L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 7 sur 20

Pages du PDF

L'année de la victoire

Chapitre 7

 

Certaines autorités, de leur propre initiative, avaient supprimé le secours journalier, secours parfois indispensable et, dans certains cas, unique ressource qui, avec la solde que les soldats au front envoyaient chez eux, permettait d’acheter un peu de polenta et de lait. Au dire de certains préfets, sous-préfets ou commissaires du gouvernement, la guerre étant terminée, la condition de « réfugié de guerre » prenait fin. Si, d’un point de vue bureaucratique, le raisonnement se tenait, il ne correspondait certainement pas à la réalité de la situation. De là des protestations, des manifestations silencieuses de la part de groupes de familles devant les mairies ; de là l’intervention de quelque maire, de quelque député, pour rétablir le droit, minime mais important, d’avoir une lire par personne et par jour. Cela valait bien davantage, sûrement, que n’importe quel discours patriotique sur la victoire radieuse. Peut-être bien, aussi, que tous nos réfugiés ne purent continuer à l’avoir. Que pouvaient en savoir ces petits groupes dispersés à des centaines de kilomètres de leur terre ? Si ceux qui avaient trouvé refuge en Lombardie, en Piémont ou en Émilie étaient les moins malheureux, parce que les femmes et les enfants avaient du travail dans les usines ou dans les fermes, les autres, et c’étaient les plus nombreux, qui s’étaient arrêtés au pied du Plateau pour se sentir plus près de leur montagnes, voyaient s’ajouter à cette situation de privations et de misère, l’indifférence des autorités et de ceux qui maintenant faisaient la grosse voix à propos de Fiume, de la Victoire mutilée et des Quatorze Points de Wilson.

Cependant, les bataillons alpins dans lesquels servaient nos montagnards s’étaient déplacés au-delà de la nouvelle frontière, en Autriche, et on ne parlait pas encore de démobilisation ou de congé parce que les autorités militaires ou politiques pensaient que « le caractère graduel de la démobilisation était imposé par des nécessités d’ordre militaire et des exigences sociales. Il convenait de maintenir en activité les détachements engagés sur le territoire autrichien ou surveillant la nouvelle frontière, ou encore opérant en Albanie. Afin d’éviter un retour massif à la vie civile, dans un espace de temps trop court, d’une masse imposante d’hommes, dont beaucoup ne trouveraient pas de travail… » Mais tout ce discours venait du fait que les gouvernants redoutaient ce qui était arrivé en Russie et qui était en train d’arriver en Allemagne.

Le Noël dans la pauvre maison du Prà del Giglio s’annonçait triste et maigre. Le grand-père, maintenant qu’il n’y avait plus besoin de tout ce gravier sur les routes menant au front, avait été mobilisé par le génie militaire, ainsi que d’autres civils, pour démonter les baraques de l’arrière : il partait le matin, alors qu’il faisait encore nuit et il rentrait le soir alors qu’il faisait déjà nuit, et même si sa paie n’était pas abondante elle suffisait cependant à améliorer l’ordinaire de « lait et polenta ». Un jour, en montant avec le camion vers la plaine de Granezza, où il y avait des scieries à démonter, il parla avec l’adjudant qui commandait le groupe : il lui demanda s’il n’y avait pas un travail pour son petit-fils qui venait d’avoir quatorze ans. L’adjudant du génie, originaire des Murge dans les Pouilles, promit qu’il s’en occuperait et, après s’être informé auprès du brigadier des carabiniers, un matin il dit au vieux :

— Demain matin ton petit-fils peut se présenter au commandement du génie à Lusiana. Ils l’enverront démonter les baraques du commandement vers le mont Bertiaga. Mais tu dois lui recommander de ne rien emporter, pas même un clou !

C’est ainsi que Matteo mit à son bras gauche un brassard de « militarisé » et qu’il put donner à sa mère sa première paie, la somme de beaucoup d’heures à trente-trois centimes.

