Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 7 - Linden
CHAPITRE 7
Linden
– Linden Stewart McGregor.
Eh oui, mon père, avec son accent prononcé d’Aberdeen, vient de me donner mon nom en entier. Je ne crois pas l’avoir entendu le faire depuis le jour où, comme un petit saligaud que j’étais, j’avais détruit consciencieusement ses maquettes de bateau en cassant tous les mâts, juste pour le plaisir.
Je lui décoche un grand sourire, tout aussi faux que le sien, j’en suis certain, et je lui donne du « Papa », en toute simplicité.
Il a beau vouloir représenter le symbole de l’autorité, celle d’un quasi-homme politique, pour moi il représente simplement mon emmerdeur de père. Je ne fais pas comme Bram, je ne m’adresse pas à lui comme il aimerait que je le fasse, comme tous les autres le font.
Mon père avance sur le sol de marbre de l’hôtel, il a l’air mince et en bonne santé. Il a arrêté de fumer il y a quelques années et a opté pour un style de vie composé de beaucoup de tennis, de racquetball et de parties de golf, le tout arrosé par de grandes rasades de scotch. J’ai hérité de sa haute taille, mais il n’est pas aussi musclé que moi. Et comme il court tout le temps comme un dératé, je doute fort qu’il puisse prendre du poids.
Il me serre la main avec fermeté, et je lui réponds encore plus fermement. Il ne tressaille même pas, il se contente de sourire comme s’il était très heureux de me voir.
– Ça fait plaisir de te voir, mon fils.
Ses yeux bleus scintillent presque. Sa peau est couleur cuivre, ce qui signifie qu’il est allé plus souvent encore que d’habitude à Saint-Barth et dans ces autres villégiatures branchées où se presse la jet-set en prétendant ne pas attraper de cancer de la peau. Je me demande s’il emmène maman avec lui dans ses voyages ou s’il la laisse à la maison.
Après un rapide tour du hall, je m’aperçois qu’elle n’est pas là. Je suis soulagé, mais je suis immédiatement assailli par un sentiment de culpabilité bien connu, comme chaque fois que son absence me fait plaisir.
– Où est maman ?
Sa mâchoire se crispe l’espace d’un instant.
– Elle se repose, répond-il trop vite, avant que ces traits retrouvent une expression de calme absolu.
Toujours ce fichu politicien.
– Tu veux dire qu’elle dort ? C’est encore le matin.
Il pose une main sur mon épaule et me dirige vers les ascenseurs.
– Brunchons ensemble, ok ? Nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Ma poitrine se serre de plus en plus. C’était ce que je craignais, que mon père veuille avoir une discussion sérieuse avec moi et qu’il soit venu pour ça. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il va me dire, mais je sais que je ne vais pas apprécier, et que, pour je ne sais quelle raison, mes relations avec mes parents sont toujours conflictuelles.
C’est une des raisons, ou peut-être même la raison principale, pour laquelle j’ai déménagé à San Francisco.
L’ascenseur nous dépose devant un restaurant situé au dernier étage. De cette hauteur, on a une vue hallucinante, non seulement sur Nob Hill mais sur toute la ville. Aujourd’hui, le brouillard gagne depuis le Golden Gate. Il recouvre les collines de Marin, mais partout ailleurs le soleil brille, il fait un temps splendide. Nous nous asseyons au milieu de cette clientèle huppée qui se délecte d’œufs Bénédicte à trente dollars pièce, et je me rends compte que je ne suis pas assez habillé. Je porte un jean gris et une chemise noire à col, avec des fermetures Éclair aux poches de poitrine, un truc que Steph m’a donné un jour en prétendant qu’elle en avait trop en stock et qu’il était trop tard pour les retourner.
Elle mentait, et j’adore ça. Elle voulait simplement me l’offrir. C’est ma chemise préférée.
– Tu as l’air heureux, s’étonne mon père, et je réalise que je suis en train de sourire.
Je m’arrête instantanément et me racle la gorge.
– J’ai une belle vie ici.
Il hausse un sourcil perspicace.
