Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Karina Halle · Chapitre 21 sur 26

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Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Chapitre 20 - Stéphanie

CHAPITRE 20

 

Stéphanie

 

Le lendemain matin, avant même d’ouvrir les yeux, je comprends

qu’il s’est passé quelque chose. J’étends le bras, mais je sais déjà que Linden n’est plus à côté de moi. La place où il a dormi, collé contre moi, n’est même plus tiède. Il l’a quittée depuis un moment déjà. Il n’est jamais parti sans me dire au revoir. Il ne m’a jamais laissée pendant que je dormais. Je commence à m’affoler. Je me dis qu’il a peut-être eu un problème, qu’il est malade, avant d’entendre le bruit de placards qu’on referme dans la cuisine.

Je respire un bon coup avant de me rallonger. Il n’est pas parti. Il est là.

Mais, bizarrement, il ne revient pas me voir dans la chambre à coucher. Je l’entends parfaitement – mes murs sont épais comme du papier à cigarette – qui farfouille dans la cuisine. Mais il n’en sort toujours pas. Je me surprends à retenir ma respiration à nouveau.

Finalement je me lève, j’enfile un peignoir que j’avais posé sur le panier à linge et je sors dans le couloir.

Vu les différents bruits que j’ai entendus, je me dis que, comme à son habitude, Linden doit être en train de nous préparer le petit déjeuner. Mais je ne trouve rien d’autre qu’un pack de lait d’amandes et un verre à moitié vide. Et Linden, tout habillé, avec un Henley noir très fin qui met en valeur les courbes de ses muscles et des jeans foncés, sourcils froncés. Il est penché sur le comptoir et fixe un point sur le mur devant lui, mâchoire crispée. L’ambiance autour de nous est soudain très lourde.

Mon intuition féminine envoie des SOS, je fais tout mon possible pour respirer normalement. Trouver Linden assis dans ma cuisine n’est pourtant ni anormal ni effrayant.

Mais quand je fais le tour du comptoir, il lève enfin les yeux vers moi. Et dans ses yeux, je lis quelque chose de terrible. Ils sont sombres, éteints et remplis de ce qui ressemble à des regrets.

Je ne suis pas sûre de pouvoir y faire face.

– Linden ?

Je le salue en souriant, en essayant de mettre de la gaieté dans ma voix, comme si ça suffisait pour que tout aille bien.

– Hé, dit-il d’une voix rauque en se raclant la gorge, bien dormi ?

Il n’y a aucune chaleur dans ses yeux. Je pense que c’est la raison pour laquelle, soudain, j’ai l’impression que mes jambes vont me lâcher.

– Bien, et toi ?

Il incline simplement la tête et remue la mâchoire en regardant dans le vague. Il respire lourdement. Je remarque ses mains. Elles sont agrippées au comptoir, les veines de ses avant-bras sont toutes saillantes.

– Bébé ? (Je chuchote. Je peux à peine respirer.) Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je l’observe, le souffle court. J’étudie chaque détail de son visage, chaque mouvement de son corps. Je connais cet homme depuis si longtemps. C’est facile pour moi de deviner quand quelque chose va bien ou mal. Et là, je suis sûre que quelque chose va très, très, horriblement mal.

Je crois que je le sais avant même qu’il me le dise. N’est-ce pas ce que redoutent tous ceux qui sont tombés amoureux ? De continuer à tomber, sans que personne ne soit là pour les rattraper ?

– Linden, s’il te plaît, que se passe-t-il ?

Il se tait pendant si longtemps que quand, soudain, il soupire violemment, je manque sursauter.

– J’ai bien réfléchi, dit-il lentement. (Il a besoin de se racler la gorge à plusieurs reprises.) Hum, à nous deux.

Non, putain.

Oh non.

Il me fait un sourire triste, tellement triste qu’on dirait qu’il me sourit à travers les lèvres d’une plaie ouverte.

– C’est devenu trop difficile, ces derniers temps, tu vois. D’avoir à nous cacher. Je ne suis pas certain qu’on puisse continuer comme ça. Ce n’est plus drôle du tout.

Je me sens vidée.

– Eh bien, est-ce qu’on ne devrait pas en parler aux autres ? Et ne plus nous cacher. Arrêter les bobards. J’aimerais vraiment arrêter de raconter des bobards.

– Je ne peux pas faire ça à James, dit-il en détournant subitement le regard.

– Tu ne peux pas faire ça à James ? (Je recule d’un pas.) Linden, James s’en remettra. Je te le promets.