Les baraques des commandements étaient les plus belles et les plus confortables car, même si elles étaient construites comme les autres pour ce qui est des dimensions et des matériaux, à l’intérieur il y avait plus d’espace libre et davantage de commodités : des lits de camp avec des matelas et non pas des bat-flanc, des poêles en terre cuite et non pas en tôle, des tables, des cuisines et des cabinets à l’intérieur. Aux murs étaient encore accrochées des cartes géographiques et topographiques avec des signes rouges et bleus, des petits cercles et des griffonnages. Sur le sol étaient éparpillés imprimés et formulaires, normes et tableaux, journaux et magazines. Utiles et inutiles, les papiers étaient recueillis et rangés dans des caisses de munitions vides, et tout l’ameublement chargé sur des camions qui les rapportaient dans les magasins des casernes et dans les dépôts. Les baraques aussi étaient démontées et les éléments, disaient les gradés qui surveillaient les opérations, serviraient ensuite à reconstruire d’autres baraques pour les réfugiés dans leurs villages d’origine. Les officiers veillaient à ce qu’aucun objet à usage militaire ne soit soustrait, et quand ils surprirent un garçon de Conco qui avait caché, à l’intérieur d’un sac, un pistolet lance-fusées avec une douzaine de cartouches, parce qu’il voulait fêter la nouvelle année, on le licencia sur-le-champ et il fut dénoncé au tribunal militaire pour « vol d’armes de guerre ». Pensant à la reconstruction de sa maison, un jour, Matteo réussit, malgré cela, à cacher dans une fente du rocher, vers la Rossingruba, quelques casseroles, des bols, des couverts et une série d’assiettes en fer émaillé. Puis il recouvrit le tout avec de la mousse et il déposa quelques repères pour retrouver l’emplacement. En faisant cela il songeait : « Nous aurons besoin de ces choses-là parce que les nôtres ont toutes fini en morceaux. »

Maintenant, grâce à la paie que le gamin et le vieux recevaient tous les quinze jours, et grâce à la cantine du midi sur le lieu de travail, une certaine abondance était devenue possible, qui permettait aux deux femmes une alimentation substantielle et fit reprendre quelques couleurs à leurs joues émaciées. Le lundi avant Noël les deux femmes montèrent dans le car qui les conduisit jusqu’à Thiene ; c’était jour de marché et elles pensaient faire quelques achats. Là elles eurent l’occasion de rencontrer d’autres femmes de nos montagnes avec lesquelles elles échangèrent chagrins et espoirs. Elles achetèrent deux paires de sabots, des tricots de dessous, des écheveaux de laine pour tricoter des chaussettes, quelques serviettes et quatre draps pour quand ils retourneraient là-haut.

Matteo aussi put avoir une paire de chaussures presque neuves, hautes jusqu’aux chevilles et robustes, en cuir jaune : un jour de décembre – cet hiver de 1918-1919 la neige vint sur le tard et fut rare – avec d’autres, civils et soldats, il était allé ramasser les soldats autrichiens restés sans sépulture au pied du Kaberlava, où le bois ravagé rejoignait le pâturage que les bombes avaient rendu stérile. Parmi ces morts, et il y en avait beaucoup, se trouvait, amené par les hasards de la bataille, le corps d’un militaire anglais, et au milieu de cet amas de cadavres dont le froid avait heureusement arrêté la décomposition, se détachaient les chaussures jaunes de l’Anglais. Matteo remarqua aussitôt ces chaussures quand il plaça le corps dans un drap pour lui donner ensuite une sépulture au cimetière du Barental. Il se présenta à l’officier qui dirigeait les opérations et lui demanda s’il pouvait les prendre. L’officier regarda les pieds de Matteo et il hocha la tête, puis il dit :

— Mais oui, prends-les, lui il n’en a plus besoin.

La guerre était terminée depuis plus d’un mois et chaque famille de réfugiés cherchait à s’approcher le plus possible des montagnes pour être prête à s’élancer sur le chemin du retour à l’arrivée du printemps. Ils se logeaient dans les locaux que la troupe avait laissés libres, ainsi que dans les baraques, au risque de devoir ensuite contester les ordres des commandements qui voulaient les démonter. Les classes les plus anciennes furent libérées et les rappelés des classes 74 et 75 regagnèrent leurs foyers ; nos chasseurs alpins arrivaient en uniforme, un paquet d’habits civils sous le bras ; dans leurs poches ils avaient aussi la « police d’assurance du combattant » de mille lires payable vingt-cinq ans après la victoire. Certains d’entre eux, défiant carabiniers et autorités, remontaient au village pour voir ce qui en restait, mais ils redescendaient tout de suite dans la plaine, le cœur déchiré et la bouche pleine de malédictions.

