Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 10 - Stéphanie
CHAPITRE 10
Stéphanie
– Si je te donne un penny, tu me dis à quoi tu penses ?
demande Aaron avant d’éclater de rire. (Il regarde Penny en tombant quasiment à la renverse sur la table de pique-nique.) Désolé Penny, on a dû te la faire souvent, non ?
– Pas autant que ça, répond-elle d’un air désabusé, et je vois bien qu’elle se dit qu’il est complètement débile.
Je dois reconnaître que je suis assez souvent d’accord avec elle.
Nous sommes tous assis dehors autour de la table, devant un feu d’enfer. Il fait nuit, la bière et le vin coulent à flots, les restes du pique-nique sont dispersés un peu partout. Le vent s’est mis à souffler fort par intermittence, et dès qu’on s’éloigne du foyer, on ressent immédiatement la morsure du froid de cette fin d’automne qui vient du Pacifique.
Je devrais être parfaitement détendue, je suis dans mon élément. J’adore l’océan. J’aime l’effet régénérant, apaisant de ses vagues, la façon dont elles vous nettoient à chaque fois. J’aime sentir le vent dans mes cheveux et l’air frais dans ma poitrine, et cette impression presque irréelle de bonheur et de liberté qu’on ressent quand on est dehors sous la voûte céleste piquetée d’étoiles.
Mais je ne suis pas détendue, pas le moins du monde. J’avais cru que pendant tout le week-end, je serais distraite par le boulot, par la culpabilité d’avoir fermé boutique et par le manque à gagner que ça représente. Mais ça ne m’a pas traversé l’esprit une seule seconde. Enfin presque.
Au lieu de ça, j’ai l’esprit accaparé par Linden. J’attends le moindre geste, le moindre signe, le moindre mot qu’il m’adresse. Voilà pourquoi, pour rien au monde je ne raconterais à quoi je pense à Aaron, même si, pour la peine, il me donnait une pièce d’un penny ou un tas de dollars. C’est mal, j’ai tort, mais je n’y peux rien. Je ne peux plus regarder mon meilleur ami en face.
Parfois, quand lui me regarde, je parierais que quelque chose a changé en lui. Son regard est plus intense, plus lourd et plus acéré. Sexuel.
Et j’aime ça. J’adore ça. Je désire ça. Je désire ce changement, parce que peut-être ainsi je vais réussir à agir. Peut-être vais-je saisir ma chance et en faire autre chose qu’un simple copain.
Mais voilà où est le problème. Comment être sûre que quelqu’un ressent la même chose que vous sans le lui dire ? On n’est plus au lycée. Je ne peux pas passer le message à James et lui demander de se renseigner. D’abord, j’ai l’impression que James est un peu jaloux de notre relation, en outre, je sais que jamais il n’accepterait de jouer ce rôle.
Et si j’avoue à Linden ce que je ressens sans que ce soit partagé, ça va foutre en l’air notre amitié. Tout ce que nous avons en commun, sans parler de nos relations communes.
À bien y réfléchir, je ne suis pas sûre de pouvoir faire le premier pas. Je dois sans doute m’imaginer ce que j’ai envie de croire, je vis dans un monde fantasmé. La réalité est toute différente.
Ma réalité à moi, c’est Aaron, ce tendre et idiot Aaron à la peau dorée, aux mèches décolorées et au style d’éternel estivant. Quant à la réalité de Linden, c’est Nadine…
Et je ne trouve rien de positif à dire sur cette fille, donc je me tais. Mais je me demande si Linden va rester avec elle, s’il s’avère qu’elle le rend malheureux. Je n’arrive toujours pas à croire qu’il me l’ait presque avoué. Jadis, nous discutions ensemble de nos histoires d’amour, mais tout a changé l’année dernière. À présent, c’est devenu totalement impossible, ce qui accroît la distance entre nous.
Ce n’est pas que j’aie envie de l’entendre me parler de lui et Nadine, surtout s’ils sont heureux ensemble. Et je ne veux surtout pas entendre parler de leur vie sexuelle. Linden est connu pour être extrêmement branché par ça, et pas plus tard que ce matin, j’ai entendu des bruits de baise qui venaient de leur chambre et qui se sont terminés par un gémissement de Linden, ce qui m’a complètement chamboulée, au point que j’ai dû courir à la salle de bains avant de tremper mes sous-vêtements.
