L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 14 sur 20

Pages du PDF

L'année de la victoire

Chapitre 14

 

Ce même été, par un chaud après-midi, la mère de Matteo et Maria Ballot firent attacher le mulet à la charrette et chargèrent dessus les seaux avec la lessive, Nina et une camarade de jeux. Le grand-père prit le mulet par la bride, et ils descendirent jusqu’à la source du Pach pour rincer et battre sur les pierres lisses les draps et les nappes. Quand elles furent arrivées là, Maria s’éloigna un peu pour ne pas éclabousser les petites filles et, la jupe relevée au-dessus du genou, le corsage dégrafé et les manches retroussées, elle battait le linge et le rinçait avec une joyeuse énergie.

Sur la colline du Mülche une compagnie de prisonniers nettoyait les prés des amas de barbelés. Le mulet, libéré de ses brancards, paissait à côté de la charrette, et dans le ciel les alouettes chantaient. Tout à coup Maria se sentit regardée avec insistance, et levant les yeux elle vit sur l’autre rive du Pach un officier qui la fixait avec l’insistance d’un rapace.

— Qu’est-ce que vous faites ici ? Allez-vous-en ! lui dit Maria.

L’officier, au lieu de s’en aller, traversa la rivière en marchant dans l’eau et, prononçant des paroles plus qu’audacieuses, il s’approcha de la femme. Alors Maria se leva et, ayant saisi un drap mouillé, elle le menaça de lui en donner un bon coup sur le nez, pour calmer ses ardeurs. Devant ce geste l’homme ne renonça pas, cherchant au contraire à lui tomber dessus. Maria lança son drap contre lui, laissant en plan lessive et seaux, pour courir vers la mère de Matteo qui, parce qu’elle était penchée en avant et en raison du bruit de l’eau, ne s’était aperçue de rien. Quant au vieux, il était assis dans l’herbe et jouait avec les petites filles. Elle appela en criant très fort. Le grand-père comprit tout de suite ce qui se passait : il se leva et se dirigea vers l’officier, cherchant à le calmer, à le ramener à la raison. Celui-ci s’emporta contre lui, allant jusqu’à le traiter de sale Autrichien qui s’était vendu pour un quignon de pain, et, décrochant le fusil de son épaule, il le mit en joue, puis, changeant de cible, il commença à tirer, toujours en criant, contre les seaux de linge :

— Ici c’est moi qui commande ! C’est moi qui commande ! Un pas de plus et je te tire dans le dos !

Les femmes étaient épouvantées et les petites filles s’agrippaient à leurs jupes. Le grand-père retourna vers elles, il les entoura de ses bras et les fit monter sur la charrette, où il chargea aussi le linge. Quant aux seaux percés il les laissa sur le pré.

Lorsqu’ils se furent un peu éloignés, en regardant en arrière, ils virent que l’officier marchait vers la colline où travaillait la compagnie de prisonniers. Arrivés à leur hameau ils ne s’étaient pas encore débarrassés de leur peur, ils ne se ressaisirent un peu qu’après avoir raconté les faits.

En rentrant du travail le père de Matteo voulut savoir avec précision ce qui s’était passé et, après s’être lavé et avoir mangé une assiette de soupe, il décida de descendre au village avec le grand-père pour dénoncer le fait aux gendarmes dont le logement et le commandement se trouvaient dans une baraque du côté de la grand-route. Nin Sech voulut également se joindre à eux car il était amoureux de Maria, devenue une jolie brunette. En passant près du Pach ils allèrent voir les seaux abîmés par les coups de fusil, mais les laissèrent là où ils étaient comme preuve de ce qui était arrivé.

Parvenus à la baraque du poste des carabiniers à cheval, on les fit tout de suite entrer, et le brigadier Pizzato, qui dînait dans la pièce servant de cuisine et de cantine, les introduisit dans le bureau pour les écouter. Le grand-père raconta les faits comme ils s’étaient passés sans ajouter un mot de plus. Il conclut en disant que les seaux contre lesquels l’officier avait tiré étaient encore là, au bord du Pach, là où les femmes vont rincer leur lessive. Le brigadier l’avait écouté sans l’interrompre. Il demanda :

— Vous êtes sûr de ce que vous affirmez ?

