Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Karina Halle · Chapitre 23 sur 26

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Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Chapitre 22 - Trois mois plus tard - Stéphanie

CHAPITRE 22

 

Trois mois plus tard

 

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Stéphanie

 

– Je suis si heureux que tu m’offres une deuxième chance ! Je hoche la tête en repoussant un morceau de brocoli plein de beurre avec ma fourchette. Pour être honnête, je n’écoute pas vraiment. Je devrais pourtant, puisque c’est mon ex qui est assis en face de moi, dans l’un des meilleurs restaurants de la ville et que je ne le déteste pas.

Mais mon esprit est ailleurs. Il est tout le temps ailleurs depuis que Linden est parti. Je ne sais pas vraiment ce qui m’a pris de donner une autre chance à Owen. La solitude, j’imagine. C’est une façon soft de décrire ce qu’a été ma vie ces derniers temps. Une solitude violente, douloureuse, qui me détruit un peu plus chaque jour. Quand Owen m’a appelée, qu’il m’a dit qu’il pensait toujours à moi et qu’il aimerait repartir du bon pied, j’ai senti céder toutes mes défenses. Bien sûr, il m’avait trompée bien des années auparavant. Mais j’avais tellement besoin que quelqu’un me dise qu’il avait envie de moi.

J’ai envie, j’ai besoin de Linden. Mais ce n’est pas lui qui est là.

Linden vit à Manhattan, dans un bel appartement que lui ont offert ses parents. Enfin, c’est ce que suppose. Je ne sais plus rien de lui, j’ignore s’il est toujours pilote d’hélicoptère, s’il est entré en politique, s’il fait partie de la jet-set ou s’il est devenu un play-boy comme son frère aîné.

Je ne lui ai plus parlé depuis qu’il est parti la veille de Noël. Tout s’est passé si vite. À un moment, nous nous sommes engueulés à mort et, l’instant suivant, il avait disparu. C’est comme s’il avait emporté avec lui toutes les pièces brisées d’un puzzle et que moi, j’étais restée là avec les contours de ce que fut son amour pour moi.

Ou avec les traces de ce que je croyais être son amour.

Nous sommes fin mars. À San Francisco, il fait à nouveau beau et étonnament chaud. Mon business en ligne prospère, je projette de fermer ma boutique à la fin de mon bail en octobre. Tout semble aller pour le mieux, mais je n’arrive pas à voir les choses ainsi. Pour moi, elles allaient bien mieux avant.

Mes copines Kayla et Nicola ont été formidables, elles m’ont vraiment aidée, mais j’ai l’impression qu’elles commencent à en avoir marre. Elles me répètent que je dois oublier Linden, elles me disent que je suis belle et encore jeune, et que je pourrais avoir la ville entière qui me mange dans la main.

Ce n’est pas vrai, mais je m’en fiche, de toute façon. Je ne désire rien d’autre que ce que j’avais et que je n’ai plus.

Et je ne veux certainement pas d’Owen. Mais d’un point de vue purement égoïste, je suis contente de sortir avec lui. J’en avais tellement assez d’être seule. Ça finit par vous bouffer au bout d’un moment. Je suis partisan de l’indépendance, mais un peu de contact humain – un peu d’affection – m’est vraiment nécessaire.

– Stéphanie ? demande Owen.

Je lève les yeux. Il a maintenant une calvitie naissante et ses oreilles ressemblent à celles d’un elfe. À cinquante ans, il sera le sosie de Legolas vieux. Il gagne encore mieux sa vie, maintenant qu’il dirige son propre cabinet d’expertise comptable. Il a pour clients certaines des plus grosses firmes de la Silicon Valley. Mais je dois reconnaître qu’il n’a pas beaucoup changé pour autant.

– Désolée, je réponds rapidement. (Je finis de mâcher mon morceau de brocoli, lentement, pour gagner du temps, pour pouvoir réfléchir.) Je suis contente que tu m’aies contactée.

Voilà. C’est dit avec autant de diplomatie que possible. Je ne veux pas, même si je suis toute seule, lui laisser croire qu’il puisse s’agir d’autre chose.

Il sourit, il a l’air content de cette réponse.

– Bien. C’est marrant comment va la vie, parfois, n’est-ce pas ? Certaines personnes apparaissent et disparaissent, d’autres disparaissent et réapparaissent.

Oui. Mais pas celles qu’on voudrait.

