Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 6 - 30 ans - Linden
CHAPITRE 6
30 ans
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Linden
– Tu sais à quelle heure tu es né ? me demande Nadine, tout en sirotant son gin tonic.
– Aucune idée. Si je le savais, ça voudrait dire que ma mère fait attention à ces petits détails sans importance, bref, qu’elle s’intéresse à moi, tout simplement.
Je recule dans mon siège et remplis mes poumons d’air salé. C’est un temps d’avril, le mélange d’air frais et des chauds rayons du soleil est super-agréable. Pas trace de brouillard aujourd’hui, la baie scintille sous nos yeux, l’eau semble éclairée de l’intérieur.
Je n’ai pas l’impression que c’est mon anniversaire. Tant mieux. Ça fait maintenant un an que je redoute le compte à rebours de mes trente ans et j’ai l’impression qu’on m’y a traîné sans ménagement, à mon corps défendant.
– Peut-être que tu pourrais le lui demander demain, poursuit-elle.
Je me contente d’observer les mouvements des voiliers. Je n’ai aucune envie de penser à mes à parents qui arrivent demain matin, il est prévu que je brunche avec eux. Je ne veux pas me rappeler que je ne les ai pas vus depuis des années et que c’est la première fois qu’ils viennent me rendre visite sur la côte Ouest. Je ne veux pas entendre parler de leurs espoirs et de la façon « minable » dont je les ai déçus.
Je veux juste être assis dans ce patio, à boire des bières en compagnie de ma ravissante petite amie et entrer dans la trentaine comme si ça n’était pas important. Voilà pourquoi j’ai refusé toutes les
fêtes de « dirty thirties 1 » et toutes ces conneries. Je veux qu’aujourd’hui soit un jour comme tous les autres. Et je me demande si ça n’en est pas un. En fait, le simple fait de passer de vingt-neuf à trente ans ne devrait rien changer, mais je ressens un chamboulement, une transformation intérieure, un peu comme si je me métamorphosais lentement en loup-garou ou en vampire des ténèbres.
Ça n’a rien à voir avec le petit pacte que j’avais conclu avec moi-même. Non, cette connerie, c’est du passé. Je suis en couple avec Nadine, et c’est du sérieux. Quant à cette fichue clause, « si nous n’avons pas de relation amoureuse sérieuse à trente ans », eh bien, j’ai trouvé ma relation amoureuse sérieuse. C’est Nadine.
– Ouais, je lui réponds tout en sachant que je ne demanderai rien à ma mère.
Nadine m’observe d’un air intrigué, sourcils froncés, et je sens poindre une question, la question autour de laquelle elle tourne depuis que je lui ai annoncé leur visite.
– Donc, vous serez tous les trois ? demande-t-elle.
Je hoche la tête et je vide le restant de ma bière.
– Je t’aurais bien invitée, mais tu sais, c’est compliqué.
Je sais qu’elle s’attendait à ce que je l’invite ou au moins que je lui explique pourquoi, alors que nous sommes ensemble depuis six mois, elle ne peut pas rencontrer mes parents. Mais c’est pourtant la seule chose à faire. La vérité, c’est que je ne sais pas ce qui est le plus compliqué, mes relations avec mes parents ou ma relation avec elle.
Peut-être que ce n’est pas aussi sérieux entre nous que j’aime à le penser.
– Je sais gérer les situations compliquées, répond-elle.
Je comprends que je l’ai blessée. En fait, elle est très facile à comprendre, elle ne sait pas cacher ses sentiments.
Je me penche sur la table et lui prends la main.
– Bébé, je t’en supplie, c’est juste plus simple comme ça. Crois-moi, tu ne rates rien.
Elle croise les bras en signe de colère.
– J’aimerais quand même bien rencontrer tes parents, tu sais, en apprendre un peu plus sur toi, savoir d’où tu viens.
Je m’applique à lui répondre patiemment :
– Tu sais d’où je viens. Je suis né à Aberdeen, en Écosse, mon père était diplomate. Ma mère élevait épisodiquement des chevaux. Quand il a été nommé à l’ONU, nous avons déménagé à New York. Fin de l’histoire.
