L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 11 sur 20

Pages du PDF

L'année de la victoire

Chapitre 11

 

Maintenant, dans les baraques, c’était une autre vie ; bien que chacune d’elles accueillît deux, voire trois familles, les journées s’écoulaient avec plus de sérénité. Et bien qu’on ait dû tout recommencer par le début, il semblait qu’ici la vie était moins dure. Les garçons et les filles recommençaient à plaisanter, à échanger des regards et des phrases naïves qui leur semblaient audacieuses. Même les enfants s’étaient remis à jouer, et même si les écoles ne fonctionnaient pas encore, des mères essayaient de leur faire écrire quelques mots et quelques chiffres. Le soir, dans la baraque du parrain Popo, régnait la gaieté de la jeunesse parce que les garçons du hameau, et Matteo avec eux, se retrouvaient pour faire un peu de musique et pour danser avec les filles du parrain. Parfois ils n’y tenaient pas tous ; s’il faisait beau, que la soirée était douce, ils allaient dehors, à la croisée des chemins où était restée la croix rappelant les morts de la peste. Là, avec les mandolines des Pûne et l’accordéon de Vusc, on continuait à danser sous le regard des anciens.

En revanche l’approvisionnement en eau devenait un problème. L’aqueduc avait été rendu inutilisable par les canonnades. Le Prunnele ne donnait pas assez d’eau pour tout le monde et la source du Stinkar n’était pas potable. Le père de Matteo, qui avait été désigné comme porte-parole du hameau, alla chez le commissaire pour l’informer de ce besoin, on lui répondit qu’ils n’avaient qu’à se débrouiller. Aussi s’emparèrent-ils en cachette des tuyaux là où les militaires les avaient laissés, et ils firent le nécessaire pour que l’eau descende de la source du Petareitele jusqu’au Prato dei Sette Campi.

Mais la chose la plus importante c’était qu’au village, enfin, on commençait à travailler. De la plaine mais aussi de régions lointaines les responsables des entreprises adjudicataires des travaux du ministère des Terres libérées venaient dresser un état des lieux. Ces entreprises pouvaient se voir attribuer très facilement des baraquements pour y loger leurs ouvriers, y installer bureaux, cantines et magasins.

Matteo, avec le livret qu’on lui avait donné en tant qu’ouvrier militarisé, se présenta au lieutenant fumeur de cigares et fut tout de suite embauché dans une équipe chargée d’abattre les pans de ruines qui menaçaient de s’écrouler. Il touchait une paie normale, bien qu’il n’ait pas encore dix-huit ans, il prenait seize lires par jour comme un adulte, ce qui lui sembla une fortune, même si le pain coûtait une lire cinquante le kilo, vingt-trois lires le fromage, quinze le lard, vingt-cinq le beurre, le vin de Vérone une lire vingt et le vin de pays quatre-vingts centimes.

Tous les matins il partait de chez lui avec une musette où sa mère avait rangé trois tranches de polenta, un morceau de fromage et une gamelle de soupe. À midi ils s’arrêtaient pendant une heure et ses camarades allaient manger dans les baraquements où avaient commencé à fonctionner les cantines pour les ouvriers des entreprises. Lui il allumait un petit feu après avoir vérifié que dans les environs il n’y avait pas d’obus, et il faisait griller sa polenta et réchauffer sa soupe.

Le travail consistait à vérifier les poutres et les murs encore debout et, s’ils n’étaient pas très solides, à les abattre avec prudence. Le chef d’équipe, un géomètre qui venait d’avoir son diplôme, rencontrait parfois l’opposition des propriétaires de ces restes de maison qu’il entendait faire abattre : ceux-ci faisaient noter qu’on devait les réparer au lieu de les démolir tandis que le géomètre, justement, insistait pour dire qu’il fallait plus de temps et plus d’argent pour réparer que pour construire du neuf. Et puis, ajoutait-il, un nouveau plan d’occupation des sols était en cours d’élaboration, qui changerait complètement l’aspect du village.