Devant sa réponse, il appela haut et fort le carabinier de première classe Tezzon, pour enregistrer la plainte, et il commença à dicter :

« Procès-verbal de tir de fusil à proximité d’un lieu habité, dommages matériels et menaces de par le fait d’un officier de l’armée royale. L’an 1919 à la date du 27 juillet, bureau du poste. Nous soussignés, Pizzato Marco brigadier et Tezzon Basilio carabinier de première classe, portons à la connaissance des autorités compétentes qu’aujourd’hui à vingt et une heures se sont présentés à ce bureau du poste… »

Il se fit dire les noms et prénoms, lieu et date de naissance, profession et domicile, puis demanda au grand-père de répéter les faits. Il dictait lentement, indiquant la virgule et le point là où il fallait. Le carabinier écrivait diligemment, trempant la plume dans l’encre de temps en temps, comme s’il était encore sur les bancs de l’école quand le maître disait : « Dictée ».

« … et, vu son geste de défense, le sous-lieutenant armé d’un fusil autrichien tirait contre les seaux eux-mêmes plusieurs coups de fusil, les transperçant et les rendant inutilisables… Aux protestations de l’homme le militaire qui avait encore en main son fusil aurait crié : “Va-t’en d’ici sinon je te tire un coup de fusil dans le dos. Ici c’est moi qui commande”. Raison pour laquelle ils entendent porter plainte contre lui pour dommages matériels et menaces. »

Quand le carabinier de première classe Tezzon Basilio eut fini d’écrire, le brigadier trempa encore la plume dans l’encre et fit signer les trois hommes. Alors les auteurs du procès-verbal apposèrent leurs signatures en dessous.

— Et maintenant, dit-il ensuite, rentrez chez vous et ne vous inquiétez pas. Nous allons faire notre enquête et si nécessaire on vous appellera.

Le brigadier commença son enquête le soir même. Après avoir vu et contrôlé les seaux à la source du Pach, il se rendit à la baraque du commandement des prisonniers de guerre, pour demander qui commandait ce jour-là la compagnie travaillant sur la colline du Mülche. Cet officier, qui aurait dû être de service au camp, était Dieu sait où, et le commandant du détachement envoya aussitôt une ronde à sa recherche. Mais le brigadier Pizzato, qui connaissait son affaire, ne perdit pas de temps : il alla tout droit à un bistrot situé dans une baraque à mi-chemin entre les deux villages, et où logeaient aussi trois femmes affectées à différents services. Le sous-lieutenant était là, dans une chambre, avec une des filles.

Le matin suivant, avec le carabinier de première classe, il revint au camp de prisonniers. Le commandant les mit en présence du sous-lieutenant aux arrêts. L’interrogatoire commença : « Di Spazio Pierino fils d’Antonio et de Maria Antonietta Esposito, né à Naples en 1899, appartenant au 42e régiment d’infanterie, détaché au 2 e régiment de bersagliers, actuellement affecté au Centre de regroupement des prisonniers de guerre de Vérone, au fort Procolo, lequel interrogé par nous répondit “… ayant vu des seaux abandonnés, je tirais dedans, pour m’amuser, des coups de fusil”. »

Ce dont le carabinier de première classe Tezzon Basilio dressa aussi procès-verbal sous la dictée du brigadier Pizzato Marco qui conclut : « … Attendu que les coups de fusil furent tirés dans les parages d’un lieu habité constituant un risque grave pour les passants, et que la plainte déposée correspond à la vérité, par le présent procès-verbal, nous faisons connaître à l’autorité compétente que le sous-lieutenant Di Spazio s’est rendu coupable des délits de dommages matériels (art. 424 C. P.), de coups de fusil dans un lieu habité (art. 467 C. P.), et de menaces (art. 154 C. P.). Ayant de ce qui précède rédigé le présent procès-verbal nous l’adressons à monsieur le juge de première instance du canton d’Asiago à Bassano, et pour connaissance au Commandement du Centre de prisonniers à Vérone, ainsi qu’à nos supérieurs. »

Quelques jours après le sous-lieutenant Di Spazio fut démis de son poste et transféré on ne sait où. Les femmes du hameau retournèrent aux sources du Pach rincer leur lessive. Maria Ballot se remit même à chanter, maintenant que Nin Sech allait la voir tous les soirs dans sa baraque.