– Tu es sûr ?
Il n’avait pas besoin de poser la question, je sais parfaitement ce que signifie ce mouvement de sourcil.
Je hoche la tête tout en fixant mon café noir sans sucre.
– Ouaip.
– Et tu as une petite amie ?
– Ouaip.
– Nadia ?
– Nadine.
– J’ai connu une Nadia, dit-il l’air soudain rêveur.
Je n’ai jamais vu mon père avec ce regard. C’est assez perturbant.
– Ouais, Nadia, dis-je sans prendre la peine de le reprendre.
– Tu l’aimes ? me demande-t-il, à nouveau sérieux.
– Bien sûr que je l’aime, je lui réponds, la gorge complètement serrée. (Ça doit être le café qui m’a brûlé. La vérité, c’est que je n’ai jamais dit à Nadine que je l’aimais, parce que je n’en suis pas sûr.) Nous sommes ensemble depuis six mois déjà.
– Ça ne veut rien dire.
Je jette un coup d’œil à mon père, je ne sais pas où il veut en venir. Depuis quand est-ce qu’il me questionne sur ma vie amoureuse ? Si quelqu’un a besoin d’être ainsi questionné, c’est plutôt Bram.
– Bon, quoi qu’il en soit, je suis heureux.
– Et comment se fait-il qu’elle ne soit pas là ?
– C’est… ça me paraissait un peu… déplacé.
– Je vois.
Je trouve qu’il s’y intéresse bien trop. Puis il secoue la tête.
– Où sont passées mes bonnes manières ? Je ne t’ai pas encore souhaité ton anniversaire. Joyeux anniversaire, dit-il en sortant une enveloppe de sa veste. (Il la fait glisser sur la table.) C’est de la part de ta mère et moi.
Les cadeaux d’anniversaire ne sont pas censés vous remplir de suspicion, pourtant j’ai un mauvais pressentiment. Je regarde l’enveloppe, je devine une forme à l’intérieur. Je ne pense pas que ce soit de l’argent, ce serait bien la première fois qu’ils m’en donnent.
– Vas-y, dit-il en la poussant vers moi. (Ses boutons de manchette scintillent dans la lumière.) Ça ne va pas te mordre ! Tu viens d’avoir trente ans, tu sais !
Dieu merci, me dis-je. Je ramasse l’enveloppe et l’ouvre avec précaution.
Une clé tombe sur la table.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Ton nouvel appartement.
Je ne me démonte pas facilement, mais cette fois, mon père me prend vraiment au dépourvu. Je commence à me demander s’il a toute sa tête.
– Je ne pige pas.
Il glousse en avalant avec classe une petite gorgée de son thé, qu’il a surchargé de lait et de sucre.
– C’est ton cadeau d’anniversaire. Ta mère et moi avons décidé de faire quelques investissements, dont un appartement, pour toi. Il est situé dans l’Upper West Side, sur Broadway, tout près du théâtre Beacon. Tu peux y emménager le mois prochain.
Je sens ma confusion se métamorphoser en une sorte de colère sourde.
– Je suis désolé, mais… j’habite ici. Ici, je suis chez moi, tu vois.
Il me dévisage un moment avant d’asséner d’un ton est sec :
– Tu pourras toujours le vendre ou le louer, ce n’est pas définitif.
– Ouais, mais moi je suis définitivement d’ici. C’est ici que je travaille. Sais-tu combien j’ai dû me battre pour obtenir mon poste ? Tu penses que c’est facile de trouver un job de pilote d’hélicoptère ?
– Il existe une foule d’endroits de ce genre à Manhattan, répond-il d’une façon si douce, si condescendante, que je dois me retenir pour ne pas lui balancer la table à la figure avant de foutre le camp. Tu n’aurais aucun problème à trouver un autre job, mieux payé. Je m’en chargerais. (Il fait une pause pour boire une gorgée de thé, puis il se pince les lèvres.) Et si tu changeais de voie, ça serait encore mieux. Là-bas, le monde entier attend le fils de Stewart McGregor.