Grâce à son travail Matteo avait la possibilité d’entrer dans la vie intime des maisons détruites car un pan de mur, une ruine, un objet, une photographie ou n’importe quoi d’autre accroché à un clou, à une poutre, ou retrouvé parmi les décombres, lui donnait la possibilité de rêver à l’existence des gens qui avaient vécu dans ces maisons au fil du temps. Dans la maison des Ristar il y avait une caisse de livres à moitié brûlés parmi lesquels il choisit le moins abîmé : un livre de botanique avec les dessins et les couleurs des herbes et des fleurs alpestres. Il le prit et l’emporta chez lui pour en faire cadeau à une fille. Parmi les restes de la maison de l’avocat Bischofar il y avait les débris du buste de Mazzini ainsi que d’un vieux blason sculpté dans la pierre. Il y trouva aussi un « lichtle », petite lampe à huile qui dans le temps brûlait peut-être comme une tache lumineuse sur la table de travail du vieux patriote. Dans les ruines de la maison des Stern, parmi les choses brûlées et détruites, il y avait un livre où on pouvait encore lire : « Hof-und Staats-Handbuch des Kaiserthumes Österreich für das Jahr 1858… » Il le glissa dans la poche de sa veste avec l’intention de le faire voir à Tana.

— C’est le livre, lui expliqua ensuite le vieux, où sont écrits les noms des fonctionnaires et des juges du temps de François Joseph. Tu vois, ici ils ont aussi écrit le nom d’un Titta qui était juge à Portogruaro. Et maintenant ses petits-enfants ont fait la guerre contre les Autrichiens. Le monde a vite fait de changer !

Matteo aurait voulu recueillir tout ce qu’il subsistait de souvenirs, mais à présent il fallait seulement recueillir les pierres et les entasser pour la reconstruction, le reste, tout le reste, était jeté en vrac au pied de la colline de Odino, dans la petite vallée où passait le Pach, car dans le plan d’occupation des sols de la reconstruction on avait prévu une esplanade avec un jardin public.

Le 27 avril de cette année-là c’était le dimanche de Quasimodo, une fête qu’en raison d’une lointaine tradition on célébrait avec une solennité particulière : les gens mettaient leurs plus beaux habits et les femmes se paraient de leurs broderies et de leurs bijoux les plus précieux. Avant que la guerre n’éclate sur notre terre, l’après-midi de ce dimanche-là tout le monde se réunissait dans l’église mère où le prédicateur le plus brillant – celui qui d’habitude prêchait la passion le vendredi saint – faisait le sermon des bénédictions, pour les invoquer à la fin sur tout le peuple. Une fois le rite terminé, avec ses cierges, son encens et ses prières, les femmes du hameau de Bald et les hommes du hameau de Prudegar chantaient une hymne ancienne alternant les vers à rimes embrassées et répétant à l’unisson, sur un rythme joyeux et solennel, l’alléluia.

Ce jour-là, comme appelés par un souvenir, une espérance, ou par un écho de cloche conservé dans leur mémoire, les réfugiés qui étaient revenus se retrouvèrent tous devant les ruines de l’église. Les voyant si mélancoliques et silencieux, un aumônier étendit une nappe blanche sur quatre planches et célébra le rite. Quand il eut fini, au moment de la bénédiction, quelques femmes vêtues de couleurs sombres, mais avec des bouquets de crocus passés dans leurs ceintures, entonnèrent l’hymne ancienne :

Bear ist auf gastannet

In z’martarn so zorgannet ?

Alle-Alleluia

Dar Crist von allar Klage

Stann auf imm’Osterntaghe

Alle-Aïleluia…

Da Kammen au drai Vraughen

Un boltent z’grab auf schiaughen

Alle-Alleluia

En entendant à nouveau ces paroles et l’air qu’ils croyaient perdu parmi les ruines de la guerre, ils ressentirent tous une grande émotion, et ils comprirent au plus profond d’eux-mêmes que leur terre ressusciterait elle aussi. Matteo, la mère, Nina et Tana se tenaient ensemble au milieu des autres gens des hameaux, quand le lieutenant du génie s’approcha d’eux en demandant :

— Qu’est-ce qu’il dit votre chant ? C’est quelle langue ?

— Ça veut dire ceci, monsieur l’officier, dit Tana. Et il traduisit : Qui donc est ressuscité après la mort et la douleur ? Alléluia. Sans plaintes le Christ ressuscite le jour de Pâques. Alléluia. Trois femmes sont arrivées pour voir le sépulcre du Christ. Alléluia. L’ange dit aux femmes : le deuil est fini. Alléluia.

Le lieutenant écouta avec attention puis il dit :

— Vraiment belle cette hymne. Mais c’est en quelle langue ?

— C’est dans notre vieux parler. En cimbre, dit Matteo.