– C’est parce qu’il faut que je l’appelle Votre Excellence ?
Je lui jette un regard en coin. J’ai entendu ça toute ma vie, surtout au lycée. On s’est foutu de ma gueule plus d’une fois à cause du boulot de mon père, jusqu’à ce que j’aie enfin appris à me défendre.
J’explique :
– II n’est pas ambassadeur de Grande-Bretagne. Il est quelques crans en dessous. Personne ne doit l’appeler Votre Excellence, Dieu merci.
Elle ouvre de grands yeux.
– C’est tout de même impressionnant.
– Je suppose. (Et je me mets à chercher des yeux la serveuse. J’ai bien envie d’une autre bière.) Je m’y suis habitué. Il faisait partie d’un conseil de sécurité ou était directeur adjoint d’un truc ou d’un autre, avant ça.
– Un truc ou un autre ?
Je pousse un soupir, passe la main dans mes cheveux. Il suffit que je parle d’eux pour avoir la gorge serrée. Je ne sais pas comment je vais faire demain.
– Je ne sais pas. J’ai passé le plus clair de mon adolescence à prendre des cuites, à baiser et à faire de la moto. Les différents postes de mon père, c’était du pareil au même pour moi. Nous ne vivions pas dans le même monde.
– Et ton frère ?
– Il a fait comme moi. Finalement, c’est lui qui a réussi à s’échapper. Et il continue. (Je la regarde discrètement, elle attend visiblement la suite.) Allez, on en reprend une ? La bouffe était super, mais la bière est encore meilleure.
Peut-être est-ce à cause de cette discussion sur ma famille, ou à cause des deux autres pintes que je me suis enfilées, mais quand nous sortons du restaurant et que nous descendons Pier 49 pour rejoindre
l’Embarcadero 2, je n’ai plus du tout envie de rentrer à la maison.
Mon téléphone se met à sonner, le numéro de James s’affiche. Je suis sauvé.
– Quoi de neuf, mon frère ? dis-je sur un ton plus enjoué que je ne le voudrais.
– Eh, tu as déjà dîné ?
Il parle fort et j’entends la musique qui hurle derrière lui.
– Ouais, je viens de terminer. Tu es où ? Au Lion ?
– Ouais, mais on va partir au Kozy Kar. Tu devrais venir. Putain, c’est quand même ton anniversaire aujourd’hui !
Je me tourne lentement vers Nadine. Elle me lance un regard plein d’espoir, peut-être même un peu coquin. Elle était extrêmement contente quand je lui ai dit que je voulais passer mes trente ans juste avec elle, et je sais que si je change d’avis, ça ne va pas le faire.
Mais j’ai l’habitude, et ça ne m’empêche que très rarement de faire ce que j’ai envie de faire.
– D’accord, je lui dis. On rentre un moment à la maison et on te retrouve là-bas. Vers huit heures ?
Je sais que cet endroit est très vite bondé, je ne veux pas me retrouver coincé dehors.
Nadine se penche et m’envoie un bon coup de poing dans l’estomac. Je pousse un léger « Pfff » que James ne semble pas relever.
– À tout à l’heure, alors. Joyeux anniversaire, vieille branche !
– Va te faire foutre, James.
Je raccroche et je la regarde, interrogateur.
– Quoi ?
– C’est quoi ce bordel ? s’exclame-t-elle. Tu m’avais dit que nous passerions la soirée en tête à tête
Je passe ma main dans ma barbe en évitant son regard.
– Ben ouais, dis-je. Les choses ont changé. Maintenant, j’ai envie de sortir.
– C’était censé être notre nuit, siffle-elle entre ses dents.
Je la regarde en fronçant les sourcils.
– Lâche-moi un peu, c’est censé être ma nuit. On vient de faire un dîner mémorable, maintenant on va chez moi pour une mémorable partie de jambes en l’air, avant de sortir rejoindre mes amis formidables.
– Tu peux faire une croix sur la partie de jambes en l’air.