Bien que je n’aie pas envie d’entendre parler de leur relation, j’aimerais qu’il soit heureux. Qu’il soit bien. Je voudrais me sentir à nouveau proche de lui. Et je suppose, savoir également s’il a jamais pris au sérieux tout ce truc à propos de notre pacte. Je me demande si ça sera encore d’actualité si nous nous retrouvons seuls tous les deux, à trente ans passés. Si je me sépare d’Aaron et lui de Nadine, est-ce que ça signifie que notre pacte peut encore être honoré ?
Envisagerait-il encore sérieusement de m’épouser ? Et moi, pourrais-je l’envisager ? Pourrions-nous au moins baiser ensemble avant de savoir ce qu’il convient de faire ?
Parce que ça, ça me paraît être le meilleur des pactes.
– La Terre appelle Stéphanie, me lance James en passant sa main devant mes yeux.
Il est assis en face de moi, Jenny et Linden sont installés à ses côtés. Aaron est à côté de moi, puis vient Nadine, en face de Linden. Leur bout de table semble un peu coincé, ce qui est à l’image de leur relation. Pourtant, la plupart du temps, j’ai évité tout contact visuel avec Linden. Depuis que nous sommes allés ensemble à Gualala, elle nous surveille comme le lait sur le feu. Je m’étonne qu’elle ne nous ait pas espionnés quand nous étions sur la plage.
– Désolée, j’ai un peu la tête dans les nuages.
– Tu penses au boulot ? me demande-t-il gentiment.
– Ouais.
Je n’aime pas mentir à James, mais pour l’instant c’est plus simple comme ça.
Penny se penche sur la table et lance :
– Si on jouait au jeu Action ou Vérité ? Vous êtes d’accord ?
Je hausse les sourcils en avalant une gorgée de trop de ma bière.
– Écoute, je sais que ça n’a rien à voir avec l’âge, mais…
– Oh, ce serait rigolo ! répond-elle.
Tout paraît amusant à Penny. J’espère vraiment que ça durera entre elle et James. Ils feraient des mariés vraiment rock and roll.
Je hausse les épaules.
– D’accord, j’espère juste qu’on a assez de bière pour noyer notre honte.
Linden tapote le pack de bières posé par terre à côté de lui.
– Ne t’inquiète pas pour ça.
Nos regards se croisent l’espace d’un instant, avant que je détourne le mien. C’est encore plus gênant de faire ça que de fixer son visage songeur dans l’obscurité et sa mâchoire vaguement éclairée par les flammes vacillantes.
Comme tous les jeux d’Action ou Vérité, celui-ci commence de façon tout à fait innocente. Quand nous choisissons un gage, il s’agit pour moi de caqueter comme une poule, pour Penny de boire une bière cul sec, pour James de montrer son cul à tout le monde. Quand nous choisissons la vérité, nous nous racontons que nous avons été chopés en plein vol à l’étalage en seconde (moi), que nous avons simulé des orgasmes quand nous étions trop faits pour aller jusqu’au bout (Aaron, ce qui ne m’étonne pas) et que nous avons triché à la fac (Nadine).
C’est alors que le jeu prend un tour différent.
– Aaron, demande James, si tu devais baiser une fille ici présente, mais pas ta copine, qui est-ce que tu choisirais ?
J’écarquille les yeux. Je suis curieuse de savoir ce qu’il va bien pouvoir répondre. C’est quand même très indiscret.
Mais Aaron se met à rire en posant sa main sur ma cuisse pour me rassurer et s’écrie :
– Putain, c’est dur, mec. Ta copine est une sacrée bombe. Vraiment.
Penny se met à rougir, l’air gênée. Je ne crois pas l’avoir jamais vue gênée comme ça jusque-là.
– Mais Nadine est vraiment très hype.
Quoi ? Eh, attendez un peu. Depuis quand le fait de s’habiller comme un bûcheron signifie qu’on est hype ? Et je sais de quoi je parle, moi qui dirige une boutique de fringues.
– En plus, son petit côté salope est vraiment excitant, ajoute-t-il.
Nadine qui avait été assez fière de sa sortie sur la mode, le regarde tout à coup plus froidement.