Ma mâchoire est tellement serrée que j’ai du mal à articuler :
– Je suis certain que Bram te rendra très fier.
– Allons Linden, répond-il brutalement avec sa langue de vipère et les yeux remplis d’éclairs, tu sais que c’est un bon à rien. C’est toi le fils en qui nous croyons. C’est toi notre seul espoir.
– Quel espoir ?
– Que tu sois notre fils.
Je suis complètement abasourdi.
– Mais je suis votre fils !
– Pourtant, on ne le dirait pas. Allez mange, ton plat va être froid.
Je n’ai pas faim. J’ai juste envie d’être à des kilomètres d’ici. Je n’aurais pas dû venir.
– Bon, maintenant avant que tu montes sur tes grands chevaux, poursuit-il calmement, rends-toi compte de la chance que tu as. On t’a aidé pour ton appartement ici, quand tu étais en formation. En fait, on t’a aidé tout le temps, jusque très récemment. Tu ne nous as jamais remerciés, mais je sais que tu as apprécié. Et maintenant, nous t’aidons encore. Un grand et bel appartement à Manhattan, juste pour toi. Combien de jeunes peuvent dire qu’ils ont cela ? Quelques rares privilégiés, dont tu fais partie.
Je me racle la gorge, en essayant de contrôler les battements de mon cœur.
– Je ne partirai pas. J’apprécie énormément tout ce que vous avez fait pour moi et je te remercie pour l’appartement, mais je n’étais pas au courant de vos projets. Je ne désire pas changer de vie. C’est ici ma maison.
Ses yeux brillent d’un éclat sombre.
– Parfait. L’appartement est à nous – à toi si jamais tu changes d’avis. Maintenant, je trouve qu’il serait correct que tu viennes remercier ta mère d’avoir fait le voyage pour t’annoncer cette nouvelle.
Et voilà que point à nouveau ce fichu sentiment de culpabilité totalement injustifié et hors de propos.
– Quoi ?
– Quand nous aurons terminé, nous monterons dans sa chambre, et tu la remercieras. Tu peux également lui dire que tu es profondément touché par son geste et que tu songes sérieusement à déménager.
Je manque tomber de ma chaise.
– Mais c’est un mensonge !
– Nous mentons tous, répond-il en repoussant ses œufs à peine entamés.
Un peu plus tard, je me retrouve étrangement coincé dans un ascenseur pour monter saluer ma mère dans leur chambre d’hôtel. Comme je m’en doutais, ses lourds rideaux sont fermés, seule une lampe est allumée. Mais, au moins, elle n’est pas dans son lit. Au lieu de ça, elle est assise, tirée à quatre épingles, et joue avec un verre rempli d’un liquide sombre. Ça ressemble à du café, mais je sais que ça n’en est pas. Mes relations avec ma mère ne sont pas meilleures que celles que j’ai avec mon père. En fait, je pense qu’elles sont pires. C’est ma nurse qui s’est occupée de moi pendant que ma mère passait son temps à élever des chevaux et à lever le coude.
Quand nous sommes arrivés à Manhattan, elle a remplacé les chevaux par encore plus d’alcool et de comprimés, et c’est devenu son quotidien depuis lors. Mon père au moins a fait des tentatives pour m’élever, pour s’intéresser à la personne que je devenais, pour vouloir que je lui succède, même si c’était juste pour l’apparence. Ma mère… je ne suis même pas certain qu’elle sache que j’existe la moitié du temps. Je ne pense pas qu’elle m’ait jamais serré dans ses bras.
– Maura, dit mon père en s’avançant vers elle pour lui cacher le point qu’elle regardait fixement au milieu de la pièce. Linden est là.
Ça lui demande un certain temps pour tourner la tête vers moi et encore un peu plus longtemps pour qu’une vague lueur élargisse un peu ses pupilles. Bien qu’elle soit ivre, elle est belle. Peut-être un peu trop mince, mais pâle, avec son long cou, et élégante, même en pyjama de soie.
– Linden, mon garçon, dit-elle, joyeux anniversaire. (Elle sourit et prend la pause.) Quel âge as-tu déjà ?