Soudain, mon téléphone vibre dans mon sac. D’habitude, je n’y réponds pas quand j’ai un rendez-vous, mais cette fois, ça n’a pas d’importance. C’est ça qui est bien avec les ex, on se sent parfaitement à l’aise avec eux. Je sors mon téléphone, je m’attends à ce que ce soit Nicola qui me demande comment ça se passe et si j’ai besoin d’un plan de secours, mais il me faut bien une seconde pour reconnaître le numéro.

En parlant d’ex, c’est James. Je ne lui ai pas parlé depuis décembre non plus. Je n’ai pas pu supporter d’apprendre qu’il était amoureux de moi et qu’il avait été le déclencheur de ce cataclysme. Je l’ai perdu, lui comme Linden.

Je jette un regard navré à Owen.

– Désolée, je dois répondre.

Parce qu’il le faut. Parce que James ne m’appellerait jamais sans raison. Ça doit être important.

– Allô ?

– Stéphanie ? dit James. Tu as vu les nouvelles ?

Sa voix est si grave et si triste qu’elle me fait froid dans le dos.

– Quoi ? Non, désolée, je suis en train de dîner.

Bon. J’espère qu’il va se taire, mais il continue.

– Je suis désolé de te déranger comme ça, mais il faut que tu saches. Il y a eu un accident.

Bing. Bing. Bing. Mon cœur hésite avant de repartir.

Mon Dieu.

C’est impossible.

– Quoi ? je chuchote.

Je n’ai pas envie qu’il me réponde.

– C’est Linden. Il a eu un accident d’hélicoptère.

– Quoi ?

Je hurle. Le restaurant tout entier se met à me dévisager, mais je m’en fiche complètement. Mon esprit se transforme en un bloc de glace sombre d’où a disparu le soleil. Je manque d’air, j’ai peur de respirer, de faire le moindre mouvement. J’ai l’impression que plus je resterai sans bouger, plus longtemps durera cet instant pendant lequel je n’aurai pas à apprendre une nouvelle qui va me détruire à nouveau.

– Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement, dit James, mais je pensais que tu devais être mise au courant.

– Il est vivant ? je murmure frénétiquement.

Je suis totalement paniquée.

– Oui, répond-il.

Je suis tellement soulagée que je manque tomber de ma chaise. Je m’aperçois alors qu’Owen est à côté de moi, qu’il me soutient et que tout le monde me regarde toujours.

– Oui, je crois qu’il est sain et sauf. Enfin, il est quand même salement amoché. Une jambe cassée, des côtes, un bras. Des contusions, des lacérations. Mais il est vivant.

– Comment l’as-tu appris ?

– Par Bram, son frère, il m’a appelé. Je pense qu’il croyait qu’on était encore…

Amis, c’est ce qu’il veut dire.

– Ouais, je dis doucement, je comprends, pendant qu’Owen me masse les épaules et me demande si je vais bien.

Je l’ignore complètement, absorbée que je suis par ce coup de fil, ce fil d’Ariane fragile vers Linden, vers ma vie d’avant.

– Tu veux aller le voir ? me demande James.

– Quoi ?

Il éclaircit sa voix.

– Tu veux aller le voir. À l’hôpital. À New York.

– Quoi ? Quand ?

– Ce soir. Avec un vol de nuit. Je… j’ai regardé sur le net dès que j’ai appris la nouvelle, il y a plusieurs vols. Bram dit que ce serait bien, que Linden n’a pas vraiment d’amis là-bas. Il m’a dit de lui envoyer un texto dès notre arrivée.

– Tu vas y aller ?

Mon cœur bat plus fort, maintenant.

Est-ce que je dois venir ?

Attends. Quelle question débile.

– Ouais. J’ai réalisé qu’il fallait que je m’excuse auprès de lui. Pour des tas de choses.

J’avale ma salive en acquiesçant.

– Ouais. Moi aussi.

– Alors tu viendras si je nous réserve des billets ? Rendez-vous à

vingt-trois heures à SFO 1. Compagnie Virgin America. Je t’attendrai.

– Oui. Je rentre tout de suite préparer ma valise. À tout à l’heure. (Je fais une pause.) Merci James, de m’avoir appelée.

– Pas de problème.

Je raccroche, je regarde Owen. Heureusement, les autres clients sont à nouveau occupés avec leurs plats, mais lui a l’air très préoccupé. Je ne peux pas lui en vouloir.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demande-t-il.