– Je ne suis pas une salope, lance-t-elle, je sais simplement ce que je veux.
– C’est sûr, dit Aaron. Mais tu pourrais peut-être être un peu plus sympa.
C’est plus fort que moi, je jette un coup d’œil à Linden pour voir comment il réagit. Eh bien, il sourit. Non, il rit ! Aaron a touché juste pour une fois.
– Tu n’as pas répondu à ma question, dit James.
– Est-ce que je peux répondre que je les prends toutes les deux, de préférence en même temps ?
James fait les gros yeux.
– Bien joué.
– Ok, à mon tour, dit Nadine très vite, bien que ce ne soit pas le cas. J’ai un gage pour toi, Aaron. Je veux que tu embrasses Penny. Avec la langue.
Les yeux de James lancent des flammes.
– Ouah ! s’écrie-t-il. Tu y vas un peu fort, non ? Et ce n’est pas comme ça qu’on joue, d’habitude.
– Tu as peur qu’elle prenne son pied ? lui répond-elle avec dédain.
– Je suis partante, dit Penny en donnant un coup de coude à James. Hé, grandis un peu. C’est juste une petite partie d’amygdales.
– Le niveau de maturité de cette table m‘étonne, remarque alors Linden.
Maintenant, tout le monde me regarde, je devine qu’ils attendent que je proteste ou au moins que je trouve ça bizarre et inacceptable. Mais voilà, quand j’imagine qu’Aaron embrasse Penny ou Nadine, comme il l’a mentionné plus tôt, je ne ressens pas de pincement au cœur. Pas la moindre jalousie, rien.
– Pourquoi est-ce que vous me regardez tous comme ça ? Je m’en fiche. (Ce n’est sans doute pas la meilleure façon de prouver mon amour pour lui, mais bon.) Embrasse-le. Il est doué pour ça, j’ajoute en m’adressant à Penny avec un clin d’œil, pour énerver James.
Penny commence à se pencher au-dessus de la table, mais Nadine glapit soudain,
– Non, vous devez le faire correctement. Levez-vous.
Penny et Aaron soupirent. Ils se retrouvent au bout de la table, juste devant moi, je suis donc aux premières loges. Aaron l’attrape par la taille, et Penny lui prend la figure entre les mains. Ils rient tous les deux un peu nerveusement, nous regardent timidement, avant de s’embrasser.
Ça commence lentement et maladroitement, pour se poursuivre plus activement quand leurs langues entrent en action, avant de se terminer tout en douceur.
– Pas mal, dit Penny en s’essuyant les lèvres du revers de la main. Ferme et tendre à la fois.
– Alors embrasser Aaron, c’est comme embrasser un steak ? ironise Linden.
Aaron lève le pouce en direction de James.
– C’est une vraie lady que tu as là !
– Une lady ? répète Penny. Seigneur !
Puis ils se rasseyent et le jeu reprend.
James ne semble plus être dérangé, et moi, je n’ai rien senti en les regardant. C’était étrange, un peu comme si j’observais une sorte d’expérience sans obtenir les résultats que j’en attendais.
Est-ce que je voulais qu’il apprécie, qu’il ait envie d’embrasser Penny ? Est-ce que je voulais m’en servir comme d’une excuse pour rompre avec lui, pour lui dire que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre ?
Je suppose qu’à cause du côté un peu extrême du dernier gage, le jeu se poursuit par quelques tours de Vérité. On y va tous mollo, en posant des questions faciles, du genre de celles auxquelles ça ne pose aucun problème de répondre quand vous êtes entre amis.
Puis vient le tour de Penny.
Elle jubile et frappe dans ses mains en se trémoussant sur son siège.
– Oh, ça va être super ! dit-elle en me regardant fixement. Je peux voir les flammes se refléter dans ses lentilles.
– Stéphanie, je veux que tu embrasses Linden, dit-elle en le désignant du doigt.
Je suis trop sidérée pour lui répondre, mais pas Nadine.
– Pas question ! s’écrie-t-elle, écœurée.
– Hé oh !
Je ne peux m’empêcher de protester. J’en ai marre de la façon dont elle me traite ces derniers temps.
– Et au risque de me répéter, ce n’est pas la règle du jeu, poursuit James.
