squinz y allaient pour chasser, les cèpes y poussaient nombreux sur un tapis de myrtilles et de mousse, au gré de la lune, jusqu’aux gelées blanches de novembre –, ils découvrirent des baraques et des batteries de gros calibres, des dépôts d’obus, mais aussi, sur la route qui descendait à la Croce del Francese, un mortier de 15 que les Autrichiens, avant de quitter les lieux, avaient fait tirer le dernier, et puis laissé là. La gueule tournée vers le sud conservait encore l’odeur du gras et de la fumée. Ils en firent le tour avec curiosité, ils regardaient les appareils de pointage, les roues, l’obturateur.
— Je n’avais jamais vu ces grosses bêtes de près, dit le père de Matteo, mais je les ai entendues, et j’y ai goûté, quand elles nous crachaient dessus.
Ils se tenaient derrière la bouche à feu, ils regardaient à travers la hausse panoramique, ils tripotaient les différents machins comme font les enfants avec un jouet qu’ils voient pour la première fois. Matteo fut soudain tenté de tirer une cordelette et aussitôt une explosion les projeta en arrière sur quelques mètres dans une belle dégringolade. Ils restèrent là, assommés, la tête confuse, abasourdis comme s’ils avaient un essaim d’abeilles dans le cerveau. Le premier à se reprendre fut le père de Matteo : il secoua la tête comme un chien sortant de l’eau, il se boucha le nez avec le pouce et l’index, faisant pression avec l’air contre l’intérieur de ses oreilles. Puis il se pencha vers son fils qui ne s’était pas rendu compte de ce qui s’était passé et qui regardait le ciel, les yeux grands ouverts, épouvanté. Tana se leva tout seul et il jura en allemand :
— Teufel verflucht ! Ces fous ils l’avaient laissé chargé ! Vous êtes vivants ?
Il fallut plusieurs minutes avant qu’ils se reprennent complètement ; après, le père de Matteo dit :
— Je n’arrive pas à comprendre s’il n’y avait que la charge de lancement ou le projectile avec.
— Et s’il y avait le projectile dedans ? demanda Matteo.
— S’il était dedans qui sait où il est allé. Loin, par-dessus le village pour aller exploser qui sait où. Peut-être là où étaient placées un temps les batteries anglaises.
— Mon Dieu, quelle peur !
— Qui sait ce qu’ils auront dit au village en entendant passer un obus dans le ciel. La guerre est revenue, conclut Tana. Attendez-moi ici, il me vient une idée, reprit-il. Je reviens tout de suite.
Et il s’éloigna d’un pas rapide.
Dix minutes après, il était de retour, rapportant des paquets qu’il était allé chercher dans une baraque.
— C’est de l’explosif à mine, dit-il. Je le connais parce qu’en Allemagne j’ai travaillé dans les carrières et que je m’en servais. Maintenant, attention, on va faire du beau travail.
Tournant la manivelle d’élévation il abaissa le canon, il introduisit ensuite dans l’âme les paquets d’explosif et il les poussa jusqu’au fond de la gueule avec une branche. De la poche de sa veste il tira un morceau de cordon de mine et il le mit en contact avec l’explosif à l’intérieur du canon.
— Maintenant apportez-moi de la terre glaise et des mottes, dit-il aux deux autres qui le regardaient faire en silence mais qui avaient compris ses intentions.
Tana s’assit sur l’affût et il alluma un bout de cigare. Quand ils revinrent avec la glaise et les mottes il les tassa dans la gueule du mortier : d’abord la glaise et après les mottes en tenant la mèche. Il s’essuya les mains sur son pantalon, il ralluma le cigare, secoua la cendre et approcha la braise de la mèche qui commença à faire des étincelles :
— Elle brûle ! cria-t-il à pleins poumons, et tous les trois se sauvèrent dans une caverne.
Un moment après, un fort grondement, dont les monts et les vallées répercutèrent l’écho, secoua la terre, tandis que les débris de métal retombaient avec fracas. Quand ils sortirent de leur abri un grand silence pacifique était revenu et ils virent que le canon du mortier s’était ouvert comme une grande fleur. Tana était content de son travail et il dansait autour de l’arme de mort dévastée, cassée, en disant :
— Tu as fini de tuer les gens ! Fini ! Fini !
Matteo, impressionné et étonné, regardait avec crainte le monstre mort. Puis il battit des mains deux fois et il dit :
— Bravo, Tana ! Bravo !
Après quoi ils redescendirent par la route du Gastagh : à son début, là où autrefois se trouvait le sentier, les douaniers avaient une petite caserne pour contrôler le passage de nos contrebandiers. La petite caserne était toujours là mais à la place de l’enseigne des Savoie avait été peint l’aigle à deux têtes. Quand ils arrivèrent au fond de la vallée, ils eurent encore une surprise : sur un terrain plat qui semblait être la placette d’un hameau, parce qu'autour se trouvaient des baraquements en bois mais aussi des maisons en pierres sèches, se dressait une fourche d’où pendait encore la corde. C’était un point de commandement, où fonctionnait un tribunal ou une cour martiale et où les condamnés pour automutilation ou pour abandon du poste de combat étaient exécutés à la manière austro-hongroise. Mais peut-être qu’elle avait aussi été mise là pour ceux qui montaient en première ligne, pour leur faire peur et les faire méditer, ou pour impressionner les soldats d’autres nationalités : polonais, serbo-croates, ukrainiens, italiens, bohémiens qui pouvaient songer à la désertion.