– Tu te souviens de mon ami Linden ?

Il tressaille légèrement. Je sais qu’il s’en souvient.

– Ouais.

– Il a eu un grave accident. Il vit à New York maintenant, et il est à l’hôpital. Je vais choper un vol de nuit pour aller le voir. Je suis désolée, lui dis-je en me levant. Ça ne veut pas dire pour autant qu’on doive arrêter de sortir ensemble.

– Tu sais, si tu ne voulais pas me voir, il suffisait que tu me le dises. Tu n’avais pas besoin de me monter tout un bobard.

Je lui prends le bras.

– Je t’en prie. Ce n’est pas un mensonge. Je dois y aller.

Il hoche la tête.

– Je paie et je te raccompagne chez toi. (Il se tourne et fait signe au serveur.) Tu sais, me lance-t-il en se retournant vers moi, tu es une sacrément bonne amie.

Ça ne me fait même pas sourire. Je ne sais plus ce que je suis pour lui, maintenant. Mais je sais que j’ai besoin de le voir. Il arrive qu’on ait une seconde chance.

 

*

* *

 

Même si ça ne fait que quelques mois que je n’ai pas vu James, je trouve très étrange de le revoir. Pourtant, quand je le rejoins devant le comptoir d’embarquement de Virgin, je lui tombe dans les bras. Je pousse un gros soupir et nous nous étreignons. On dirait presque le bon vieux temps. Je réalise qu’après tout ce qu’on a traversé, il me manque vraiment.

– Hey, dis-je en reculant un peu.

– Hey, répond-il en me jaugeant. Tu as bonne mine.

Je lui fais un petit sourire. J’ai les cheveux un peu plus courts, aux épaules, dégradés et à nouveau teints en noir.

– Merci, toi aussi.

Et je ne dis pas ça uniquement pour être polie. Il a bonne mine. Ses cheveux sont un peu plus courts, et il est moins pâle que d’habitude.

– Tu es parti en vacances ?

– Je suis allé au Mexique quelques semaines en février.

– C’est chouette. Ça a dû te faire du bien de partir un peu. (Et comme je suis curieuse, je demande.) Tu es parti avec qui ?

Il prend un instant avant de me répondre :

– Avec Penny.

Je lui fais un grand sourire.

– C’est chouette. Vous êtes ensemble à nouveau ?

Mais c’est un peu embarrassant, parce que je sais pourquoi ils avaient rompu. Il le sait, lui aussi, mais sa façon de me regarder m’indique qu’il ne sait pas exactement ce qu’on m’a raconté.

– Ouais, répond-il. On a juste fait un break un petit moment. Ça nous a fait du bien.

– C’est génial. Je suis heureuse pour vous !

Et c’est la vérité. Après tout ce qui s’est passé, je ne lui veux aucun mal. Ça s’est passé comme ça, c’est tout. Et en plus, j’adore Penny.

Rapidement, nous nous mettons à papoter de sujets sans danger, de hockey, de boulot et des potins de San Francisco, et avant de nous en rendre compte, on a décollé et on traverse le continent américain par une nuit sans étoiles. Malheureusement, je n’arrive pas à dormir en avion et ce vol est assez plein. Mon siège est côté hublot, James est installé à côté de moi, et une dame asiatique qui ronfle, côté couloir.

Alors j’écoute de la musique, jusqu’à ce que la batterie de mon téléphone soit vide. Je le range et j’attends que le temps passe. Je plonge mon regard dans le vide sidéral qui nous entoure et dans la couverture de nuages en dessous de nous.

– Steph, chuchote James. Tu dors ?

Je tourne la tête vers lui.

– Visiblement, tu m’as vue ranger mon téléphone.

Il me donne un coup d’épaule.

– Tu pourrais très bien être une de ces personnes qui tombent endormies comme ça, en un instant.

– Tu veux dire des narcoleptiques.

Il incline la tête, une lueur dans le regard.

– Au fait, désolé de ne pas avoir pris de classes affaires. Je m’étais toujours dit que quand je serais plus vieux, je ne voyagerais plus que comme ça.

– C’est pratique quand on a une boîte qui paie tous ces trucs. Nous sommes plus ou moins des petits patrons de PME. Je ne sais pas ce qu’il en est pour toi, mais moi, je n’ai pas beaucoup de trésorerie.

– Je sais. Mais tout de même.