 

On était au plus fort de l’été, les chardons bleus fleurissaient entre les pierres des pâturages, où l’herbe avait du mal à pousser à nouveau en cette première saison de paix, après quatre étés de guerre. Dans les heures les plus chaudes de l’après-midi, parfois, en même temps que l’odeur de l’absinthe et de la bardane, on pouvait distinguer celle de la pourriture et de la décomposition que la terre exhalait. C’étaient les heures où les femmes et les filles s’asseyaient sur le pas de la porte, pour repriser ou raccommoder, tricoter des chaussettes en fil de coton, tout en échangeant confidences et rêves, ou bien lire une lettre ou une carte-lettre reçue de quelqu’un qui n’était pas encore revenu mais qui espérait de tout cœur pouvoir le faire bientôt, ou envoyée par des parents émigrés d’au-delà des océans, qui demandaient des nouvelles maintenant que la guerre était finie et gagnée.

Oui, même la poste avait recommencé à fonctionner : le bureau se trouvait dans une baraque du centre au milieu des autres et on la distinguait au fil téléphonique qui l’unissait au monde entier. Comme avant, la Ninella dirigeait le bureau et elle avait sous ses ordres Beppi Calzin, caissier, Giacomo Stern et Bortoletto Bêt, facteurs, un garçon de course et un préposé à la ligne du télégraphe. C’est Bortoletto qui, un jour de cet été-là, apporta au vieux Tana une lettre qui venait d’Amérique. Elle était d’un de ses frères qui avait émigré à la fin du siècle et qui racontait que, dans le Grand Hôtel La Salle de Chicago, nos émigrants s’étaient tous retrouvés avec les autorités italiennes et américaines, que Italia Garibaldi, petite-fille du Héros des deux Mondes et sœur de généraux garibaldiens, avait ouvert une souscription pour les réfugiés du Plateau. On avait recueilli beaucoup de dollars.

Ceux que l’armée royale renvoyait à leurs foyers, ou qui rentraient d’un camp de prisonniers, ou qui sortaient d’une maison de convalescence n’arrivaient pas toujours, une fois chez eux, à trouver du travail, même s’il y avait fort à faire. Ils allaient dans les bois communaux couper du bois pour l’hiver, pour eux ou pour le vendre à ceux qui vivaient dans les baraques, et qui n’avaient ni le temps ni l’envie d’aller le chercher. Avec de grandes scies à quatre mains de toutes les tailles, abandonnées dans les abris au milieu des bois, ils abattaient ce qui restait des troncs desséchés encore debout, et souvent les dents de la scie rencontraient des éclats d’obus ou des balles qui avaient pénétré à l’intérieur du bois : la lame crissait comme en un sanglot et il fallait changer la hauteur de la coupe. Les bûches ainsi obtenues, ramassées et transportées aux environs immédiats des hameaux, étaient sciées à la mesure des poêles, fendues et bien entassées au soleil. L’odeur de la résine qui suintait faisait qu’on ne sentait plus, à proximité des habitations, l’odeur répugnante de la guerre.

Comme, tôt ou tard, on finirait par s’attaquer pour de bon à la reconstruction et que, avant l’hiver, il faudrait arriver à couvrir les bâtiments afin de pouvoir travailler même avec le froid, des groupes d’amis compétents et décidés constituèrent une société pour la construction d’un four à chaux servant à cuire la pierre. Au fond du Valmadarelo ils creusèrent à l’abri de la montagne, entassèrent les pierres pour l’édification de la tour, le bois pour alimenter le feu et le calcaire à faire cuire. La chaux fut excellente et on trouva immédiatement des acheteurs qui venaient la charger avec les camions XVter ou avec des charrettes militaires achetées aux enchères de l’armée.

