L'année de la victoire
Chapitre 3
La clarté de l’aube, entrant par la porte qu’il avait laissée ouverte, le réveilla. Il se leva aussitôt et cet endroit qui, le soir, lui avait semblé être un bon refuge, maintenant, avec la lumière du jour, n’évoquait plus que la guerre : le plafond voûté était en tôle ondulée et, au-dessus, on sentait l’épaisseur des poutres et de la terre destinées à le protéger des obus. Il n’y avait pas de fenêtre, et le tuyau du poêle en fer sortait à côté de la porte. Il alla dehors. Une tranchée protégée par des troncs d’arbres et des sacs de terre arrivait en zigzaguant à une petite réserve de munitions et, de là, un autre passage conduisait à la batterie. À l’intérieur de la petite réserve il y avait encore des caisses d’obus et des charges toutes prêtes.
Il quitta les boyaux, les abris et les tranchées creusées le long de la berge du Grabo et il se mit à marcher dans le soleil, à travers ce qui avait été, un temps, les prés de sa famille. Sur les bords des trous de grenade les moins récents, les premiers de la guerre, poussaient des chardons épineux et de grands épilobes desséchés. Dans les trous récents, et il y en avait de toutes les dimensions, stagnaient encore les odeurs des explosions. Plus bas, dans la petite vallée vers le Stinkar et dans la Bassa des Lesce, où s’était déposée l’ypérite, tout était jaune.
Après s’être attardé encore un peu sur les ruines de sa maison, il se mit en chemin pour retourner dans sa famille. Il avait pris comme point de repère les restes des maisons des Micheloni : du plat terrain, des groupes d’alouettes prenaient leur envol devant ses pas et, ensuite, ondoyantes, s’appelant les unes les autres, elles allaient se poser plus avant.
Il entendit qu’on l’appelait par son nom ; des maisons d’Ebene il vit venir à sa rencontre quelqu’un qui lui criait :
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Où tu vas ?
Il le reconnut au timbre sonore de sa voix, puis à son allure :
— C’est toi, Toni Sciràn ?
Ils se regardèrent en face mais ils ne s’embrassèrent pas, ils ne se serrèrent pas la main bien qu’ils soient amis, ils se regardaient, étonnés d’avoir grandi. Pendant des années, ensemble, ils avaient traversé la colline de la Gressana pour se rendre à l’école au village, ou pour aller à la messe le dimanche. Ils étaient aussi ensemble aux travaux des bois, quand ils aidaient à couper le hêtre pour la consommation familiale ; ils avaient été camarades au jeu de scrognola, quand les vaches paissaient tranquillement en automne dans les prés, après la dernière recoupe.
— Regarde, Matteo, dans quel état ils ont mis nos prés, dit Toni en écartant les bras. Il n’y a même pas un endroit pour jouer à scrognola !
Et il fit le geste de lancer la boule de bois avec son bâton recourbé en criant : Kruschi !
Ils s’assirent dans les prés des Sciràn, où les trous des grenades étaient innombrables ; les pierres, les éclats d’obus et les barbelés semblaient avoir poussé à la place de l’herbe.
— Je pense que ma famille ne voudra plus revenir ici, et que, quand mon père et mes oncles reviendront de la guerre, on restera travailler dans la plaine. Mais qu’est-ce que tu as là dans la main ?
C’étaient la poupée de chiffon de ses petites sœurs et la louche de cuivre pour boire l’eau aux seaux.
— C’est les seules choses que j’ai trouvées dans les ruines de ma maison.
— Partons, partons d’ici, dit Toni Sciràn.