Il secoue la tête.

– Non, il ne pourra pas.

– Si, je répète plus fort. (Je déteste que ce soit devenu un problème à ce point.) Et s’il n’y arrive pas, c’est son problème, pas le nôtre.

– Je ne peux pas, répète-t-il catégoriquement.

– Je ne comprends pas, je lui dis en espérant qu’il retrouve un peu de bon sens. Qu’est-ce que ça fait, ce qu’il pense ? Pourquoi ça compte tant pour toi ?

Il soupire bruyamment et passe une main dans ses cheveux.

– Tu as raison, dit-il doucement. Tu ne peux pas comprendre.

– Alors explique-moi ! je hurle en balançant les bras en l’air. Dis-moi ce qui se passe, bordel. Où veux-tu en venir, Linden ? Tu veux me quitter ?

Il déglutit à plusieurs reprises, sa pomme d’Adam fait le yo-yo dans sa gorge, mais il parvient quand même à me regarder dans les yeux.

– Je pense qu’on devrait… il faut… qu’on redevienne juste des amis.

Je suis complètement dévastée.

– Juste des amis ? je lui crache au visage. Je suis raide dingue de toi. Tu m’as dit que tu m’aimais. Mais putain, comment veux-tu qu’on redevienne juste des amis ?

– Ne t’énerve pas comme ça.

– Va te faire foutre ! Bien sûr que je m’énerve !

Je me mets à me tirer les cheveux, folle de rage. Je dois faire des efforts énormes pour ne pas pleurer.

– Juste des amis ? Je ne pourrai jamais être ta putain d’amie, Linden. Non, plus jamais.

Son regard devient plus tranchant.

– Mais tu m’avais dit que tu ne me laisserais pas tomber !

– Non, c’est toi qui l’as dit. Et tu ne tiens pas ta parole. Tu le fais avec James. Qu’il aille se faire foutre !

– Mais c’est mon ami lui aussi.

– Je me fous de savoir de qui il est l’ami ! Si c’est un véritable ami, il comprendra que ses deux potes puissent tomber amoureux l’un de l’autre. Et si tu m’aimais vraiment, tu ne me laisserais pas tomber à cause de lui.

Il hurle, en pointant un doigt sur moi :

– Ce n’est pas juste ! Tu n’as pas la moindre idée de ce par quoi je suis passé.

Je chancelle.

– Aucune idée ? Linden, je suis avec toi depuis deux mois, ne me dis pas que je n’en ai aucune idée, je l’ai vécu. Et j’ai détesté ça.

Ses yeux s’écarquillent et je continue :

– Oui, parfois j’ai détesté ça, le fait que tout soit caché, que ce soit secret, que tu aies honte de nous deux.

– C’est toi qui voulais garder le secret, jusqu’à ce que tout soit plus clair.

– Eh bien, j’ai fini par tout éclaircir. Je pensais que c’était évident, puisque je t’ai avoué que je t’aimais. Seigneur, Linden, rien d’autre ne devait avoir la moindre importance.

Il grimace.

– Et pourtant c’est le cas.

Mon visage se met à me brûler, j’ai l’impression que l’appartement est un brasero, que bientôt nous allons manquer d’air, que cet épouvantable moment, parfaitement injuste, va finir par nous consumer.

Mais mon Dieu, ça ne peut pas s’arrêter comme ça. Pas encore. Je l’empêcherai. Je l’aime, je nous aime, j’aime tout ce que nous sommes sur le point de laisser tomber si facilement.

Je reprends ma respiration, mais tout tremble encore. Moi-même, je tremble. J’essaie de me calmer en posant la main sur le comptoir.

– Linden, écoute, je sais que c’est difficile, mais parlons-en. Ok. Il y a sûrement une solution, je sais qu’il doit en exister une qui ne fera pas souffrir tout le monde.

Il secoue la tête et traverse la cuisine en passant devant moi, sans même me toucher.

– Où vas-tu ?

Il ramasse son manteau sur le canapé.

– C’est fini.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

Je cours derrière lui et je l’attrape par le bras. Il réagit à peine. Il refuse de me regarder dans les yeux.

– Mais putain, qu’est-ce qui s’est passé entre hier soir et ce matin ? Comment as-tu pu arrêter de m’aimer pendant la nuit ? Comment est-ce que tu as pu, juste…

Mes larmes jaillissent sur mes joues. Ma bouche se remplit d’eau.

Finalement, il me regarde.