La veille de Noël, Matteo arriva à la maison avec un bout de lard et un bout de fromage, c’est un sergent-fourrier qui les lui avait donnés, peut-être apitoyé par son aspect. Sa mère put mettre ensemble du lard fondu avec des pommes de terre, de la farine de maïs, du petit lait, un peu de sucre, quelques pommes et quelques figues sèches, pour faire une pâte que, une fois étalée dans un moule, elle mit à cuire entre braise et cendre. C’est ainsi qu’ils faisaient, parfois, pendant l’hiver, là-haut à la maison.

Ce soir-là, dans les rues des villages, ils entendirent chanter La Nina, qui n’était pas comme leur vieille chanson de Noël, un peu mystérieuse et primitive dans sa mélodie. Les cloches qui étaient restées, une ou deux par clocher, car avec les autres on avait fait des armes, sonnèrent toutes ensemble : on aurait dit qu’elles étaient toutes là à carillonner, même celles qui n’y étaient pas. Le matin, quand ils rentrèrent à la maison après la messe de l’aube, ils trouvèrent sur la table une demi-poule à faire bouillir : peut-être que c’étaient les Salbeghi ou les Scalchi, ils ne le surent jamais, et même si une grande mélancolie oppressait leur cœur, cette demi-poule et le gâteau rustique égayèrent un peu leur Noël.

Ce même après-midi, Matteo ne savait que faire ni où aller. Peut-être qu’à Marostica ou à Breganze les salles de cinéma étaient ouvertes, mais il n’avait pas d’argent à dépenser dans ces choses-là, ni pour aller au café. Alors il sortit pour marcher sur les routes le long des collines entre les rangées de vignes, il sentait dans ses jambes comme une force incontrôlable qui dans sa marche le poussait à monter, vers les montagnes où il y avait tant de choses à faire. Ou rien ?

Finalement cette journée chargée de tristesse s’acheva à son tour, et quand le soleil se coucha derrière les brumes de l’hiver il rentra à la maison où, après tout, il y avait un feu. Il pensait déjà que le lendemain il reprendrait son travail avec les soldats du génie, il pensa aussi qu’enfin les journées recommençaient à s’allonger et que le point où le soleil se couchait s’était légèrement déplacé : on allait vers le printemps.

Qui arriva ! Avec les premières fleurs timides dans les haies et les chants des moineaux en amour. Le soir, avant dîner, les enfants des hameaux, garçons et filles, se réunissaient dans les cours ou sur les petites places pour jouer ; et les jeunes gens allaient conter fleurette d’un village à l’autre, d’une maison à l’autre. Matteo n’était plus un enfant jouant dans les groupes bruyants des cours, mais ce n’était pas encore un jeune homme contant fleurette à droite et à gauche et, à la fin de la journée quand il rentrait fatigué, il s’asseyait sur un petit mur à regarder les jeux. Quelquefois il avait envie d’y participer : il se levait pour courir ou pour jouer avec les garçons et les filles, mais, aussitôt après, il se sentait étranger à cette gaieté, à leur façon de jouer et de parler, et une grande mélancolie s’emparait de lui au souvenir de Caterina qui n’était plus là, à profiter avec lui du printemps qui revenait.

 

Là-haut sur le Plateau, c’était encore l’hiver, et dans les bois dévastés, dans les tranchées profondes, dans les trous d’obus le gel résistait encore, interdisant à la terre d’être féconde. Des baraques avaient été démontées et en partie réexpédiées dans la plaine, d’autres avaient été entassées en pièces au bord des routes où passaient les camions. Même les dépôts de munitions et l’artillerie avaient été récupérés, les derniers soldats des corps expéditionnaires français et anglais étaient repartis, à destination de leurs foyers. Restaient les cimetières et les débris de la guerre, les prisonniers austro-hongrois de nationalité polonaise et croate, que l’on gardait pour bonifier le terrain et enterrer les cadavres qui réapparaîtraient à la fonte des neiges sur les sommets. Après tout, ces prisonniers préféraient rester ici pour quelques mois encore parce que, au moins, ils avaient de quoi manger.