– Trente ans, Maman. Et merci.
Elle hoche la tête poliment et prend une petite gorgée de sa boisson. Ses yeux redeviennent vitreux. Croyez-moi, elle est bien mieux comme ça, dans ce léger abrutissement matinal plutôt que quand, bourrée comme une queue de pelle, elle rentre dans des rages folles, hystériques, comme possédée par le démon.
– J’étais juste en train de parler de l’avenir avec Linden, ajoute mon père en sortant la clé qu’il lui agite devant les yeux comme à une enfant. Tu te souviens ? L’appartement ? Il est très intéressé.
Tous mes scrupules s’évanouissent. Dès ce soir, elle ne se rappellera même plus ce que je lui ai dit.
– C’est merveilleux, dit-elle de sa voix agréable mais totalement monocorde.
Elle prononce les mots, elle joue son rôle, sans se soucier réellement de rien, moi y compris.
Je ne reste pas beaucoup plus longtemps. Ce bavardage insipide se transforme vite en adieux un peu gênés, ponctués par des promesses de rester en contact, de « réfléchir à tout ça. » Sur le pas de la porte, mon père me lance sobrement :
– Fils, rappelle-toi. Si tu veux prendre racine quelque part, il faut au moins que tu saches ce que tu es capable de faire pousser.
Je ne prends même pas le temps d’y réfléchir. Quand je rentre chez moi, je suis complètement effondré, et il n’est qu’une heure de l’après-midi.
J’ai besoin de m’échapper mentalement de ces putains de chaînes rouillées qui m’enserrent depuis ce matin. Je tourne en rond, en détaillant les objets qu’ils m’ont offerts dans le passé. J’envoie un SMS à James et, une seconde après, je l’appelle mais je tombe sur sa boîte vocale.
En tapotant mon téléphone contre ma cuisse, je pense soudain à Nadine. Mais je n’ai pas envie d’avoir à répondre à ses questions, je n’ai pas envie de passer la journée avec elle, à faire semblant d’être celui qu’elle croit que je suis, ce pilote endurci qui ne se soucie de rien. Je ne veux pas qu’elle voie mon visage et les marques qu’y ont laissées, j’en suis sûr, mes parents, même lors d’une si brève rencontre. Je vais lui envoyer un SMS.
Je réfléchis encore et j’appelle Steph.
Elle répond à la troisième sonnerie.
– Hé ! dit-elle joyeusement, et le son de sa voix semble mettre du baume sur mes blessures.
– Hé ! je réponds. Tu fais quoi en ce moment ?
– J’étais sur le point de partir au magasin faire un peu de rangement pour demain.
– Oh.
Ouah. Même le dimanche, elle bosse. Je suis à la fois fier d’elle et désappointé.
Silence.
– Tu veux venir avec moi ?
Je déglutis.
– Non, non, ça va.
– Tu ne m’aurais pas appelée si tout allait bien. Je sais avec qui tu étais ce matin, dit-elle. Allez, je passe te prendre dans une demi-heure.
Je n’ai pas envie de m’imposer, pourtant je me surprends à lui dire oui et je me retrouve dans la rue, à l’attendre avec une certaine anxiété. Mes doigts tambourinent contre ma cuisse. Sa Mazda 6 rouge arrive, un truc qu’elle a acheté le jour où elle a obtenu son prêt pour sa boîte. Elle se met à klaxonner bruyamment bien que je sois juste à côté. Je crois qu’elle aime bien le son que ça fait.
J’ouvre la portière passager pour monter. Je suis saisi par son parfum familier, avant de découvrir une bouteille de Wild Turkey posée sur le siège.
– Euh, dis-je, je ne savais pas que quelqu’un était blessé !
– C’est pour toi, cow-boy, je suis sûre que tu en as besoin.
Je lui fais un grand sourire.
– Tu es la meilleure copine du monde.
– Je sais.