– Je t’aime toujours, Steph. Je t’aimerai toujours. Mais je fais ce que je dois faire.

Ma bouche s’ouvre en grand. Je n’arrive même plus à prononcer un mot.

– S’il te plaît, crois-moi, poursuit-il, les yeux humides à présent. Je ne voulais pas que ça se passe comme ça, mais pourtant je dois le faire. C’est pour le mieux. Toi et moi, on s’en remettra. On y arrivera.

Je secoue la tête jusqu’à ce que le sol soit mouillé de mes larmes.

– Non, non, non, on ne pourra pas. On ne pourra pas.

– Alors ne me rejette pas. Je ne t’abandonnerai pas non plus.

Il fait mine de partir, mais je l’attrape et je le retiens en fixant son image floue à travers mon regard mouillé.

– Linden, pourquoi ? Pourquoi tu ne me le dis pas ?

Il ne répond pas. Il cherche du regard le mur, la porte, tout sauf moi.

Je le secoue en hurlant.

– Dis-le moi !

– Il est amoureux de toi ! (Il se met à crier, lui aussi, d’une voix si forte, si fêlée, qu’elle me glace sur place.) James est amoureux de toi. Il a même rompu avec Penny à cause de ça. Il me l’a dit. Il m’a dit que vous aviez fait l’amour ensemble l’an dernier.

Oh non. Oh non.

– Et depuis, il ne pense qu’à toi. Et il est tellement content que tu sois la seule chose que je n’aie jamais eue.

– Quoi ? je demande stupidement.

– Je lui ai menti, grommelle-t-il entre ses dents. Je lui ai dit que nous n’avions jamais été ensemble. Il me l’a demandé. Je n’avais pas le choix.

– Tu aurais pu lui dire la vérité.

– Et quel genre d’ami aurais-je été ?

– Le genre d’ami que tu es ! (Je hurle et c’est comme si je l’avais giflé.) Jésus, putain, Linden. Écoute-toi parler. Tu me largues pour lui faire plaisir, parce qu’il est visiblement amoureux de moi ? Pourquoi, parce que tu te sens coupable, tu es désolé pour lui, tu te détestes ? Tu détestes le fait d’être sorti avec moi ? C’est quoi, Linden, c’est quoi ce merdier ?

Il ne répond rien.

– Alors, plus rien ne compte ?

– J’ai fait ce qu’il fallait faire. Il te mérite. Pas moi. J’ai tout. Pas lui.

Incrédule, je pose ma main sur mon front.

– Oh mon Dieu ! Est-ce que tu t’entends ? Vraiment ? Je n’aime pas James, je ne suis pas amoureuse de lui. C’est toi que j’aime. Toi, tout le temps toi. Comment oses-tu foutre tout ça en l’air ? Comment oses-tu ?

Voilà qu’il prend l’air désolé.

– Nous avons une… notre relation… c’est…

Je ne sais plus s’il parle de James ou de moi, mais je m’en fiche royalement.

Je suis détruite, en morceaux, je ne tiens que par la force de ma colère.

– Alors, ça se réduit à ça. James te dit qu’il est amoureux de moi. Et tu essaies de me donner à lui. Comme si tu te sacrifiais. Pour apaiser ton sentiment de culpabilité, pour qu’il ne te haïsse pas, pour que tu ne te détestes pas toi-même. C’est ça ?

– Non, murmure-t-il. S’il te plaît, Bébé…

– N’essaie surtout pas de m’appeler comme ça ! (Je recule.) Et n’essaie même plus de m’adresser la parole.

– Non, Steph.

Il essaie de m’attraper le bras, mais je me dégage.

– Fous-moi le camp, Linden. Tu es un sacré connard si tu penses pouvoir agir comme ça et rester mon ami. Tu as tout foutu en l’air, tu m’as bien baisée. Bien joué ! Félicitations. Retourne auprès de James et de ta foutue bonne conscience. Moi je ne serai plus là.

Il a vraiment l’air choqué. Non, il a plutôt l’air dévasté. Il a sincèrement cru que nous pourrions faire machine arrière. Tout ce que je sais, c’est que s’il m’aimait autant qu’il me l’a dit, il serait incapable de survivre à ça.

Je lui montre la porte du doigt.

– Fous le camp. Et la prochaine fois que tu dis à une fille que tu l’aimes, essaie de comprendre ce que ça signifie. Je pense que tu n’en as pas la moindre idée. (Je fais une pause avant l’estocade finale.) Tu aurais mieux fait de garder ça pour toi.