Ils reprirent leur chemin vers la butte de la Gressana criblée de trous, comme toutes les autres buttes autour du village. Alors qu’ils allaient redescendre vers le Ghelpach, ils se trouvèrent devant une masse d’hommes en uniforme et sans armes, surveillés par des sentinelles italiennes. C’était comme une fourmilière grouillante : les uns nivelaient le terrain, d’autres remplissaient des trous et des tranchées, en y jetant des tôles, des barbelés, des obus, de la terre ; d’autres encore plantaient des poteaux, pour construire un grand enclos, et sur ces poteaux on clouait le barbelé, dont on déroulait les écheveaux enfilés sur des piquets. On dressait des tentes et des baraques. Ils restèrent un instant cachés à regarder, puis ils s’éloignèrent, cherchant à éviter toute rencontre.
Au hameau de Klama, ils tombèrent sur une section du génie à laquelle on était en train de distribuer la soupe ; parmi ces soldats se trouvait un civil qui portait le brassard des requis. Ils avaient très faim et ils prirent leur courage à deux mains : ils ramassèrent deux gamelles en fer émaillé et s’approchèrent, circonspects. Ils furent étonnés de reconnaître dans ce civil un « pays », Titta Spontòn.
— Bonjour, monsieur Titta. Est-ce qu’il y aurait quelque chose à manger pour nous aussi ?
— Mais vous êtes qui ? Vous venez d’où ?
— Moi, je suis Toni Sciràn le fils à Giovanni ; et lui c’est Matteo Schenal le fils à Angelo. On est venu voir nos maisons.
— Sacrés gosses ! Mais c’est dangereux. C’est interdit de venir ici sans laissez-passer : si les carabiniers vous prennent ils vous passent les menottes ! Allez, allez, dépêchez-vous, mangez quelque chose et sauvez-vous sans vous faire voir.
Un caporal leur versa deux louches de rizot trop cuit accompagné de petits morceaux de viande bouillie, puisés dans les marmites. Ils s’assirent sur une pierre et mangèrent. Titta Spontòn les regardait manger avec voracité, en secouant la tête.
— Pauvres enfants, dit-il, dans quel état est notre terre ! Vous avez des nouvelles de vos familles ? Et où est-ce qu’elles sont réfugiées ?
— Elles sont en bas, au pied de la montagne. La mienne vers Lugo, la sienne à Carmignano sur la Brenta, dit Matteo.
— Et vos deux pères ? Moi je les connais bien.
— Ça fait un mois que je ne sais rien, répondit Matteo.
— Mon père a fait savoir par un permissionnaire qu’après le Sasso Rosso ils sont allés sur le Piave, avec tout le bataillon des gars du pays.
— Mais à présent c’est fini et tout le monde rentrera bientôt. Vous voulez un morceau de pain ?
De sa musette qu’il portait en bandoulière, M. Titta tira une miche de pain qu’il coupa en deux.
— Allez tout droit chez vous maintenant, sans vous arrêter et en évitant les soldats. Pour remonter ici il faut attendre l’ordre du commissaire du gouvernement ; c’est un général.
Dans la dernière tranchée autrichienne du Rodarecchele, Matteo ramassa un sac à dos encore en bon état : après l’avoir ouvert et secoué, il mit dedans sa moitié de miche de pain, la poupée, la louche et la gamelle en fer émaillé avec sa cuillère en étain qu’il avait nettoyées avec une poignée d’herbe. Pour ne pas rencontrer de barrages militaires ou de carabiniers, ils dévièrent à travers le bois et ils débouchèrent aux vieilles carrières de marbre du Törle où, toutefois, des soldats de l’artillerie étaient en train de vider un dépôt, et de charger les obus qui restaient sur trois camions. Pas très loin, il y avait toujours les grands canons de la 721e e batterie du X
régiment d’artillerie de place qui, trois jours plus tôt, tiraient encore. Mais maintenant on sentait le démantèlement, la fin. Les soldats travaillaient sans enthousiasme, et les officiers, assis sur les affûts, fumaient tranquillement ; ils ne donnaient pas d’ordre. Personne ne faisait attention à ces deux nouveaux arrivants qui n’avaient pas d’uniforme. Un soldat, assis à l’écart sur une caisse vide, avait dressé une autre caisse où était posé un petit cahier à carreaux. À côté, sur une bûche, il avait une bouteille d’encre et, de temps en temps, il trempait sa plume pour écrire quelque chose sur son cahier. En levant les yeux, comme pour se remémorer une image, il vit les deux gamins passer devant lui. Il resta stupéfait, bouche bée, le porte-plume en l’air, comme devant une apparition miraculeuse.