Un soir de la fin février, en rentrant à la maison, Matteo trouva son père. Cette journée-là, pour lui, avait été particulièrement écœurante et amère car, au col del Rosso, dans une ligne de tranchée autrichienne à demi effondrée, ils avaient déterré une dizaine de soldats italiens aux crânes fracassés. Dans un abri deux masses ferrées témoignaient de cet épisode : blessés pendant le combat, peut-être avaient-ils été placés là par leurs camarades. Au cours de la bataille, quand les tranchées changeaient d’occupants, une escouade de Bosniaques s’était trouvée là, et ils les avaient achevés.

Son père, encore en uniforme, était assis à côté du feu, il tenait sa fille sur ses genoux et il parlait avec le grand-père et la mère. Il se leva et l’embrassa très fort. Ils ne dirent rien, peut-être avaient-ils trop de choses à se dire, trop de questions à échanger, les pensées de chacun s’entremêlaient sans pouvoir être formulées dans l’ordre. Son père revint s’asseoir et en le regardant il dit :

— Comme tu as grandi… Ils m’ont dit que tu vas travailler. Je leur disais que j’ai été libéré. Je suis venu en train jusqu’à Thiene et puis à pied jusqu’ici.

Après un long silence embarrassant, il se leva à nouveau et ajouta :

— Je vous ai ramené de l’armée deux ou trois vêtements. Voilà.

Il enleva sa veste de militaire, ôta la chemise en flanelle qu’il portait en dessous, puis une autre chemise sous celle-ci, un tricot, un autre. Sur la peau il avait encore un autre tricot et au-dessus de la taille il paraissait aussi maigre qu’un poulet qu’on vient de plumer.

— Sous ce pantalon, dit-il, j’en ai un autre et aussi deux caleçons de laine. Ils serviront pour vous. Pour les femmes je n’ai rien ramené.

Il restait là embarrassé et drôle ; de son pantalon sortait, tout autour de la taille, une flanelle réglementaire d’un blanc sale. Puis, tout à coup, il se rappela le sac qu’il avait déposé à côté de la porte ; il le prit et l’ouvrit au milieu de la curiosité générale. Il en sortit deux morceaux de savon, deux paquets de pansements, deux essuie-mains en toile et un lot de chaussettes russes encore neuves.

— En rendant mon paquetage j’ai un peu triché avec le magasinier en pensant que c’est à toi que ces choses-là seraient le plus utiles, dit-il en s’adressant à sa femme. Mais j’ai encore des biscuits, deux boîtes de singe et cinquante lires.

Maintenant que le père était revenu, qu’il avait ôté sa veste et son chapeau de chasseur alpin, il lui paraissait vieilli et fatigué. Matteo le revoyait quand il était parti avec les autres appelés pendant l’hiver 1915, alors que sur les places des grandes villes il y avait des manifestations de foule pour que l’Italie entre en guerre. Il semblait, alors, que tout finirait en quelques mois et qu’une fois libérées Trente et Trieste ils rentreraient chez eux avec la clique et les drapeaux. Mais le vieux Ghèllar, quand il se rendait au marché le samedi, s’arrêtait devant l’auberge de la Faiona pour déclamer : « … la guerre c’est pas du gâteau ! Ni de la tarte… combien d’orphelins, combien de veuves… »

Les bien-pensants le prenaient pour un guignol, mais un jour le brigadier, que tout le monde connaissait par son surnom de « Kaiser » à cause de sa mine renfrognée, le fit mettre en prison. Un général avait bien fait embarquer et poursuivre en justice le curé de Cesuna qui prêchait la paix. En somme quelques mois, qu’ils disaient, et on vaincra. En fait de mois, il en était passé cinquante : toutes les maisons et les bois avaient été détruits ; les morts avaient été très nombreux ; son père était venu rarement en permission, et toujours pour une brève période, car une offensive ou une retraite raccourcissait son temps de repos. Il semblait même, à ce qu’on disait, que le Commandement supérieur n’envoyait pas volontiers en permission les soldats dont les familles étaient réfugiées et dont les villages étaient occupés par l’ennemi. Mais maintenant il était revenu pour toujours, et vivant, c’est-à-dire qu’il n’était ni blessé ni mutilé. Et bientôt ils retourneraient là-haut reconstruire la maison et tout le reste. Mais combien ne reviendraient pas ?