Penny donne un coup sur la table en se penchant pour pouvoir mieux regarder Nadine dans les yeux.
– Pourquoi est-ce qu’elle ne peut pas l’embrasser ? Tu m’as forcée à embrasser Aaron, son copain. Je trouve qu’elle a bien le droit d’embrasser le tien.
Je sais ce que Penny est en train de faire. Elle est en train de rééquilibrer les choses tout en essayant de faire chier Nadine. J’ai envie de l’embrasser mais également de la battre pour m’avoir défiée d’embrasser Linden. Parce que, eh bien… c’est impossible.
Je ne veux même pas y penser.
Mais soudain, quelqu’un me tapote l’épaule. C’est Linden. Il s’est levé et se tient derrière moi, il attend.
– Attends, je dis, et je regarde Aaron qui va sûrement protester, tout comme Nadine. Mais il se contente de me regarder en souriant avec ce sourire idiot, en penchant la tête comme si c’était l’idée la plus cool du monde.
– Vas-y, me dit-il en me poussant du coude.
Merci bien, me dis-je, et je me lève lentement en essayant de ne pas regarder Linden.
Mais je ne peux pas non plus regarder Nadine, qui a croisé ses bras sur sa poitrine. J’ai peur qu’elle me balance une bouteille de bière à la tête. Je sais que si elle le faisait, Penny se jetterait dans mon dos en un quart de seconde, mais tout de même. Elle pourrait me péter le nez, qui est quand même très mignon.
Linden me prend la main, comme si c’était tout à fait naturel, et m’attire vers lui.
– Viens, dit-il avec son sourire de publicitaire. Je ne suis quand même pas si horrible ?
Non, je pense en examinant son visage et en sentant la chaleur de sa main envahir mon bras, puis ma poitrine, puis tout mon corps. Non, tu n’es pas si horrible que ça. C’est justement ça le problème.
Penny se met à applaudir avec une certaine excitation.
– Bon, bon, allez-y.
Je ne peux pas la regarder, mes yeux sont prisonniers de ceux de Linden. Il me regarde avec une telle sincérité que j’ai du mal à savoir où est la vérité. Est-ce un gage et sommes-nous juste de bons copains ? Alors, nous ne pouvons pas faire ça, malgré le nombre incalculable de fois où j’en ai rêvé en me masturbant. Ça ne se fait pas.
Mais ses mains s’avancent sur mon visage et enserrent mes joues. Elles sont si larges et chaudes que je sens mes nerfs s’électriser et incendier tout mon corps. Il est là et il me tient de la façon la plus tendre, la plus désarmante, comme s’il voulait me protéger, s’occuper de moi. Mais ses yeux, ses yeux eux, sont tout sauf tendres. Ils sont noirs, sauvages et même inquiets, peut-être se dit-il que tout ceci est une mascarade et que nous ne devrions pas le faire. Ou peut-être, au contraire, se font-ils du souci en pensant que nous allons découvrir que nous devons le faire.
Et derrière toute cette inquiétude, on sent le désir et un millier d’autres sentiments bouillonnants, dont j’ai eu besoin, envie, que j’ai désirés. Je me demande s’il peut lire la crainte dans mes yeux. Je me demande s’il peut y voir la vérité.
Il se penche vers moi, plus près, ses yeux quittent les miens pour regarder ma bouche vers laquelle se dirigent ses lèvres.
Je ne sais pas quoi faire de mes mains. Je ne sais pas quoi faire du tout.
Alors je reste là, je ferme les yeux et j’attends de sentir les lèvres de Linden sur les miennes.
Elles se posent. Contact. Elles sont douces, si douces, comme un oreiller sans fond dans lequel je m’enfoncerais. Les lèvres de Linden me supplient, elles me supplient littéralement d’aller plus loin, de leur en donner plus. Et alors sa bouche s’ouvre et je lui rends son baiser, je le goûte. C’est épicé et sauvage, comme son parfum, et délicieusement doux.
Nos bouches vont parfaitement bien ensemble, nos lèvres bougent en cadence, dans une caresse humide et voluptueuse, peau contre peau. Ça attise mon désir.
Et j’en obtiens plus. Sa langue darde dans ma bouche, glisse lentement le long de la mienne, et nos bouches s’ouvrent plus encore, nos lèvres s’affermissent, notre baiser se fait plus vorace, plus mouillé, plus violent.