Je lève les mains, immédiatement sur la défensive.
– Bon, attends. Pas de baise d’anniversaire ? Ce n’est pas juste.
– C’est toi qui choisis. Le sexe ou tes copains.
Elle a pris une voix mielleuse, comme si elle jouait, mais je sais très bien qu’elle est sérieuse. Elle bouffe du sexe comme un môme italien boufferait du Nutella.
– Ça n’est vraiment pas juste, je répète. Tu sais que je perds tous mes moyens dès qu’il s’agit de sexe.
– C’est pour ça que tu veux passer par la case « jambes-en-l’air ? »
– Comment est-il possible que tu aies vécu toute ta vie ici sans jamais mettre les pieds au Kozy Kar ? C’est une véritable institution à
San Francisco, comme Pete et les Giants 3 4 et Kirk Hammett. On s’y
installe sur des vieux waterbeds 5 dans des voitures ou des combis Volkswagen. Le sol est entièrement tapissé de magazines porno. Des magazines porno, tu imagines !
– Ça a l’air charmant, répond-elle sèchement.
– Ça l’est ! Je viens d’avoir trente ans, j’ai envie de déconner !
– Tu peux t’éclater, mais ce sera sans moi, siffle-t-elle.
Arghl ! Parfois, avec elle, j’ai envie de m’arracher les cheveux. Mais je ne veux pas en arriver là. J’ai de très beaux cheveux et j’ai entendu dire qu’à mon âge, on pouvait les perdre facilement.
– Parfait.
Je cède, mais je sais que je vais quand même essayer de la convaincre, une fois que nous aurons fait l’amour.
Et ça marche. Une fois arrivés à la maison, je lui arrache ses fringues et je lui fais l’amour. J’ai envie de l’enculer, comme toujours, je me dis que je vais peut-être y parvenir puisque c’est mon anniversaire, mais elle fait de la résistance et je finis par éjaculer partout sur son dos. Bon, c’est sympa aussi. Une heure plus tard, alors que nous sommes vautrés devant la télé et que je lui masse les pieds, mon téléphone se met à sonner.
– Ne réponds pas.
– C’est peut-être mes parents ».
– C’est leur numéro qui s’affiche ?
Je sens qu’elle est contrariée.
– Ça pourrait être une urgence.
Et je réponds.
Je l’entends marmonner « pourquoi n’envoie-t-il pas tout simplement un texto ? » et je lance un « salut mon pote ! » à James.
James m’annonce qu’il y a toute une bande qui m’attend et que j’ai intérêt à rappliquer, sans ça c’en est fini de notre belle amitié. Il profère autant de menaces que Nadine, mais comme c’est un vrai copain, je sais qu’il ne le dit jamais sérieusement.
Je jette un air suppliant à Nadine :
– Est-ce qu’on peut y aller ? Mon meilleur ami voudrait fêter mon anniversaire avec moi. Il va fondre en larmes si je ne viens pas. Et moi aussi.
– Et ton autre meilleure amie ? demande-t-elle d’un air un peu pincé.
Nadine n’aime pas beaucoup Steph qui, pourtant, s’est toujours montrée amicale avec elle, lui offre des réductions sur les fringues et fait de réels efforts pour mieux la connaître.
Je demande à James :
– Steph est avec toi ?
– Pas encore, mais elle va arriver.
– D’accord, je viens.
– T’as intérêt, je l’entends dire avant de raccrocher.
– Linden ! hurle Nadine et, retirant ses pieds comme si j’étais soudain radioactif : Je te déteste.
Je gémis.
– Mais non, et tu n’es pas obligée de venir. Si tu veux, je te dépose chez toi au passage.
– Comme si j’allais te laisser sortir sans moi !
Je la regarde en coin, je sens ma mâchoire qui se contracte. Je m’efforce de garder mon calme. Je la regarde fixement, jusqu’à ce qu’elle se radoucisse.
– Nadine, tu n’as pas à me laisser faire quoi que ce soit. C’est moi qui décide, ok ?
– Désolée, marmonne-t-elle.