– Bof. On va juste voir un ami en urgence. La façon d’y aller n’a pas vraiment d’importance, du moment que c’est rapide.

J’aimerais que cet avion aille trois fois plus vite. Mais quand je serai en présence de Linden… qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ?

– Ouais, répond-il doucement. Écoute, il y a quelque chose que je veux te dire depuis longtemps. Un truc dont je ne suis pas fier.

Oh Seigneur ! S’il vous plaît, ne me dites pas qu’il veut m’avouer qu’il est encore amoureux de moi. Je me rends bien compte que j’ai l’air très égoïste en disant ça, mais je ne supporterai pas ce genre de connerie, juste après qu’il m’a annoncé qu’il a renoué avec Penny.

Je réalise que même si je me tais, il va me le dire, de toute façon. Alors je lui lance,

– C’est quoi ?

– Je sais pourquoi Linden a rompu avec toi.

Une vague d’émotions me submerge tout à coup. J’arrive à lui demander :

– Pourquoi ?

– À cause de moi. Je l’ai forcé à le faire.

Je ne sais pas quoi répondre, parce que même si je suis au courant de certaines choses alors que je ne suis pas censée l’être, ceci est complètement nouveau pour moi.

– Tu l’as forcé ?

– Tu sais, je croyais être amoureux de toi.

J’écarquille les yeux. Pas à cause du choc, mais parce qu’il a enfin les couilles de me l’avouer.

– Euhhh !

Il esquisse un sourire.

– Tout va bien. J’ai bien dit je croyais. Je ne le suis pas. Et je ne l’étais pas. J’avais envie de l’être, parce que toi et moi avions été ensemble et pas Linden.

Ok, mais ce n’est que le début.

– Tu sais, j’ai dit à Linden, après que vous avez rompu, que je savais que vous couchiez ensemble.

Il savait ?

– Je lui ai dit que ta copine Kayla me l’avait dit, et c’était vrai. Elle était bourrée, ce soir-là au Lion, ce n’est pas de sa faute. C’est moi qui lui ai servi des shots pour la faire parler. En réalité, je l’ai toujours su. Dès que je vous ai vus vous embrasser à Sea Ranch, j’ai compris. J’avais même compris le week-end précédent, quand je vous ai surpris dans le couloir. Et quand vous avez fait ce pacte débile. En fait, je pense que je me rendais mieux compte que vous de ce que vous ressentiez l’un pour l’autre. Pendant tout ce temps, j’ai observé la scène qui se déroulait sous mes yeux.

J’ai peine à croire ce que j’entends.

– Tu le savais depuis toujours ? je crie, avant de baisser la voix en me rendant compte que j’ai sans doute réveillé tout l’avion.

– C’était assez évident, vu de l’extérieur. Et putain, j’ai détesté Linden à cause de ça. Toi aussi, un peu.

– Mais pourquoi ?

– Je te détestais parce que je me rendais compte que tu aimais Linden depuis le début et que tu avais dû te contenter de moi. Et Linden, parce que… il obtient toujours tout ce qu’il désire. Et pas moi. Et j’en avais marre.

– Mais tu sais que ce n’est pas vrai.

– Je sais. Mais j’étais jaloux comme un tigre et totalement dans le déni. J’avais besoin d’un bouc émissaire, alors pourquoi pas mon meilleur ami, hein ? Et je savais que vous sortiez ensemble. C’était tellement évident. La Kiss Camera. Votre soudaine disparition. La façon que vous aviez de vous toucher, c’était hypersexuel. Vraiment. Plus tard, j’ai compris qu’il s’agissait d’autre chose. Je préférais me dire que j’aurais enfin quelque chose que lui n’aurait pas. Alors je t’ai arrachée à lui, juste pour qu’il sache ce que ça fait de perdre quelque chose.

Je suis écœurée par ce que j’entends.

– C’est horrible, dis-je en me reculant le plus possible contre le hublot. Vraiment, c’est une belle saloperie, ce que tu as fait.

Ces yeux brillent presque comme s’il avait de la fièvre dans la cabine à peine éclairée.

– Je sais. J’ai été horrible. Je suis un connard. J’étais celui que je l’accusais d’être. Et j’ai foutu en l’air notre relation à tous les trois. Mais le pire, c’est que j’ai ruiné votre histoire à tous les deux. Quelque chose que j’avais toujours désiré pour moi. Et je ne peux pas me le pardonner.