Je veux continuer de l’embrasser, de le sentir, de sentir ça. Des nuées de papillons dorés s’envolent dans mon estomac, mes cuisses se contractent, ça me donne envie de mordre sa lèvre inférieure, de tirer sur ses cheveux, de sentir la tension de son corps entre mes mains.
Ce baiser me coupe la respiration, il me donne envie de tout ce que je ne peux pas avoir.
Tu ne peux pas être à moi, me dis-je en essayant de revenir sur Terre, revenir au présent, à ce que nous sommes réellement l’un pour l’autre.
C’est juste un gage.
Soudain je suis violemment tirée en arrière par de petites mains qui s’agrippent à ma poitrine. Je lâche Linden en poussant un cri et je manque tomber par terre.
– Ôte tes sales mains de lui, me hurle Nadine.
Pendant un instant, je suis en colère de ne plus voir que son visage au-dessus du mien, mais ensuite je suis horrifiée par ce qu’elle a pu voir. C’était tout sauf correct.
Penny se lève et accourt vers moi en s’écriant :
– Hé, calme-toi, c’était juste un gage.
Je regarde vers Aaron. Il ne sourit plus. Il fronce les sourcils, sans doute un peu perturbé, mais il n’a pas l’air fâché pour autant.
James, lui, a l’air fâché. Et Linden me regarde fixement avec tant de chagrin que je ne sais pas quoi faire.
J’ai l’impression d’avoir détruit quelque chose, d’être allée trop loin.
– Excusez-moi, dis-je en me dégageant pour courir vers la maison.
Je ne peux pas rester là en leur compagnie. Ils m’ont tous vue embrasser Linden, ils ont tous vu à quel point j’aimais ça. J’espère que je vais trouver une excuse assez convaincante, dire que j’étais bourrée et que c’était pour rire, ou simplement glousser en disant que Linden embrasse super bien et que c’était plus fort que moi, ou bien que c’est marrant de rendre son petit copain jaloux, tout en faisant un clin d’œil à Aaron.
Mais il faut d’abord que je me compose une attitude avant de leur servir une de ces excuses.
J’ai besoin de reprendre mon souffle, de mettre mes idées au clair et d’enterrer ce baiser dans le passé, là où il doit être.
C’était simplement un baiser osé. Il ne voulait rien dire de plus. Je rentre dans la maison et je me sers un grand verre d’eau. Je bois deux verres l’un après l’autre, et j’ai soudain envie de vomir.
J’entends s’ouvrir la porte d’entrée et je me tétanise. Je ne reprends ma respiration qu’en voyant que c’est Penny.
– Est-ce que ça va ? me demande-t-elle, inquiète.
Qu’est-ce que je peux répondre à ça ?
– Est-ce qu’elle t’a fait mal ? ajoute-t-elle.
– Oh ! je m’exclame en regardant ma poitrine, là où Nadine m’a attrapée. Non, non, ça va.
– Putain, j’ai failli lui filer une beigne, dit Penny en s’appuyant au comptoir de la cuisine tout en m’observant. Tu es sûre que ça va ? Tu as l’air vraiment bouleversée.
J’avale difficilement ma salive. Toute cette eau ne m’a été d’aucune utilité. Je me sens toujours aussi sèche, aussi paniquée et malade.
– Ça m’a surprise, c’est tout. Je ne pensais pas que ça la mettrait tellement en colère.
Je regarde Penny avec circonspection.
Elle hausse les épaules.
– Elle ne t’aime pas. C’est pour ça que je voulais que tu l’embrasses. C’est de ma faute. En plus, je pensais que ça serait rigolo de voir deux potes qui n’ont jamais baisé ensemble se rouler une pelle. Tu es sûre que tu n’as jamais fait l’amour avec Linden ?
Je secoue violemment la tête.
– Jamais de la vie.
– Eh bien, c’est dommage. C’était un sacré baiser.
– Vraiment ?
– Ouaip, dit-elle. Je te parie que même James était jaloux. Il fulminait. Mais c’était également un gage. Je veux dire, Nadine m’a forcée à embrasser Aaron, alors ça n’est que justice. Cette fichue nana aime bien parler, mais quand il faut agir, il n’y a plus personne.