Sa respiration est devenue sifflante, c’est un peu comme si je pouvais voir un monde qui s’écroule dans son regard. Mais je n’en ai rien à faire. Je dois faire avec mes propres ruines, dorénavant.

Il se tourne lentement, abasourdi, s’arrête un moment puis se dirige vers la porte d’entrée. Dès qu’il l’a passée, je cours la claquer derrière lui. J’attends un instant, je ne sais pas si je dois crier, pleurer, ou quoi. Mon regard se pose sur ses cadeaux de Noël dans leurs sacs Nordstrom. Je les ramasse et les jette contre le mur en hurlant. Certains font un bruit de verre cassé, d’autres tombent par terre avec un bruit sourd. Je leur flanque un coup de pied, puis un autre, puis un autre, jusqu’à ce que je sois en nage, jusqu’à ce que les sacs soient explosés et que les paquets soient écrasés. Je tape du pied dessus, jusqu’à ce qu’ils soient dans le même état que mon cœur. Alors seulement, je tombe par terre au milieu de ce carnage et j’éclate en sanglots.

Et je pleure.

Pendant que tout ce que j’aimais le plus au monde me glisse entre les doigts.

 

*

* *

 

Les quelques jours qui suivent, je fais un truc que je n’ai jamais fait auparavant. Je n’ouvre pas ma boutique. Le premier jour, je ne sors même pas de chez moi. Je ne prends pas de douche, je ne m’habille pas, je ne me nourris pas. Je ne recharge même pas mon téléphone et je n’allume ni mon ordi ni la télé. Je reste prostrée sur mon canapé et je pleure. Je suis ravagée par le chagrin, un chagrin qui m’a ôté toutes mes forces. J’ai l’impression d’être vidée, incapable de pouvoir me reprendre.

Et puis je crie, je tape du pied, je hurle et je maudis la Terre entière. Je ne suis plus que colère et frustration. Je suis haine brutale, mort et froidure de l’hiver. Je tourne en rond et je tombe dans le désespoir, là où n’existent aucune chaleur, aucune lumière, aucune terre d’asile, aucun cœur.

Je me dis que je suis morte. Mais la mort devrait m’apporter la paix. Je ne ressens aucune paix. Je ne suis même pas anesthésiée. Je suis coincée dans cette vie qui n’a rien à voir avec celle que je vivais il y a seulement quelques jours. Dans cette vie, j’ai tout perdu.

Le deuxième jour, je ne vais toujours pas travailler, je ne recharge pas mon téléphone et je n’ouvre pas mon ordinateur. Je ne me lave pas, mais j’enfile quelques vêtements. Je nettoie un peu mon appartement. Je jette ses cadeaux, mais saisie par la curiosité, je vais les repêcher dans la poubelle. Je m’assieds par terre et j’ouvre les paquets tout écrasés.

Dans l’un d’entre eux, il y a un bol en céramique orné de citrons, comme ceux que ma mère collectionne. Voilà ce que Linden voulait lui offrir. Dans un autre, il y a un coupe-cigares en acier inoxydable. Un cadeau pour mon père. Et puis il y a une petite boîte à bijoux. J’ai un mal de chien à l’ouvrir. J’ai trop peur, c’est comme s’il m’épiait, comme si ça allait me faire encore plus mal.

Mais je finis par l’ouvrir. C’est un bracelet en argent, entièrement cerclé de diamants en forme de crânes. C’est très cher et très beau.

Et il y a une inscription à l’intérieur.

Merci de m’avoir dévoilé ton âme.

Je.

T’ M’.

Plus tard, quand je commence à en avoir soupé de rester seule avec mes pensées, après avoir rangé le bracelet loin, loin, tout au fond de mon placard, je prends ma voiture et je pars pour Pétaluma. Lorsque je traverse le pont, je n’ai plus peur de tomber, mais j’ai les yeux remplis de larmes. Je laisse sur ma droite Hawk’s Hill, l’endroit où nous avons passé notre dernière soirée ensemble, la dernière fois que nous nous sommes aimés.

Que s’est-il passé ? Je ne le comprends toujours pas. Peut-être que je n’ai jamais compris la relation qu’avaient James et Linden, peut-être ai-je sous estimé le complexe de culpabilité que se trimballe Linden. Peut-être que ses parents l’ont bien plus démoli encore que ce que je croyais. Mais je sais au moins quelque chose. Il ne m’aime pas. Il ne sait pas ce que c’est d’aimer. Ce n’est pas de sa faute, si on ne lui a jamais appris et qu’il ne l’a jamais ressenti lui-même.