Mais je me rends bien compte qu’elle est en pétard. Peut-être que d’autres ne réagiraient pas ainsi, mais moi, ça m’énerve au plus haut point. Nadine a tendance à vouloir tout contrôler, et je n’aime pas ça.
– D’accord, allons-y.
Victoire.
Un peu plus tard, notre taxi nous dépose dans Van Ness Avenue, devant un petit groupe de gens qui font la queue. L’air s’est rafraîchi, mais je suis bien au chaud dans ma parka et ça ne m’ennuie pas d’attendre un peu. Dans le passé, j’aurais soudoyé le portier ou fait semblant d’être un étranger en exagérant mon accent pour gratter la file, mais je ne suis plus aussi pressé. Je me contente d’attendre.
Peut-être que j’ai vraiment pris de l’âge !
Quand nous atteignons la porte, le videur me souhaite un bon anniversaire. À l’intérieur, j’aperçois James et Steph installés au bar. Ils se tournent vers moi, lèvent leurs verres avec des sourires complices et, subitement, tout redevient parfait.
Ces deux-là, ce sont vraiment ceux qui comptent le plus pour moi.
– Il était temps ! s’exclame James.
Il devient très drôle quand il est bourré. Et il l’est, sans le moindre doute. Il devient aussi hyper-sentimental, il vous prend dans ses bras, vous répète qu’il vous aime. C’est ce que j’attends de lui ce soir. Je serais vexé si ce n’était pas le cas.
J’attrape sa main et lui donne une claque dans le dos, mais comme il est saoul, il me serre dans ses bras pour me faire un vrai câlin. Je sens sa bière qui me coule dans le cou.
– Tu as enfin le même âge que moi, murmure-t-il.
Je m’écarte :
– Oui, mais le truc chouette, c’est que tu seras toujours plus vieux.
– Va te faire foutre !
– Toi aussi, mon pote.
Mais, bien sûr, je dis ça en souriant.
Je m’aperçois que Stéphanie me regarde avec ses grands yeux de biche. Une des choses que je préfère chez elle, c’est qu’elle ne se rend pas compte à quel point elle est unique. Même maintenant, debout dans ce bar, les épaules tranquillement rejetées en arrière, dans son pantalon moulant délavé et ce haut complètement dingue (on dirait qu’il a été cousu dans une peau de requin), elle est tellement plus belle que ce qu’elle imagine.
– Joyeux anniversaire, dit-elle avec un doux sourire.
Normalement, elle aussi me serrerait dans ses bras mais là, elle semble timide, elle montre une certaine retenue. Je fronce les sourcils et je me rends compte qu’elle regarde Nadine derrière moi. Nadine qui ne se montre pas vraiment sous son meilleur jour.
– Merci.
Je lui réponds chaleureusement, mais ça me paraît bizarre d’en rester là. Je prends Nadine par le bras et je la fais rentrer dans notre cercle de force. Elle leur dit bonjour, leur fait un sourire, mais il est clair qu’elle n’a pas envie d’être là. Elle aime bien montrer aux autres que ça ne va pas, surtout quand c’est à cause de moi. C’est tout juste si elle ne s’attend pas à être sacrée « meilleure petite amie de l’année » parce qu’elle m’a permis de sortir ce soir.
James se met subitement à hurler :
– Tu connais Penny ?
Eh bien non, et ça fait plusieurs semaines que j’attends ça, depuis que James m’a annoncé qu’il voyait enfin quelqu’un. Il devrait s’en souvenir, mais il est rond comme une queue de pelle et vu la façon dont il dévisage Steph, j’ai l’impression que c’est plutôt à elle qu’il s’adresse.
Avant que quiconque ait pu lui répondre, James se met à brailler « Penny ! » à travers tout le bar.
Ce type n’est peut-être pas une bête de chant, mais il sait crier, ça c’est sûr. Toutes les têtes présentes se figent en un instant dans notre direction.
Et, surgissant de l’obscurité, entre les magazines porno et les vieux combis VW, apparaît une nana qui me semble tout de suite être la femme idéale pour James.