Elle plonge la main dans son soutien-gorge et en sort un bâton de rouge. Elle se refait les lèvres avant de me le tendre. Je refuse poliment.
– Je crois que je vais aller faire une petite balade.
– Ok, mais ne va pas trop loin. Et ne nous oublie pas trop longtemps. Nous sommes tous tes amis. Sauf Nadine. Mais elle ne compte pas, alors ignore-la comme nous le faisons tous d’ailleurs.
Je hoche la tête et je sors. Le vent souffle fort, je boutonne ma veste jusqu’au cou. Je ne sais pas du tout où aller, en fait je vais me diriger vers le 4x4 et m’y appuyer, de l’autre côté pour me protéger du vent. J’entends au loin le crépitement des flammes et le rire d’Aaron. Je devrais me sentir moins seule, du coup, mais pas du tout.
Mais qu’est-ce qui a bien pu m’arriver ? Est-ce que ce baiser a vraiment eu lieu ou bien l’ai-je imaginé ? Penny s’est clairement rendu compte qu’il se passait quelque chose entre nous, et Nadine également, mais à quel point me suis-je laissé emporter ? Quelle part de ce baiser correspondait à ma volonté, à mon désir, à mes actes ?
Et qu’est-ce que Linden va bien pouvoir penser de moi à présent ?
Je ferme les yeux et penche la tête en arrière contre la portière du passager. J’ai juste envie de rentrer chez moi. J’ai envie de monter dans la voiture et de rouler jusqu’à San Francisco, jusqu’à ma boutique, et de reprendre mon petit train-train. Je travaille dur, je n’ai rien le temps de faire, mais je suis en sécurité. Aaron est sûr. Tout ce bordel est tellement sûr. Ici, sur cette falaise, sur cette côte, auprès de Linden, je suis tout sauf en sécurité.
J’entends le crissement du gravier de l’autre côté de la voiture et je comprends que c’est Linden avant même de le voir.
– Hé ! dit-il en faisant le tour du véhicule.
Il est là devant moi, le vent joue avec ses cheveux faiblement éclairés par les lumières à l’entrée du bungalow.
J’essaie de lui répondre, mais c’est impossible. Je croise mes bras contre ma poitrine et je fixe mes bottes. Elles sont chouettes, je les ai reçues la semaine dernière au magasin. Talons mi-hauts, jambes en python noir de jais. Ces bottes sont sans danger, et vraies, et je les connais.
Je ne connais pas cet homme qui me regarde.
Qui s’avance vers moi.
– Stéphanie, dit-il avec un accent si prononcé et une telle gravité que je n’ai pas d’autre solution que de le regarder. Il faut qu’on parle.
Je retiens mon souffle en essayant de désamorcer cette bombe.
– C’est ta nana, Linden, pas la mienne.
Il me regarde fixement un moment, puis son expression se radoucit.
– Oui, je suis désolé. Est-ce qu’elle t’a fait mal ?
– Je ne suis pas en porcelaine, tu sais.
Mais alors, pourquoi suis-je sur le point de m’évanouir ?
– Je le sais. Elle est devenue dingue, mais ce n’est pas une excuse pour t’avoir poussée comme ça.
Je soupire en détournant le regard, je ne sais pas si j’ai envie d’en parler. J’ai envie de faire comme si rien ne s’était passé, enfin, je ne sais pas ce que je veux. Je ne suis plus sûre de pouvoir être amie avec Linden comme avant, maintenant que je sais comment c’est d’être autrement avec lui.
– C’est bon, dis-je calmement, je suppose que je me suis un peu laissé emporter. Je suis bourrée. Je suis désolée si ça t’a paru… hum… différent de d’habitude. Je n’étais pas moi-même.
– Ça n’était pas toi ? demande-t-il en faisant un autre pas vers moi.
La pointe de ses chaussures touche les miennes à présent.
Je baisse les yeux pour regarder le sol. Je ne peux pas le regarder, pas de si près, pas alors que sa proximité fait renaître le souvenir de notre baiser. Mes lèvres tremblent, je voudrais les toucher pour les faire arrêter.
– C’était bien toi, Baby Blue. Et c’était bon.
Ma respiration s’arrête, mon cœur se met à battre plus fort, plus lentement.