– Alors tu viens à New York parce que tu te sens mal ?

– Je viens à New York, parce que j’ai besoin de lui demander pardon. Quand j’ai appris qu’on avait failli le perdre aujourd’hui, j’ai compris que je devais le lui dire en face. Que je suis tellement désolé. Et que je l’aime, et qu’il me manque. Et que je voudrais redevenir son ami.

Même si je déteste James à cet instant, je ne peux m’empêcher d’être remuée en voyant une larme couler sur sa joue. Il a vraiment merdé, mais il est sincère. Et il souffre autant que moi. Il s’essuie rapidement le visage, l’air un peu honteux.

– Et j’aimerais plus que tout vous voir ensemble à nouveau. Vous êtes faits l’un pour l’autre. Il faut absolument que vous soyez ensemble.

Je soupire tristement en me renfonçant dans mon siège.

– Ouais, mais tu ne crois pas qu’il aurait pu se battre pour me garder, non ? Il ne l’a pas fait.

– Je ne crois pas que Linden sache se battre pour ça, dit-il.

– Peut-être pas. Peut-être que si. Mais je crois que je le mérite, pourtant. Quelqu’un qui se batte pour moi. Qui croie en moi. Et qui ait confiance en l’amour. Ça a l’air ringard, mais… on doit y croire. Je ne crois pas qu’il sache le faire. Moi j’ai besoin de quelqu’un qui le fasse.

Il hoche la tête.

– Ouais. Je comprends. Écoute… Je sais que mes excuses n’arrangeront pas tout. Mais je vais tenter le coup. Je sais que j’ai agi de façon dégueulasse, et j’étais juste tellement en colère de n’être… n’être rien, comparé à lui.

– Mais tu sais bien que ça n’est pas la faute de Linden. Ça vient de l’intérieur de toi, pas de lui. Il a été un vrai ami. Peut-être pas toujours le meilleur, mais rien n’est tout noir ou tout blanc. La vie est grise. L’amour aussi. Il est juste… je l’aimais, James. Je l’aime encore. Et j’aime me dire qu’il a au moins essayé de m’aimer, le plus qu’il pouvait. Il n’a vraiment jamais voulu te faire de peine. Il pensait toujours à toi, il s’inquiétait toujours pour toi. Il a vraiment essayé de toutes ses forces d’être un véritable ami, mais nous merdons tous à certains moments et nous devons parfois faire des choix difficiles.

Il suce sa lèvre inférieure sans rien dire pendant un bon moment. Il finit par soupirer pitoyablement.

– Je sais. Je me sens tellement… un… un…

– Un gros bébé tout merdeux ? je suggère.

Il me fait un petit sourire.

– Tu sais, je me plains tout le temps d’avoir été obligé de grandir trop vite… En fait, je n’en suis pas si sûr que ça.

Je ne peux pas argumenter avec lui, mais je lui jette un os à ronger.

– Je suppose que parfois, en vieillissant, nos relations amicales n’évoluent pas comme elles le devraient.

Je pourrais sans doute ajouter « ne sois pas trop dur avec toi-même », mais c’est précisément ce que je veux qu’il soit. Je crois que moi aussi, parfois, je peux être un peu immature.

– Quel sacré bordel, dit-il.

– Ouais. Quel sacré bordel.

 

*

* *

Je ne sais pas comment, mais j’arrive à m’assoupir une heure ou

deux parce que quand les roues touchent le tarmac de JFK 2, je me réveille en sursaut. Et je me rappelle soudain où je suis, avec qui et qui nous allons voir.

Linden. Mon cœur se serre en pensant à lui dans un lit d’hôpital.

Je me demande si ses parents seront là – son frère a téléphoné à James, ce qui est bon signe –, mais je sais également qu’ils ne lui donneront pas l’amour et le soutien dont il a besoin. Je me demande s’il a eu très peur quand c’est arrivé, comment c’est arrivé, s’il aura des séquelles définitives. Je me demande s’il voudra me voir, voir James. Je me demande si c’est le début d’une seconde chance ou l’occasion de se dire adieu définitivement.

Dès que nous nous sommes posés, James envoie un texto à Bram. Il me lance un petit sourire plein d’espoir lorsque nous prenons nos sacs et que nous nous extirpons de nos sièges, dans le couloir central.

– Tu es prête ? demande-t-il.