D’autres encore s’associèrent pour travailler dans les vieilles carrières, ou bien ils en ouvrirent de nouvelles, là où les routes et les excavations faites pour les besoins de la guerre avaient mis au jour des veines de pierres à mur ou à tailler, pour éviers, seuils et montants pour portes et fenêtres. Si on avait de l’initiative ou de la bonne volonté on trouvait de quoi occuper ses journées, et il n’y avait ni horaire ni fêtes, même si ce qu’on gagnait passait tout entier en manger.

C’était une bonne affaire pour le consommateur, mais certainement pas pour le propriétaire quand il fallait abattre un mulet ou un cheval à cause d’un accident : il y avait alors de la viande bon marché ; la nouvelle se répandait aussitôt de baraque en baraque, les femmes faisaient la queue pour avoir un morceau de viande à cuire en ragoût avec la polenta. Un jour, l’explosion d’un projectile blessa trois mulets qui furent tout de suite tués, saignés et achetés par Romano Ciocco ; il entreprit aussitôt d’en faire de la viande salée et fumée, utilisant un abri d’artillerie comme fumoir dont le feu était alimenté par des branches vertes de sapin et de genévrier. La viande ainsi traitée devint un peu dure et même coriace, mais une fois battue sur un billot avec un marteau, puis trempée dans l’huile, elle se révélait très bonne et appétissante. Si bien qu’elle était recherchée, non seulement chez les gens du pays, mais aussi parmi les militaires qui en demandaient dans les baraques transformées en bistrots, parce qu’elle faisait boire.

Le manque d’alimentation carnée poussa aussi ceux qui avaient la passion de la chasse, et beaucoup de jeunes, à ramasser en cachette les fusils autrichiens Mannlicher et à les apporter au forgeron Bêt pour en aléser le canon et les rendre propres à la chasse, en en augmentant le calibre. Dans un premier temps on se servait des cartouches de guerre auxquelles on enlevait la balle et un peu de poudre ; dans l’espace ainsi gagné, on mettait les plombs obtenus en faisant fondre les billes des shrapnels ou les balles elles-mêmes dans un casque servant à la fusion. Le plomb liquide ainsi obtenu était versé dans un crible, puis précipité dans un récipient contenant de l’eau, où les gouttes de plomb, en se refroidissant, devenaient solides. Les plombs n’étaient parfaits ni comme forme ni comme mesure mais servaient – et comment ! – aux chasseurs de tous âges, qui procuraient ainsi aux maigres tables oiseaux des bois et passereaux en abondance. Dans un deuxième temps, on comprit que l’alésage de la chambre du Mannlicher permettrait de se servir de cartouches en carton calibre 32 qu’on pouvait faire acheter chez les armuriers de la plaine. Pour les charger on utilisait toujours la poudre des cartouches autrichiennes ou italiennes avec une poudre plus fine comme l’acapnia pour l’amorce.

Matteo, lui aussi, se procura un fusil Mannlicher qu’il fit aléser et adapter pour pas cher. Les dimanches où il faisait beau, avec Angelo Ballot ils quittaient leur baraque comme il faisait encore nuit, courant la montagne et les bois pour ajouter, tout en s’amusant, quelque savoureuse garniture à l’habituelle polenta. Par le Ghelleraut, la Stêla del Piandott, Fiaretta, ils arrivaient jusqu’aux Granari de Boscosecco et jusqu’au Mittenbald tirant merles, grives culs-blancs, bouvreuils, becs-croisés. Très souvent pourtant, ils manquaient leur coup, car il n’était pas facile de faire mouche en tirant au vol avec un fusil de guerre. Mais leur passion, l’abondance de volatiles, leurs bonnes jambes qui leur faisaient parcourir des dizaines de kilomètres par monts et par vaux à travers bois, pâturages et rochers finissaient par récompenser leur fatigue et, le soir venu, quand ils rentraient à la maison, ils avaient toujours quelques douzaines de proies. Parfois la chance les aidait aussi, car un lièvre de montagne ou un coq de roche qui s’était laissé approcher de trop près, ou que les explosions de la guerre avaient rendu sourd, leur offrait une très riche table. Alors c’était vraiment jour de fête et ils invitaient à dîner le vieux Tana.