— Comme votre terre est étrange ! Toute l’Italie est étrange. Par chez moi on parle le grec et il y a une chanson presque pareille dans la musique…

Et il s’éloigna en chantonnant l’air du Crüsle.

Quelques jours après, le premier samedi de mai, comme par enchantement apparurent aussi deux marchands avec leurs étalages : un mercier de Thiene et un marchand de chaussures de Marostica qui de père en fils venaient déjà dans les années de paix. Ils étaient revenus avec leurs voitures fermées tirées par deux chevaux et, maintenant, ils exposaient leur marchandise sur l’ancienne place du Marché restée sans maisons. L’ayant su, Dieu sait comment, quelques femmes se retrouvèrent là devant, à comparer les prix et la marchandise, à marchander, à échanger des nouvelles et des confidences. Mais ce qui avait marqué un point de repère précis, une saison, un retour à la vie après une longue période, c’était la charrette des semences et des plants que Toni de La Centrale avec son fils Federico, encore habillé en militaire sans galons ni épaulettes, avaient fait tirer jusqu’ici par un petit cheval blanc. Les sachets de toile, avec le nom de la semence qu’ils contenaient écrit sur un morceau de carton, étaient posés ouverts sur le plancher de la charrette. Les plants de céleris, de choux, de navets, de blettes étaient au contraire attachés par bouquets de vingt-cinq et rangés dans des caissettes appuyées contre les roues de la charrette.

Matteo, durant la pause de midi, s’était approché lui aussi du chariot des graines : il acheta le contenu de deux dés à coudre de graines de laitue du Trentin, de laitue d’hiver, de chicorée coupe-toujours, un dé de graines de persil, et aussi des échalotes, des haricots mangetout, des choux, des céleris italiens et tyroliens, des choux frisés précoces et tardifs, des navets.

Le soir, quand il revint à la maison, on fut surpris et content de ses achats ; le grand-père dit qu’à la première bonne lune de mai on sèmerait. En attendant, le soir même, Matteo et le grand-père mirent les plants en terre et le garçon fit plusieurs voyages avec les seaux à la mare des Stinkar pour y prendre de l’eau et abreuver la plantation. Le grand-père était satisfait, il s’assit avec plaisir sur une pierre pour allumer sa pipe.

— Et avant la fin du mois, dit-il, on enfouira aussi les pommes de terre. Il faut attendre pour celles-là, parce que, si une nuit froide il gèle blanc et qu’elles ont germé, elles seront gâtées et on ne récoltera rien. Mais cette année elles devraient bien rendre parce que la terre est reposée.

— Maintenant, grand-père, ajouta Matteo, il faudrait trouver une plante de sauge, une d’absinthe et une de menthe pour les mettre dans un coin du jardin.

D’autres signes de vie s’étaient manifestés au milieu des désastres de la guerre car, même si les hirondelles et les martinets s’étaient envolés ailleurs, ne trouvant ni toits ni gouttières auxquels accrocher leurs nids, des perdrix nombreuses, à l’aube et au coucher du soleil, s’appelaient dans les pâturages pierreux. Des tas d’alouettes se levaient d’un coup vers le soleil, à la verticale, en faisant tinter les mille clochettes qu’elles avaient dans la gorge. Au milieu des abris, dans les bergeries, parmi les enchevêtrements d’arbres desséchés, il y avait aussi de grosses familles d’abeilles redevenues sauvages qui provenaient des ruches abandonnées lors de l’exode de mai, trois ans avant : elles avaient survécu à la guerre et aux hivers, si bien que ceux qui en avaient le courage, en plus d’une certaine familiarité avec ces abeilles, récupéraient les essaims les plus abordables en les installant dans des caisses de munitions vidées et adaptées, pensant qu’ils récupéreraient un peu de miel pour l’hiver.

Le père de Matteo avait trouvé du travail dans les carrières de sable de Tognoli, au pied des Laïten où se trouvait le dépôt morainique. On creusait la colline à coups de pioche, on passait le matériau de crible en crible à la pelle, et on transportait le gravier à la brouette pour faire de grands tas, en attendant que débutent les travaux. L’entreprise avait aussi acheté dans les ventes aux enchères de l’armée des rails et des wagonnets Decauville pour transporter à la force des bras le sable, jusqu’à la lisière du village.