Même son parrain Enrico ne reviendrait plus car on avait eu la nouvelle de sa mort au combat. Son père l’avait su quand ils étaient entrés en Autriche. Mais un soir Matteo avait entendu son père et sa mère parler d’une histoire curieuse et triste aussi. Le parrain avait eu une permission un mois avant la retraite de Caporetto et il était arrivé du côté de Padoue où sa famille était réfugiée. On racontait que, après avoir noté l’indifférence de son épouse, qui était une jolie femme, ainsi qu’une abondance insolite de nourriture et beaucoup de beaux vêtements, il lui parut évident que quelque chose n’allait pas. À la fin de sa permission il fit semblant de partir désespéré, mais, au lieu de gagner son détachement au front, la nuit suivante il rentra chez lui et trouva sa femme au lit avec un capitaine de l’intendance. Il s’en alla. Mais, pour cacher cette faute, la femme en commit une autre encore plus grave, en convainquant son amant de dénoncer aux carabiniers le fait que le mari n’avait pas regagné son bataillon. Son parrain Enrico erra pendant deux jours, pensant à ses deux enfants tout jeunes, et quand il rejoignit ses camarades de tranchée, le message qui le portait déserteur était déjà arrivé au commandement du régiment. Le capitaine l’appela à l’intérieur de l’abri pour lui parler d’homme à homme. Tout de suite après, l’officier demanda à parler avec le chef de bataillon, mais il y avait toujours ce message des carabiniers qui avait suivi la voie hiérarchique. En somme ses supérieurs, comme il avait toujours été un bon soldat, lui évitèrent un procès et peut-être même d’être fusillé, mais pas le passage comme « volontaire » dans un corps franc, où il trouva la mort pendant une bataille pour le Monte Val Bella.

Pendant quelques jours le père de Matteo resta à la maison. Il ne voulait pas travailler comme « militarisé » car pendant trop de mois il avait entendu des ordres, et maintenant qu’il avait survécu à tant de batailles et qu’il était en famille, il ne voulait plus avoir affaire à l’armée royale. Il gagnait les maisons perdues de la campagne et des collines pour chercher de l’embauche dans les vignes et dans les champs. À présent que les paysans revenaient eux aussi, il ne trouvait un travail de quelques journées que là où les hommes étaient morts à la guerre. Un jour de la mi-février, sans rien dire chez lui, ou plutôt en disant qu’il allait travailler à Bassano, il se rendit au commandement des carabiniers où il demanda au lieutenant, pour lui et pour son fils Matteo, l’autorisation de gagner le Plateau où étaient leurs biens. Il voulait se rendre compte de ce qui était resté là-haut et si, avec l’arrivée de la bonne saison, il était possible de mettre la main à quelque travail.

Ils partirent de bon matin, un dimanche. Le soleil montait à mesure qu’ils gravissaient la montagne. Sur les pentes de l’adret ce n’était qu’un chant d’alouettes, plus haut, de grives et de merles, mais après, dans les bois détruits par l’artillerie, par les excavations diverses et par les coupes des militaires, le silence revint. La neige était toute sale.

À trois reprises on les arrêta aux barrages, le dernier se trouvait à l’entrée du village, qu’ils traversèrent ensuite de bout en bout dans la longueur, des Fumegai à l’Ecchele : le long de la rue des Bonora, de la Grand’rue, de la place de la Fontaine, de la route des Mazzacavalli. Mais ce n’étaient que décombres, monceaux de décombres recouverts d’une fine couche de neige. Au milieu de toutes ces ruines subsistait, debout sur son socle, la statue de la bienheureuse Jeanne, qui semblait contempler tristement la destruction de sa terre.