 

Je hoche la tête. Il m’attrape le bras et le serre un instant, mais c’est un geste amical. Ça me réconforte. Ça me donne un peu de force.

C’est étrange de se retrouver subitement dans Manhattan. Les célèbres gratte-ciel, les rues sans fin qui ressemblent à des tunnels, les vibrations et la vie de cet endroit. Je suis déjà venue une fois avec Kayla pour un week-end entre filles, mais ça n’était pas assez long. J’aime passionnément San Francisco, mais si je devais lui trouver une concurrente, ce serait New York.

Notre taxi nous dépose devant un hôpital en briques et nous descendons. J’ai pris des affaires pour un jour seulement, mon sac est léger et facile à transporter. Nous attendons dehors un moment à nous geler pendant que James renvoie un texto à Bram pour lui dire que nous sommes arrivés. Heureusement, Bram nous rejoint rapidement, il accourt vers nous à grandes enjambées. C’est presque le portrait craché de Linden. Il est juste légèrement plus grand et plus mince, avec de splendides yeux gris, pas bleus. Il a d’épais cheveux noirs, exactement comme Linden, mais la dernière fois que je l’ai vu, ils étaient pleins de gel et de divers produits coiffants. Là, ils sont tout en bataille. Il a l’air inquiet. Ce qui m’inquiète.

– Salut ! dit Bram, avec un accent plus fort que celui de son frère.

Pendant un moment étrange, on dirait qu’il hésite à nous serrer la main. Il finit par me prendre dans ses bras.

– Merci d’être venue, Stéphanie. (Puis il fait un signe de tête à James.) Merci de l’avoir amenée.

– Pas de problème, répond rapidement James. Comment va-t-il ?

Bram soupire en se dirigeant vers la porte d’entrée.

– Il va mieux. Son traumatisme se résorbe, mais il est toujours dans les vapes. Il plane aussi haut qu’un putain de cerf-volant. C’est à cause de la morphine qu’on lui injecte pour la douleur.

– Mon Dieu !

– Ouais. Il n’est pas très beau à voir. Ce qui nous change, pour une fois.

Bien sûr, c’est une vanne, mais je ne suis pas d’humeur à rire. Je ne connais pas assez bien Bram, et je n’aime pas ce que je sais de lui, mais il semble plus affecté que je l’aurais cru. C’est une bonne chose, ça signifie que Linden peut compter sur lui plus qu’il ne le pense.

– Et vos parents, ils sont là ? je demande pendant que nous montons dans un ascenseur en compagnie d’une infirmière.

– Ouais, ils sont passés. Maman est rentrée à la maison pour, euh, se reposer, mais papa est dans le coin. Je ne sais pas s’il a rendez-vous avec quelqu’un ou s’il est allé chercher autre chose que ces trucs dégueulasses qu’ils lui donnent à manger ici… (il jette un regard à l’infirmière) sans vouloir vous offenser, chérie. (Il me regarde et me fait un léger sourire.) Mais il est là.

Nous descendons à un étage qui semble bien plus agréable que les autres. Bram nous guide à travers les couloirs. Vu que je suis curieuse comme une fouine, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à travers chaque porte ouverte. Ce sont des chambres individuelles qui doivent coûter une fortune, mais au moins l’argent des McGregor est bien utilisé.

Finalement, nous arrivons devant une porte fermée. Bram prend une profonde inspiration avant de l’ouvrir. J’ai immédiatement envie de pleurer.

Linden est difficilement reconnaissable. Pas parce qu’il est atrocement défiguré, mais parce qu’il a un énorme bandage autour de la tête, son visage est plein de plaies et de coupures, son bras et sa jambe gauche sont plâtrés. Il paraît si minuscule dans ce lit que j’ai du mal à croire que c’est bien lui. Mais si. Ses yeux sont clos, il semble dormir. Je me demande si nous ne devrions pas revenir plus tard, quand il sera réveillé.

James a posé sa main sur mon coude, il me pousse doucement en avant. C’est comme si j’avais oublié comment on fait pour marcher.

– Linden, dit Bram en passant de l’autre côté du lit, tu as des invités, mon frère.

La tête de Linden tombe sur le côté, ses yeux vacillent, il respire difficilement.

– Ah ouais ? marmonne-t-il.

Il ne lève toujours pas la tête ni n’ouvre les yeux.

Bram me regarde avec espoir.