Je monte, elle attend, puis elle dévisse le bouchon et se siffle une bonne rasade au goulot avant de me tendre la bouteille, et elle démarre. Le crâne poilu qui pend à son rétroviseur oscille dans tous les sens pendant qu’elle conduit en experte dans les rues à sens unique de San Francisco. Il n’existe rien de plus sexy que la vue d’une femme au volant. Le fait qu’elle porte une jupe plissée très courte qui met en valeur ses cuisses fuselées aide aussi. Mes couilles se tendent quand j’imagine ce que ça me ferait de glisser la main dans son sexe soyeux. Je sens qu’elle m’épie, je relève les yeux au moment où elle regarde à nouveau la route. Un large sourire agrandit sa bouche. Sans aucun doute, elle m’a surpris en train de la reluquer. Et, apparemment, elle aime ça. Mais je me rappelle que tout ça n’est pas correct. Vous comprenez, elle est en couple avec Aaron, et moi avec Nadine. Et nous sommes des amis. Mais je suis quelqu’un de résolument incorrect.
– Tu veux en parler ? me demande-t-elle, et pendant un instant je pense qu’elle mentionne le fait que je l’ai matée, eh oui, pendant un instant, je voudrais bien en parler. Et puis je réalise qu’elle parle de mes parents. Je fixe la bouteille entre mes mains.
– Peut-être un peu plus tard.
– Mais, au moins, tu t’es bien amusé la nuit dernière ?
– Oui, quand j’étais là-bas.
Elle ouvre la bouche comme pour dire quelque chose, mais la referme. Ses lèvres ont un éclat rose tendre qui me donne envie de les mordre. Elle est belle et rayonnante, malgré le fait qu’elle ait bu et fait la fête la nuit dernière.
– Tu as bonne mine, je me surprends à lui dire.
Je suis prêt à parier qu’elle a rougi, et ça suffit à me donner envie de lui dire d’autres trucs gentils. Mais si je commence, j’ai peur de ne plus pouvoir m’arrêter. Je clarifie ma pensée rapidement :
– Tu sais, malgré les excès de boisson et l’âge qui avance.
– Ha ha ! Alors, ça fait quoi d’être plus vieux ?
Je hausse les épaules.
– Ça craint.
– Mal au dos ? Fracture du col du fémur ?
– Quelque chose dans ce goût-là.
– Je suppose que je dois moi aussi m’y préparer.
Je me renfonce dans mon siège et regarde par la fenêtre les maisons basses et la suite de devantures qui défilent.
– Le mois d’octobre arrive à grands pas. Tu sais que tu as encore, voyons, six ou sept mois pour changer d’avis à propos d’Aaron.
Ça attire son attention. Elle tourne la tête et me jette un coup d’œil incrédule.
– Quoi ?
– Le pacte. Tu te souviens ?
Elle fait la moue en clignant des yeux, elle a l’air vraiment adorable.
– Bien sûr que je me souviens… je…
Je prends l’air le plus détaché que je peux.
– L’offre tient toujours, Baby Blue. Tu vas bientôt avoir trente ans, comme moi. Si tu te décides à filer un coup de pied au cul à ton petit minet, tu sais que je suis là.
Elle me cherche du regard aussi longtemps qu’il est possible avant d’emboutir l’arrière du camion devant nous. Quand elle se remet enfin, elle me demande :
– Et Nadine ?
– Je la laisserai tomber pour toi, lui dis-je en la fixant si intensément qu’elle est obligée de me regarder dans les yeux à nouveau, pendant une seconde. Je laisserais tout tomber pour toi.
Bien que je pense être parfaitement sérieux, je ne suis pas certain que ça joue en ma faveur. Du coup, je lui souris, un grand sourire faux-cul, jusqu’à ce qu’elle me rende la pareille.
Maintenant, elle croit que je plaisante. Si seulement c’était vrai. Mais, au moins, je suis en sécurité.
Nous sommes en sécurité.
– Et si tu te mettais tranquillement à boire ton whisky, cow-boy ?
Et je comprends tout de suite que notre conversation est close. C’est mieux comme ça.
C’est ainsi que ça doit être.