Adossées à quelques pans de mur, des baraques en bois avaient été construites par les soldats ou les prisonniers pour accueillir les premiers services et rendre possibles les interventions qui suivraient. Ils rencontrèrent des soldats à l’air ennuyé, surveillant un groupe de prisonniers polonais qui dégageaient paresseusement une route en faisant la chaîne avec des pierres, des briques et des poutres : ce qui restait des maisons après les bombardements, les incendies, les pillages, les combats, leur utilisation en défense ou en attaque. Matteo et son père regardaient sans parler, le cœur serré : pour eux, ce n’étaient pas que des décombres. C’était la fin d’un monde, d’un pays et d’habitudes qui avaient commencé quand nos ancêtres avaient choisi, pour y vivre, cette terre dont personne ne voulait car elle était isolée, difficile à atteindre, sauvage, c’est-à-dire couverte de robustes forêts. Peut-être que ces choses-là, ces deux êtres ne les savaient pas, au sens où quelqu’un les leur aurait apprises, mais ils les sentaient d’instinct parce qu’ils appartenaient à ces décombres de maisons, à ces bois qui n’avaient plus d’arbres vivants, à ces pâturages sans herbe.

Ils gagnèrent leur hameau sur une butte exposée au soleil et ils déambulèrent au milieu des ruines et des poutres brûlées qui avaient été des toits, des planchers, des murs, des cheminées, des étables, des fenils. En déambulant, à un certain moment, dans un endroit caché aux regards indiscrets, ils virent un peu de fumée qui s’échappait d’un abri de fortune et, à côté de celui-ci, accrochés à des barbelés, une dizaine de renards empaillés. Ils appelèrent, ils entrebâillèrent une petite porte et, à l’intérieur, ils virent, assis à côté d’un poêle de tranchée, le vieux Tana. Il leva la tête, les reconnut et les salua, les invitant à entrer et à s’asseoir pour casser la croûte avec lui. Le père de Matteo tira de sa musette un pain, un morceau de fromage et une bouteille de vin.

Le vieux Tana raconta qu’il n’avait pas envie de rester des mois encore dans la plaine, au milieu de ces gens qui ne comprenaient pas ce qu’il disait. Et puis il trouvait que l’air y était lourd. C’est pour ça qu’il était parti tout seul sans attendre les autres, évitant les carabiniers, les barrages et les soldats. Ici, pendant ce temps, il s’était construit cet abri avec les tôles et les planches qu’avaient laissées les Autrichiens. Il avait aussi trouvé à manger et, dans un coin, il avait constitué une réserve : deux caisses de biscuits de l’armée royale italienne, des boîtes de singe, des paquets de soupe Chiarizia et de Torregiana.

— Mais qu’est-ce que vous faites avec ce fusil ? demanda Matteo.

C’était un fusil autrichien, un Mannlicher, et il répondit qu’il lui servait à tirer les corbeaux qui, le jour, venaient manger là où avaient été enterrés les soldats, plus bas dans les potagers des Lesce : la nuit, c’étaient les renards qui venaient les déterrer et les manger, le jour c’était le tour des corbeaux. Les nuits de lune il tirait aussi les renards. Ils ne les avaient pas vus dehors, empaillés et accrochés ?

Ils allumèrent leurs pipes après que le vieux Tana eut accepté avec enthousiasme le tabac qu’on lui offrait. Si ce n’était le terrain, encore gelé et en partie couvert de neige, le père de Matteo disait que eux aussi ils monteraient de la plaine nettoyer les champs pour semer les pommes de terre. Les potagers pareil. Et ils se fabriqueraient un toit pour s’abriter en attendant. Mais dans un mois, affirmait-il, on sera là nous aussi. Avant qu’ils ne se disent au revoir le vieux Tana insista pour que la prochaine fois ils lui apportent du tabac à priser et pour la pipe. Dans les décombres des maisons des Pûne il avait bien trouvé un pot à tabac, mais maintenant il l’avait fini, et parmi les choses que les armées avaient abandonnées il n’y avait pas moyen de trouver la moitié d’un cigare.