Je me racle la gorge et je fais un pas en avant. Je pose ma main sur celle de Linden en me demandant quoi dire. Mais finalement, je n’ai rien besoin de dire. Il tourne lentement, précautionneusement, sa tête vers moi et ouvre les yeux. Ses yeux si beaux qu’ils déclenchent immédiatement un tourbillon dans mon cœur.

– Steph ? chuchote-t-il, en plissant le front dans ses vapeurs de morphine. C’est bien toi ?

Je souris. Ça doit être le sourire le plus triste que j’aie jamais fait de ma vie.

– Oui. Je suis venue dès que j’ai su. On est venus tous les deux.

Je me déplace un peu pour qu’il puisse voir James debout derrière moi.

– Salut mon pote, dit doucement James.

Linden à l’air encore plus surpris. Nous étions réellement les deux personnes qu’il s’attendait le moins à voir.

– Salut.

– Bon, je vous abandonne un moment, dit Bram en se dirigeant vers la porte.

Mais James le suit de près.

– J’y vais aussi. Je reviendrai plus tard. Laissons-les un peu tranquilles tous les deux.

Voilà qui rend la situation encore plus étrange. Je les regarde, par la porte entrouverte, disparaître dans le couloir. Je me retourne vers Linden, vers son regard vitreux, ma main toujours posée sur la sienne. Il glisse ses doigts tremblants entre les miens et les serre. D’un geste si familier.

– Je me demande encore si je rêve ou pas.

– Non, je lui réponds doucement. Tu ne rêves pas. James m’a prévenue, et nous avons pris le vol de nuit. Tu as l’air… Que s’est-il passé ?

Il me fixe toujours et ses yeux clignent sans cesse. Je m’aperçois qu’il fait des efforts pour tenter de se souvenir, malgré les calmants.

– Il y a eu une panne, je crois qu’ils ont parlé d’un court-circuit électrique, mais je ne sais pas. Heureusement j’étais seul à bord. Je devais embarquer des passagers pour faire un tour. Je travaille pour une entreprise de vols touristiques maintenant, et c’était un nouvel hélicoptère. Donc je l’ai pris juste pour voir comment il marchait. Je me souviens que les voyants se sont allumés, puis éteints, pas loin de l’aéroport. Je devais le poser. Je me souviens… j’étais presque au sol. Peut-être à trente pieds. Et je suis tombé. Je savais que j’étais en train de tomber… Mais je ne me souviens pas du crash. Je me suis réveillé ici. J’ai vu les nouvelles. On aurait dit une épave en feu. Je ne sais vraiment pas comment je m’en suis sorti, même dans cet état. J’ai eu de la chance.

Je suis absolument horrifiée. Il me serre la main.

– Je n’arrive pas à croire que tu es là.

– Tu peux le croire, cow-boy.

Il sourit, mais ferme les yeux tout à coup, à cause de la douleur.

– Tu veux que je te laisse te reposer ?

– Non, répond-il très vite, en gardant les yeux fermés. J’ai juste la tête qui tourne. J’ai eu un traumatisme crânien et les médicaments sont… ces drogues sont fabuleuses… mais j’ai l’impression d’être sous l’eau. (Il ouvre les yeux.) S’il te plaît, ne t’en va pas. Raconte-moi quelque chose. Dis-moi comment tu vas. (Il prend une très, très profonde inspiration.) Putain, tu m’as tellement manqué, Steph.

Mes yeux se remplissent de larmes. Je ne veux pas craquer.

– Tu m’as manqué, toi aussi. Ça a été… ça a été dur. Ce n’est vraiment pas drôle sans toi.

– Je suis vraiment désolé, dit-il, en hachant ses mots. Je le suis vraiment… j’ai… j’ai tout fait foirer… foirer. Je… (Il s’arrête et serre les mâchoires en expirant profondément.) Putain, ça fait un mal de chien.

Je cherche le bouton pour appeler l’infirmière.

– Tu veux d’autres calmants ?

– Non, dit-il avec un éclair dans les yeux, l’air soudain bien réveillé. Non, pas cette douleur-là. La douleur que je t’ai causée quand je suis parti. Tu m’avais donné ton amour et je l’ai rejeté, comme s’il ne valait rien, alors qu’il valait tout, au contraire. J’ai eu le cœur brisé, et j’ai brisé le tien. Chaque jour, j’ai l’impression que quelque chose de nouveau craque en moi, et même si je refuse d’y prêter attention, ça ne guérit jamais. Ça ne va pas mieux du tout. Steph… Baby Blue… je te demande pardon. J’ai tout foutu en l’air entre nous. (Il ferme les yeux et dodeline de la tête.) Je mérite ce qui m’est arrivé.