Un jour, les deux amis arrivèrent au fond du Val de Nos, où dans les prairies de l’alpage Busette ils espéraient trouver les grives en pâture. Dans le premier pâturage, là où finissait le bois qui comme partout était massacré par les obus, ils virent un cimetière insolite et y pénétrèrent : il n’y avait pas de croix pour indiquer les tombes, mais des planchettes fichées dans le sol avec une plaquette en fer blanc où était gravée une demi-lune avec des noms inhabituels et une majorité de Ali, Mehmet, Mahmud, Mohammed. Au centre du cimetière se dressait un tumulus en pierres cimentées, avec, dessus, une hampe qui portait un quartier de lune en fer forgé.

— J’ai dans l’idée que ça devrait être des Turcs, dit Angelo.

— Mais qu’est-ce que les Turcs avaient à voir avec l’Italie ? demanda Matteo.

— Je ne sais pas, répondit Angelo.

— Mais pourquoi sont-ils venus mourir ici ?

— Pour que les riches soient encore plus riches, rétorqua une voix derrière eux.

Ils se retournèrent brusquement et ils virent un homme hirsute, la barbe noire, habillé en militaire, sans le moindre écusson, sans couvre-chef et les mains jaunes d’explosif.

— C’étaient des soldats bosniaques musulmans qui sont morts dans le coin, dit-il. Vous n’avez pas quelque chose à boire sur vous ? Un peu de vin ou d’eau-de-vie ?

Les deux jeunes gens se regardèrent, puis Angelo tira de sa musette une petite bouteille de vin rouge et la tendit à l’inconnu.

— Vous n’avez que ça ? demanda-t-il. Mais il la prit, s’essuya les lèvres d’un revers de main et il en but une gorgée. Il la rendit en disant : – Je vous remercie. Buvez le reste.

Ils s’essuyèrent les lèvres eux aussi et ils en burent une gorgée chacun, puis ils donnèrent encore la petite bouteille à l’homme qui la finit, après avoir souri, en déclarant :

— Il était bon. Comment va la chasse ? Je vous ai entendus tirer mais faites attention car, si le garde forestier vous surprend, vous risquez de finir en prison pour vol d’armes au préjudice de l’administration militaire, avec en plus, les amendes pour chasse abusive, tir d’arme à feu, et qui sait quoi encore. Où est-ce que vous habitez ?

Quand ils sortirent du cimetière des Turcs, ils allèrent s’asseoir sur un tronc déraciné. L’homme refusa une tranche de polenta et un morceau de fromage. Il aurait volontiers fumé un peu de tabac dans sa pipe mais ils n’en avaient ni l’un ni l’autre.

— Mais vous, vous venez d’où, vu que vous ne parlez pas notre dialecte ? lui demanda Angelo, ne sachant plus retenir sa curiosité.

— De très loin, répondit l’inconnu. De l’autre bout de l’Italie. J’étais ici à faire la guerre. Quand j’ai été libéré, et que je suis rentré chez moi, ajouta-t-il à voix basse, j’ai trouvé ma femme qui vivait avec un autre, c’est pour ça que je suis revenu ici pour être en compagnie de mes copains morts.

— Mais de quoi vivez-vous ? demanda Matteo.

— De tant de choses, mon garçon, tant que je vis, répondit l’homme en souriant. Ne vous souciez pas de moi. Je vous remercie.

L’homme se leva, après avoir salué d’un geste, il se dirigea d’un bon pas vers les grandes tranchées qui n’étaient pas loin, il y pénétra et on ne le vit plus.

Cette rencontre, le cimetière des Turcs, les nuages bas et noirs qui s’accumulaient sur les montagnes et qui descendaient dans les dolines, s’effilochant dans l’enchevêtrement des barbelés et entre les arbres desséchés, leur firent allonger le pas vers leur chez-eux.