J’étais heureux, je le jure devant Dieu, avant que mon père ne sème le doute en moi. Parce que ce qu’il a dit au sujet de mes racines et d’avoir quelque chose à faire pousser, eh bien, c’est un peu vrai. Pourquoi rester à San Francisco à moins d’y entrevoir un certain potentiel ? Pas uniquement pour ma carrière mais pour la grande affaire de la vie – l’amour, le mariage, les enfants, tout ce bordel que vous ignorez jusqu’à ce que vous soyez obligé d’y faire face.
Un peu plus tard, nous nous retrouvons dans son magasin. Je suis vautré sur le comptoir et j’avale de petites lampées de whisky délicieusement brûlantes, je me détends enfin en feuilletant un catalogue de vêtements pour hommes. Hélas, on retrouve Aaron le mannequin à chaque page. Après tout ce temps, je ne comprends toujours pas ce qu’elle lui trouve. Enfin, je sais bien qu’il est joli garçon, assez en tout cas pour faire du mannequinat. Mais il s’habille comme un ado, comme s’il était en permanence sur le point de monter sur sa planche de surf. Il est presque toujours pieds nus et il a un rire de hyène.
Steph est une bosseuse, une femme intelligente. Ils n’ont sûrement rien à se dire au quotidien, leur relation est principalement basée sur le sexe. Je sais que de ce côté-là, tout va bien, mais le simple fait d’y penser me donne la nausée.
– Alors, comment ça s’est passé ? Comment allaient tes parents ? demande Steph en me regardant à travers un portant plein de vêtements.
Elle a vu que je grimaçais et elle a cru que je pensais à ça.
– Oh, c’était horrible.
Elle prend un air inquiet.
– À ce point ?
Je soupire en glissant les mains derrière la tête.
– Tu sais le plus drôle ? C’est que quand j’étais plus jeune, je pensais que mes relations avec mes parents allaient évoluer. Tu vois, arrêter d’être aussi merdeuses. Et bien non.
Je lève le regard vers elle, je sais que je peux à peu près tout lui raconter.
– Maintenant, je les vois différemment. Ma façon de penser à eux, d’être en relation avec eux a complètement changé. Mais ils me traitent toujours comme un môme de quinze ans. Ils pensent encore que je ne sais toujours pas quoi faire de ma vie, que j’ai constamment besoin d’eux, qu’ils ont le droit d’interférer et de me contrôler.
– Qu’est-ce qu’ils ont encore essayé de faire ?
– De me faire déménager.
– Où ça ?
Elle ouvre de grands yeux.
– À New York. Ils ont acheté un appart et veulent que je m’y installe.
– Mais pourquoi ?
– Je suppose que Bram ne tourne pas comme ils l’auraient voulu. Je ne sais pas. Mon père est quelqu’un de très préoccupé par l’image que donne sa famille, par l’héritage et toutes ces conneries. Il peut te réciter par cœur notre arbre généalogique et tous les nobles Écossais dont nous descendons. Tout le monde, dans cette lignée de McGregor, semble avoir fait de la politique ou joué un rôle proche du pouvoir. Il est clair que mon père avait l’espoir que Bram suive sa voie, puisque c’est l’aîné, mais il est en train de déchanter. Du coup, il réalise qu’il n’y a plus que moi. Il veut que je devienne comme lui.
Elle repose une veste sur son portant et revient vers moi, bras croisés sur sa poitrine généreuse. J’essaie de ne pas fixer ses seins.
– Tu sais, la plupart des parents seraient absolument ravis d’avoir un fils pilote d’hélicoptère.
– Eh bien, je n’ai pas la plupart des parents. Pour être honnête, ils ne trouvent pas ça glorieux. Ce n’est ni assez distingué ni assez intello.
– Dis-moi si je me trompe, mais je pense que tu as sacrément besoin de ton cerveau pour pouvoir piloter ces engins.
– Steph, est-ce que tu insinues que je suis intelligent ?
Elle me lance un sourire narquois.
– C’est dingue, non ? Tu as intérêt à en profiter tant que ça dure. À ce propos… commence-t-elle en disparaissant dans la réserve.