— Hé, vous autres ! Mais vous êtes des gamins pour de bon ? Alors la guerre est vraiment finie ! Mais où comptez-vous aller par ici ?
Ils répétèrent la même histoire, à savoir qu’ils étaient des réfugiés qui étaient remontés voir leurs maisons.
— Et vous les avez vues ? Vous les avez retrouvées ? Moi aussi j’ai été là-bas, et j’ai vu des choses terribles. Moi je m’appelle Argio et je suis de Crevalcore, province de Bologne. Écoutez ce que j’ai écrit dans mon journal : « Réveil de bonne heure et on est parti pour aller ramasser le matériel laissé par les tireurs autrichiens et on a marché dans la montagne jusqu’à midi sans manger j’ai vu une chose horrible tous ces morts dont y restait que leur squelette jeté par terre par le tireur, le sale boulot c’était dégoûtant. À trois heures de l’après-midi la soupe est arrivée on a mangé mais il n’y avait pas d’eau pour boire. La soif que j’ai souffert c’est rien de le dire. » Ça je l’ai écrit le 4 et aujourd’hui qu’on est le 6 j’ai écrit comme ça : « Je continue toujours à faire le même boulot depuis quatre jours que je me lave pas je suis noir comme un ramoneur et avec l’estomac dans les talons un truc que depuis qu’on était en guerre ça nous était jamais arrivé et maintenant que c’est la paix c’que je vais mal ! À dix heures du matin on m’a fait aller manger la soupe à Asiago qui est à huit kilomètres après on est allé sur le mont Mossiag qui est à douze kilomètres d’Asiago toujours en montée. » Maintenant je dois continuer mais je n’ai pas le courage d’écrire ce que j’ai vu sur ce mont Mossiag.
Les deux garçons le regardaient en silence, levant de temps en temps les yeux vers les officiers. Puis Toni dit au soldat :
— Mais au moins, maintenant, vous ne tirez plus, et on ne vous tire plus dessus. Comme ça plus personne ne meurt.
L’artilleur Argio Barbieri, de Crevalcore, rit de bon cœur en s’écriant :
— Ça aussi c’est vrai. La guerre est finie et je vais dormir pour de bon, parce que je suis fatigué pour de bon. Et les officiers ils peuvent aller se faire foutre.
Cela dit, il boucha la petite bouteille d’encre, essuya la plume sur son pantalon crasseux, ferma son cahier et, le tenant sous son bras, il se leva en saluant les deux garçons d’une phrase en dialecte, qu’ils ne comprirent pas, mais qu’ils tinrent pour un adieu amical.
On était à la moitié de l’après-midi, le soleil était déjà bas au-dessus des crêtes du Pasubio. Une brume légère et feutrée montait de la plaine et s’accrochait aux branches des hêtres dont les feuilles étaient jaunes, rouges et brunes. Avec la dernière lumière du soleil, dans les vapeurs du brouillard et le silence de la paix, la journée du 6 novembre 1918 s’éteignait mélancoliquement. Arrivés à la Malga Serona, au lieu de descendre par la route que les militaires avaient construite pour les camions, ils prirent directement par la Vallée de Fonte, où un vieux sentier de contrebandiers, qui coupait tous les tournants, arrivait juste au Prà del Giglio.
Ils y furent rapidement, au crépuscule, et Matteo invita son ami Toni à s’arrêter chez eux pour le dîner, et à rester dormir ; il continuerait le lendemain pour Carmignano. Ils entrèrent dans la maison.