Il me tend la main, et je le laisse prendre la mienne parce que je suis faible et que je n’ai aucune volonté. Pas avec lui. Aucune.
Je murmure,
– Je ne sais pas ce que c’était, c’était juste un gage.
Il me serre la main très fort et commence à entrelacer ses doigts avec les miens. J’ai les yeux rivés sur nos deux mains emmêlées, la sienne si grande autour de la mienne si petite, et je suis frappée par le naturel de la chose, par la facilité avec laquelle nous faisons ça. Je suis faite pour prendre cet homme par la main. Je suis faite pour l’embrasser.
– Regarde-moi, dit-il.
Mais je ne le fais pas. Il tend son autre main et attrape mon menton. Il me lève la tête jusqu’à ce que je sois obligée de le regarder en face, dans ses yeux bleu foncé, couleur d’orage. Mes genoux sont en compote et le bruit des battements de mon cœur me remplit la tête.
– C’était plus qu’un simple gage, murmure-t-il d’une voix si grave et basse que je ne peux réprimer des frissons dans les reins et l’entrejambe. C’était réel. C’était quelque chose. Dis-moi que tu l’as senti, comme moi je l’ai senti.
– Qu’est-ce que tu as senti ? je chuchote.
Il me caresse les lèvres avec son pouce.
– Je t’ai sentie. Toi que je désire depuis toujours.
Oh, mon Dieu. Que dit-il ? Il me regarde fixement avec une telle passion, et je désire tant ce regard qu’un autre baiser devient inévitable. S’il ne fait pas le premier pas, c’est moi qui le ferai.
Mais en arrière-plan, par-dessus le bruit du crépitement des flammes, j’entends les voix de nos amis. J’entends le rire d’Aaron. Ce n’est peut-être pas l’homme qu’il me faut, mais il est gentil, agréable, il a bon cœur, je ne peux pas le tromper. Je ne peux pas lui faire ça, alors qu’on me l’a déjà fait à moi autrefois.
– Ça me va si tu me désires, tu sais, dit Linden avec force.
Mon estomac se tord. Je réussis à secouer la tête, mais ses doigts s’égarent maintenant dans mon cou, ils courent dans ma nuque et un nouveau frisson me traverse le dos.
– Depuis quand c’est normal de désirer son meilleur ami ? dis-je doucement, en butant presque sur chaque mot.
Parce que c’est bien ce qu’il est, ce qu’il a toujours été. Il sourit gentiment, en plissant les paupières.
– N’est-ce pas la meilleure personne qu’on puisse désirer ? La personne qui te connaît sur le bout des doigts. La personne qui t’a vu dans tes pires moments comme dans les meilleurs, et qui veut quand même être avec toi. La personne qui croit en toi et qui te défend, quoi qu’il arrive. (Puis son sourire disparaît.) Tu as toujours été plus qu’une amie pour moi, Steph. Toujours. Tu n’as pas idée de ce que j’ai ressenti pour toi, de ce que je ressens encore.
Je cligne des yeux en essayant d’intégrer ce qu’il dit. Comment ai-je bien pu être plus qu’une simple amie pour lui ? Comment est-ce que ça a été possible, pendant tout ce temps ?
– Tu n’as pas idée d’à quel point j’ai envie de toi. (Il s’avance encore d’un pas, mon dos est collé à la voiture et son corps, fort et dur, est collé contre le mien.) Tu sens ça ? (Sa voix se casse pendant qu’il se presse contre moi en me coupant le souffle.) Tu sens comme tu me fais bander ? Tout le temps.
Il est dur comme de l’acier, son sexe en érection s’écrase contre ma cuisse, je ne peux plus ni avaler, ni penser, ni agir. Je ne suis plus qu’une tendre conque au cœur battant, avec des hormones en bataille. Je ne crois pas avoir jamais désiré autant qu’en ce moment qu’un homme me prenne et me saute sauvagement, qu’il me pénètre, qu’il fasse de moi sa chose, totalement, entièrement.
Je ferme les yeux quand ses lèvres touchent mon cou. Il m’embrasse, c’est doux et tendre, humide et chaud. J’en veux plus encore. Mais c’est impossible.