Pendant qu’elle farfouille, je me laisse aller à imaginer que je la suis, que je ferme la porte à clé et que je la coince contre une des étagères. Je veux me coller contre elle pour qu’elle comprenne l’effet qu’elle me fait, je veux glisser les mains sous son petit haut délicat et attraper ses seins, les presser jusqu’à la faire gémir, puis lui enlever sa chemise et sucer ces tétons roses qui sont, j’en suis persuadé, absolument parfaits. Je veux lui dire tous les trucs cochons auxquels je pense, être brut de décoffrage. Je veux la faire rougir et se tordre de désir.
Jésus Marie. Je recule derrière le comptoir pour cacher mon érection en essayant de me calmer. Il faut que j’arrête d’avoir ce genre de pensées la concernant, mais ça fait des années que je me dis ça. J’ai peur un jour de ne plus pouvoir me retenir et de foutre en l’air la plus belle relation que j’aie jamais eue. Mais merde, si jamais elle pensait la même chose que moi ? Si jamais elle a envie de moi aussi violemment que j’ai envie d’elle, qu’elle y pense vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, comme moi ?
Pendant un instant intense, je jure que je vais le faire. Je vais entrer dans cette réserve, l’embrasser follement, la baiser contre le mur et lui faire comprendre ce que je ressens pour elle.
Je prends une profonde inspiration et je me prépare.
Je peux le faire.
Elle sort de la réserve avec une grande boîte dans les bras et un sourire penaud. Le moment s’est volatilisé. Je ne ferai rien.
Je suis un lâche.
Un vrai nase, un gros lâche.
– Et voilà, dit-elle en posant la boîte sur le comptoir. Ton cadeau d’anniversaire.
Je la soupèse. Elle pèse lourd.
– Tu n’aurais pas dû, lui dis-je, en me sentant mal qu’elle se soit donné la peine d’y penser, tout en étant ravi qu’elle l’ait fait.
Elle hausse les épaules en prenant un petit air mutin.
– T’inquiète. C’est arrivé au magasin il y a quelque temps, et j’ai tout de suite pensé à toi. Je l’ai juste rangée dans le stock en attendant ton anniversaire. (Je la regarde, elle tapote le couvercle.) Dépêche-toi, ouvre-le.
J’ouvre la boîte. C’est une veste en cuir noir.
– Putain de merde ! je m’écrie en la sortant comme si elle était en or.
Je la pose devant moi. C’est une sacrément belle pièce, et pourtant je ne suis pas un type hyper-branché par les fringues. C’est le style veste de motard, avec des bandes de cuir le long des bras, juste assez pour en faire quelque chose de vraiment intéressant.
– Regarde le dos, dit-elle.
Je la retourne. Sous le col, en petites lettres argentées est brodé « L. McGregor ».
Je la regarde, estomaqué.
Elle rougit et détourne le regard.
– Ne me regarde pas comme ça.
– Comme quoi ? je chuchote.
– Comme si c’était un truc hyper-important. Ça ne l’est pas. J’ai vu cette veste et je me suis dit qu’elle serait parfaite pour un pilote d’hélico un peu macho. Donc, je l’ai fait broder à ton nom. Je ne sais pas, je voulais lui donner un petit air « Top Gun ». Maintenant, on va
pouvoir t’appeler Iceman 1 !
Elle essaie de jouer la comédie, peut-être devrais-je la laisser faire, mais je suis super-ému. Mon cœur bat plus fort dans ma poitrine. Ça valait la peine, finalement, de vivre ce jour de merde. Comment faire pour prendre de la distance avec cette femme ? Je déglutis en cherchant quoi lui répondre. Seule la vérité me semble être de mise.
– Merci. Ça me touche énormément.
Elle avance et me donne une légère tape sur le bras.
– De rien.
J’enfile la veste, en appréciant la façon dont elle me va comme un gant, puis je m’enfile un shot de Wild Turkey pour me remettre les idées en place.
J’espère pouvoir y parvenir.
1. Iceman est un des personnages de Top Gun.
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