– Ne dis pas ça. Sérieusement, arrête. Oui, ça a merdé, mais personne ne mérite de se retrouver dans un putain d’hélico en flammes, qui se crashe. Personne, et surtout pas toi. On se trompe parfois dans la vie, je le sais. Nous n’étions simplement pas ce que j’espérais que nous serions l’un pour l’autre.

– Non, nous ne l’étions pas. Nous étions mieux que ça. (Et en souriant à moitié, il précise.) Tous les deux ensemble nous étions les meilleurs. Voilà pourquoi ça fait tellement mal.

Quelqu’un frappe à la porte, c’est James qui entre. Pour la deuxième fois en vingt-quatre heures, j’ai envie de l’étriper.

– Désolé, dit-il et il en a effectivement l’air. Une infirmière m’a dit que l’heure des visites était presque passée. Je voulais juste lui dire quelques mots.

J’acquiesce, mais Linden me serre la main plus fort.

– S’il te plaît, ne t’en va pas, dit-il d’une voix rauque en essayant de me retenir. J’ai besoin de toi.

Vraiment ? Ou bien est-il défoncé, trop secoué émotionnellement parce qu’il a vu la mort en face, ou simplement complètement désorienté ? J’oublie qu’il vit ici maintenant. J’oublie à quel point tout est devenu différent.

– Ça va aller, lui dis-je.

Puis je lâche sa main à contrecœur, afin que James puisse venir faire la paix avec lui. Quand je le croise au milieu de la pièce, je lui jette un regard dur en guise d’avertissement. J’ignore ce que va dire James, s’il va tout prendre sur lui comme il l’a fait avec moi dans l’avion, mais je ne sais pas si Linden pourra le supporter.

James hoche la tête comme s’il avait compris. Je me retourne pour voir Linden qui me regarde, l’air encore plus triste qu’avant. Je sors dans le couloir et je tombe sur Bram et un homme plus âgé, très chic, qui le suit, quelques pas derrière lui.

– Vous devez être Stéphanie, lance l’homme en me tendant la main, avec un accent écossais ridiculeusement snob. Je suis le père de Linden.

– Oh, bonjour, lui dis-je, finalement contente de rencontrer ce sinistre personnage.

Son père est grand et bel homme, il a les cheveux poivre et sel et le regard pétillant. Je vois très clairement de qui ses fils tiennent leur physique. Je lui serre la main aussi fermement que possible, je veux l’impressionner.

– Ravie de faire enfin votre connaissance.

– Oui, dit-il. Ravi de faire enfin la connaissance de la fameuse Stéphanie Robson.

Je renifle. Ça n’est pas très distingué de sa part.

– Fameuse ?

Il échange un regard avec Bram.

– Linden nous a beaucoup parlé de vous depuis toutes ces années.

– Ah bon ?

Linden ne parlait pratiquement pas à ses parents.

– Oui. Il vous mentionnait toujours à un moment ou un autre. Et depuis qu’il a déménagé ici, eh bien… encore plus souvent. C’est agréable de mettre un aussi joli visage sur le nom d’une personne tant aimée.

Linden aurait parlé de moi à son père, même depuis qu’il habite ici ? Pendant que j’y réfléchis, il pose sa main sur l’épaule de Bram et dit :

– Je vais chercher ta mère à la maison. Je reviens très vite. (Puis il me fait un petit salut.) Ravi d’avoir fait votre connaissance. J’espère vous revoir.

– Bien sûr, oui, certainement, lui dis-je.

Je le regarde s’éloigner.

– Hé, me dit Bram, je ne sais pas combien de temps tu comptes rester à New York, mais est-ce que tu veux prendre un café en attendant James ? Il y a un endroit sympa juste à côté.

J’accepte en me disant que ce sera toujours plus agréable que d’attendre dans un couloir d’hôpital. Le problème, c’est que je dois vite rentrer à San Francisco pour ouvrir la boutique – je ne peux pas me permettre de la fermer en ce moment.

En sortant de l’hôpital, je me demande si j’aurai quand même la possibilité de lui dire au revoir.

 

1. L’aéroport de San Francisco.

2. John Fitzgerald Kennedy est l’un des aéroports de New York.

 

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