Mais ça me fait toujours aussi mal, comme des coups de poignard dans le ventre, comme si j’avais reçu une balle dans la poitrine. Mon cœur est pris dans les griffes acérées d’un piège que je n’arrive pas à écarter.

Quand j’arrive à la maison, maman m’attend dehors. On dirait qu’elle est déjà au courant. La voiture de mon père n’est pas là, je suppose que ce n’est pas un de leurs jours de rendez-vous, enfin une connerie de ce genre. C’est bien dommage. J’aime bien parler avec mon père dans ce genre de situation. Il est plein de bon sens et il analyse les choses du point de vue masculin.

Maman me prend dans ses bras et je me mets immédiatement à sangloter. Je me laisse aller pendant que nous montons les escaliers et qu’elle me fait asseoir dans le canapé du salon. Elle me sert un verre de scotch de papa. Elle m’écoute, pendant que j’essaie de tout lui expliquer, malgré mes hoquets, entre deux sanglots.

Ça ne me paraît pas plus clair ni moins douloureux pour autant. Ma mère a l’air aussi triste que moi. Quand je finis par me calmer, elle s’assied à côté de moi et me caresse le genou.

– Il souffre, lui aussi, tu sais, dit-elle.

Je secoue la tête.

– Pas autant que moi.

– Tu n’en sais rien, ma douce. J’ai rencontré ce garçon assez souvent pour savoir qu’il t’aime. Vraiment. Mais parfois, quand les gens n’ont pas l’habitude de laisser parler leur cœur, ils peuvent s’y perdre très facilement. On dirait bien que sa relation avec James était beaucoup plus compliquée que ce que tu croyais.

Je bois mon scotch à petites gorgées, la brûlure de l’alcool me procure un semblant de consolation.

– Ils avaient l’air bien ensemble. Linden avait parfois l’impression que James lui en voulait…

– Et s’il a ressenti ça et que James était plus proche de lui que sa propre famille, il a pu ressentir le besoin de faire ce qu’il fallait pour que ça ne soit pas vrai. Toi aussi, tu peux être comme ça, parfois.

Je lui jette un coup d’œil courroucé.

– Comme quoi ?

– Désireuse de plaire. À la recherche d’une approbation. De la nôtre.

Je fronce les sourcils, mais ma mère me fait un grand sourire.

– Je sais. Je ne t’en veux pas. Je suppose que c’est de notre faute. Avec ton frère… Il nous a demandé trop d’attention.

– Il était malade, maman.

– Je sais. Nate avait besoin qu’on s’occupe de lui. Mais parfois, on t’a un peu laissée de côté. Nous ne faisions pas exprès. Mais on l’a vu venir, en espérant que tu serais assez grande pour comprendre.

– Je le comprends très bien.

– Ce n’est pas parce que tu le comprends que ça s’arrête. La vie laisse des cicatrices. Parfois, on ne s’en aperçoit qu’après. Parfois, elles disparaissent devant nos yeux. Mais le monde laisse son empreinte sur nous. Linden ne le comprend peut-être pas encore.

Je soupire et je me renfonce dans le canapé.

– Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Que dois-je faire ?

– J’aimerais le savoir, ma chérie. J’ai l’impression qu’il a besoin d’une amie. Est-ce que tu penses que tu peux être cette amie ?

– J’aimerais bien, je commence, le cœur noyé de chagrin. Mais je ne peux pas. Je sais que c’est égoïste de ma part, mais je ne peux pas. Je suis amoureuse de lui. Je ne pourrai jamais plus être son amie. Il m’a marquée bien trop profondément.

– Il faut parfois savoir être égoïste, assure-t-elle. Tu veux rester dîner ?

– Bien sûr, dis-je, et mon estomac se met à gargouiller. Depuis hier matin, je n’ai mangé qu’un paquet de galettes de riz.

– Où est papa ?

– Il doit être en train de faire la sieste.

– La sieste ?

Elle tourne la tête dans la direction de sa chambre.

– Je ne te l’ai pas dit ? Il s’est installé ici la semaine dernière.

– Quoi ? Mais je n’ai pas vu sa voiture dehors.

– Elle est au garage.

– Alors tout est redevenu normal ?

Elle me sourit tendrement en plissant les paupières.

– Dans ce monde, oui.

 

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