D’autres hommes du hameau travaillaient en groupes, au service de l’Office des forêts, à abattre les troncs secs restés debout ou que les combats avaient abîmés ; à nettoyer le sous-bois qui ne repoussait pas parce qu’encombré de branches arrachées, de poutres abandonnées, de débris de toutes sortes qui ne permettaient pas aux quelques sapins et hêtres qui avaient survécu de se reproduire dans un terrain labouré en tous sens par les tranchées et par les obus. De cette façon on cherchait à réduire les dommages causés par le bostryche et qui apparaissaient déjà : on brûlait les troncs contaminés ainsi que les branchages dans les clairières et sur les esplanades, après une inspection attentive du sol, à cause du danger des obus non explosés.

Il y avait aussi des entreprises qui s’étaient adjugé la récupération des soldats morts pendant les quarante mois de combats. Dès qu’il y avait un terrain plat ou susceptible d’être creusé on trouvait un cimetière petit ou grand : en bordure des villages, dans les hameaux, dans les alpages et là où on avait établi les hôpitaux de campagne. Mais, à côté de ces morts-là qui avaient un signe de reconnaissance, une pierre tombale, une croix ou une stèle, il y avait des milliers d’autres sépultures provisoires de morts isolés ou regroupés : où avait eu lieu un assaut, où avait frappé une rafale de mitrailleuse, où s’étaient abattus les coups de canon, où il y avait eu un poste de secours. En outre, à l’écart des voies de rocade ou loin des hameaux, encore beaucoup de soldats restaient sans sépulture. Les entreprises s’étaient entendues avec les autorités sur une somme de tant par corps. Les corps exhumés ou recueillis étaient déposés dans de simples caisses et transportés par camion dans les grands cimetières en construction à côté des villages, ou encore dans les endroits où avaient eu lieu des massacres. Dans ce travail ingrat et miséricordieux on n’observait pas toujours un minimum de charité et de respect : parfois des ossements se trouvaient mêlés à ceux du voisin et, pis encore, d’un corps on en faisait deux, pour augmenter le profit à la fin du compte.

 

Avec l’arrivée de la bonne saison, le camp de prisonniers de la colline de la Gras fut déplacé dans la plaine du Val de Nos et de là, nos paysans, à leur demande, pouvaient se faire donner trois ou quatre de ces anciens soldats de l’Empire austro-hongrois pour débarrasser les prés des obus non explosés et niveler le terrain ensuite. Mais Dieu sait combien de saisons il faudrait pour les voir refleurir et pour revoir les jolies couleurs des différents champs étagés en terrasses sur les pentes exposées au soleil.

Les prisonniers, pour un bout de pain en plus, ou quelques lires pour acheter du tabac ou un litre de vin, pendant les longues heures d’attente derrière les barbelés, s’étaient mis à graver les douilles de laiton qui contenaient les charges des projectiles. Ils les récupéraient en grande abondance dans les endroits où avaient été postées les batteries qui les avaient tirés. Il y en avait des tas et de tous les calibres. Ces douilles, ils les enfilaient sur un poteau, après quoi avec des clous de différentes tailles, ou des burins de fortune sur lesquels ils tapaient avec un marteau ou avec une pierre, ils les travaillaient au repoussé, gravant des figures géométriques, des fleurs, des animaux, des paysages imaginaires. Dans les baraques des réfugiés ils servaient de vases à fleurs, de porte-parapluies, ou de butoir de porte. Frottés avec un chiffon imbibé de vinaigre et de farine de maïs, ou avec la poudre d’un caillou particulier, ils devenaient tout brillants.

Quand le peu de neige qui était tombé cet hiver-là eut fondu, même aux côtes les plus hautes, le camp de prisonniers fut démonté et partagé en deux pour la récupération du matériel et des corps dans les zones entre Ortigara et Portule. Un camp fut établi vers le Zingarellenbech, où les Autrichiens avaient eu dépôts, arrivées de téléphériques et fours à pain. On installa l’autre à Prà de Campofilon, un coin où cette fois, les Italiens avaient eu magasins et dépôts. Les prisonniers venaient de prendre leurs quartiers, quand le temps changea tout à coup ; là-haut la neige tomba dru pendant une nuit et un jour sans arrêt : il ne fut possible ni de les ravitailler ni de les faire travailler. Avec beaucoup de malades ils durent tous rentrer, et ils furent logés dans la cour de la caserne des chasseurs alpins où des baraquements avaient été préparés.