— Chez nous on les fusillait, ici ils les pendaient. Alors que leur seule faute était d’avoir eu peur et de vouloir vivre, dit Tana.
Ils entrèrent dans une maison qui avait abrité un commandement, avec l’espoir de trouver quelque chose à manger, mais ils n’avaient absolument rien laissé de comestible.
— Ceux-là, ils ont mangé jusqu’aux souris ! dit Matteo.
Dans une autre baraque ils trouvèrent des haches, des pelles, de grosses scies, des poêles, du carton goudronné.
Ils s’assirent sur des bancs à une table dehors, et ils tirèrent quelque chose de leurs musettes.
— Ici il y aurait des maisons et des baraques pour y faire vivre mille personnes, dit Matteo.
— Mais ici on peut aussi avoir six mois d’hiver, lui répondit son père.
Ils étaient là à faire la sieste, le soleil avait contourné la montagne et maintenant il commençait à descendre au-dessus du Verena. La vallée était dans la lumière jusqu’en haut. Il y avait un profond silence que rendait plus grand encore le chant de deux corbeaux impériaux qui volaient très haut. Tana avait allumé sa pipe et il regardait les bois sur les versants nord, que les artilleries avaient respectés, car ils ne pouvaient être atteints directement, ce qui ne les mettait pas à l’abri des coupes pratiquées par les armées pour en tirer du bois. Il pensa à voix haute :
— Peut-être que nos Sette Comuni pourraient se faire payer le bois qu’ont coupé les soldats.
Un bruit les fit regarder vers la route qui descendait de Galmaretta, puis ils aperçurent une voiture à bras menée par trois personnes. Ils attendirent avec curiosité et quand les autres s’approchèrent, ils virent qu’il s’agissait des trois frères Pasc et qu’ils transportaient des poutrelles, des planches, des fenêtres, des portes.
— Qu’est-ce que vous faites ? Où allez-vous ? les interpella Tana.
C’étaient à peine plus que des enfants et leur famille habitait dans le hameau de Bald où traditionnellement ils étaient tous tailleurs de pierre et sculpteurs. Ils avaient l’air gêné parce qu’au début ils crurent avoir rencontré des étrangers, peut-être du personnel civil du gouvernement, mais après avoir reconnu en Matteo un ancien camarade d’école, ils respirèrent, et l’aîné des trois, qui était grand et maigre comme un piquet, dit :
— Bonsoir à vous. On croyait que vous étiez des gens du gouvernement, on s’est emparé d’une maison en bois, la nôtre n’existe plus et ils ne nous ont pas encore donné les baraques. L’autre jour Denisio est venu ici et il a vu une belle petite maison collée aux rochers, et même avec les supports pour les pots de fleurs et le drapeau. Elle est vraiment belle et alors, on est venu la prendre morceau par morceau. On fait deux voyages par jour et notre frère Dante, qui est revenu de la guerre, est en train de la monter dans un coin du jardin. Les Autrichiens ont aussi construit une route qui arrive au hameau.
La route montait au Trochnotto, puis elle descendait par la Wassagruba : la montée était longue et en pente douce, le fond était bon. Matteo, son père et Tana donnèrent un coup de main pour pousser la voiture à bras des Pasc. Ils s’arrêtèrent pour boire et reprendre haleine à un bassin de ciment qui recueillait l’eau d’une petite source.
— Pas très loin d’ici, dit Denisio Pasc, il y a un grand canon. Je l’ai vu l’autre jour.
— Tu veux dire qu’il y avait un canon, répliqua Matteo, il est cassé maintenant. Tana l’a fait exploser ce matin avec de la dynamite.
Il raconta comment Tana s’y était pris et le grand bruit qui avait fait trembler la terre.
— On l’a entendu, dit l’un des Pasc, et on a même eu peur parce qu’on n’était pas tellement loin. Nous on a cru que c’était un obus de 420 que les militaires avaient fait exploser. Mais après on s’est dit que le dimanche les militaires ne travaillaient pas et que peut-être quelqu’un avait sauté. Mais, avant le grand coup, on a aussi entendu un coup de canon.
— Sûr, dit alors Tana, le canon était chargé et avant de le faire sauter on a voulu s’amuser.
Quand commença la descente ils se saluèrent et se séparèrent. Tana dit aux Pasc que, dès qu’ils auraient fini de transporter et de remonter la maison en bois, il irait la voir. À leur retour chez eux le soleil était déjà allé se lever de l’autre côté et les premières ombres montaient des vallées.