Je réussis à prononcer « je ne peux pas faire ça ». Mes paroles s’évanouissent dans la nuit. Une partie de moi espère que Linden n’entendra pas, qu’il continuera à m’embrasser et à écraser sa queue contre moi. Je veux que ses mains, ses doigts longs et puissants disparaissent dans mon jean, sous ma culotte, qu’ils découvrent à quel point je mouille, puisque c’est pour lui que je mouille. Je veux qu’il mette sa langue dans ma bouche, sur mes seins, qu’il baisse mon pantalon, je veux l’entourer avec mes jambes pendant qu’il me baise contre le capot de la voiture.
Ça serait tellement simple. Ça serait tellement bon.
Mais il a entendu mes paroles.
Et il s’arrête.
Il fait un pas en arrière et je peux voir son pouls qui bat vite et fort dans son cou. Sa respiration est profonde et instable.
– Tu ne peux pas le faire ? demande-t-il, ou tu ne veux pas ?
Je me lèche les lèvres, et le sang redescend dans mes jambes. Je me sens un peu plus forte.
– Les deux. Aaron. Je ne peux pas lui faire ça. Ce serait dégueulasse.
– Alors, quitte-le.
– Tu es toujours avec Nadine.
– Je ferai pareil. Écoute Steph, si tu as ressenti la moindre chose pour moi, le plus léger pincement entre les jambes, alors tu sais que tu ne devrais plus être avec lui. Tu sais que c’est terminé.
Ça me prend un certain temps pour ne plus penser à la façon cochonne qu’il a eue de prononcer le mot « pincement » et pour comprendre qu’il a raison. Je ne devrais pas être avec Aaron si c’est ce que je ressens pour Linden. En fait, peut-être n’aurais-je jamais dû être avec lui. Mais je pensais que la vie était ainsi faite. « Que si tu ne peux pas être avec celui que tu aimes, celui avec qui tu es. » C’est bien ce que dit la chanson, non ? Est-ce que ce n’est pas comme ça qu’on prend de l’âge, en réalisant que parfois, il est temps de se poser, qu’on ne peut pas toujours avoir ce qu’on veut ? Putain, pourquoi est-ce que je pense tout le temps à ces chansons des années 70 ?
– Stéphanie ?
C’est Penny qui m’appelle.
Je regarde Linden comme si on m’avait soudain ramenée à la réalité.
– Où est Nadine ? je lui demande, soudain inquiète de la voir apparaître et m’étrangler avec sa queue de cheval.
– Elle est allée se coucher tôt, explique-t-il, en fixant le bungalow des yeux.
Le gravier crisse, et Penny apparaît bientôt derrière le capot de la voiture.
– Oh, fait-elle, surprise, en nous dévisageant l’un après l’autre. Est-ce que j’interromps quelque chose ?
Je secoue la tête en passant en coup de vent devant Linden pour m’avancer vers elle.
– Non, nous étions en train de discuter du fait que j’embrasse très mal.
Elle sourit d’un air satisfait.
– Ah bon. Quoi qu’il en soit, je vais me coucher, je voulais juste savoir si tu allais bien. (Puis elle jette un regard à Linden.) Je suppose que tu t’occupes bien d’elle.
– Parfaitement, lui répond Linden.
Je ne me retourne pas. Je ne peux pas. Je dis à Penny que je suis crevée, que j’ai trop bu et que, moi aussi, je vais aller me coucher.
James et Aaron sont toujours dehors en train de boire quand je me pelotonne sur le canapé-lit et que je me glisse sous les couvertures. J’entends Penny qui se prépare à se coucher, puis Linden qui rentre. Je sais que c’est lui, je sens sa présence. Toujours.
Il s’arrête dans le salon à quelques mètres du canapé. J’essaie de respirer aussi profondément et régulièrement que possible, pour lui faire croire que je dors déjà. Je ne veux pas qu’il parle ou fasse le moindre geste. Je veux juste qu’il parte. Il finit par le faire. J’entends la porte de sa chambre se fermer. Mais je n’arrive pas à m’endormir. Même quand James va se coucher et qu’Aaron se glisse sous les couvertures à mes côtés. Je ne peux toujours pas dormir. Je peux juste sentir le corps de Linden contre le mien, ses lèvres sur les miennes et me demander ce qui va se passer ensuite.
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