D’abord, elle est couverte de tatouages, elle porte un anneau à
lèvres rouge foncé, des cheveux de feu à la Betty Page 6 et un côté très féminin malgré son look « dure à cuire », couverte de cuir de la tête aux pieds. En plus, elle porte des lunettes de secrétaire sexy qui mettent en valeur son trait épais d’eye-liner. Les verres semblent épais, eux aussi, elle doit donc réellement en avoir besoin, contrairement à tous ces hipsters qui se baladent en ville.
Elle accourt vers James et lui donne une bonne tape sur les fesses en lui lançant :
– Eh, dieu du sexe, je t’ai manqué ?
James hésite entre embarras et fierté. Je crois qu’il éprouve un peu des deux. Il nous jette un coup d’œil rapide.
– Linden, Steph, Nadine, voilà Penny.
Elle mâche un chewing-gum, la bouche grande ouverte. Elle sourit tout en nous évaluant. Elle me détaille jusqu’aux bouts des orteils. J’approuve.
– Contente de te rencontrer, dit-elle.
Elle a l’accent de Jersey. Encore un bon point. Je suis tout à fait certain que cette bombe rockeuse sera capable de faire entrer un peu de plomb dans la cervelle de James en mon absence.
– Pareil, je réponds.
– C’est toi, l’anniversaire ?
– C’est bien moi.
Soudain elle se met à hurler : « Les shots sont pour moi ! » et elle flanque son poing sur le bar pour attirer l’attention du barman. Il la regarde avec prudence, pendant qu’elle crie quelque chose à propos de Jaegermeister.
Je tremble. Cette boisson devrait être interdite aux plus de vingt ans.
– Elle est chou, dis-je à James en prenant mon accent bourge.
– Elle est bandante, admet-il en se frottant le cou.
– Je vois.
Je me dis que tout compte fait, ma promesse de ne plus boire de Jaeger peut attendre mes trente et un ans. Nous nous enfilons tous un shot de ce liquide diabolique avant d’aller nous asseoir dans le bus VW qui jouxte le bar.
À ma grande surprise, une amie de Steph, Nicola, est là. Aaron, le petit copain de Steph, lui, est invisible.
Je recule et l’attrape par la manche :
– Où est Aaron ?
Son visage délicat se crispe une seconde, avant qu’elle réponde :
– Il est à Los Angeles pour le week-end, tu sais, pour des trucs de mannequin.
– Oui, bien sûr, je sais tout ça, je réponds d’un ton moqueur. Après tous ces jours que j’ai passés dans le circuit à montrer mes couilles à des inconnus.
Elle me regarde de travers, pas amusée du tout.
– Il est mannequin, pas acteur porno.
– Bien sûr, bien sûr.
J’adore la titiller au sujet d’Aaron, c’est un de mes nouveaux passe-temps favoris. C’est un type bien, je suppose, mais je trouve qu’il n’a pas inventé le fil à couper le beurre. En fait, il a trois ans de moins que Steph et a encore beaucoup à apprendre pour grandir. Non que je sois parfait, moi aussi je suis assez immature parfois, mais honnêtement, il ne lui arrive pas à la cheville. D’ailleurs, je me demande bien qui y arrive.
Mais là, c’est mon côté copain hyper-protecteur qui parle. Elle a l’air heureuse.
Au moment où elle me donne un coup de poing sur le bras, je lui demande :
– Qu’est-ce que Nicola fait là ?
Steph baisse la voix et tourne le dos à sa copine qui est en train de dire bonjour à Nadine pendant que tout le monde s’assied.
– Elle avait besoin de se changer les idées.
Nicola n’est pas uniquement une fille hyper-classique et un peu guindée, elle est aussi la mère célibataire d’un petit garçon de deux ans. Quand elle s’est fait larguer pour une minette par son ex-copain, j’ai passé pas mal de temps avec elle, même si nous ne fréquentons pas le même milieu.
Comme Steph s’est penchée en avant vers moi pour chuchoter, je hume une bouffée de son parfum frais et fleuri.
– En plus, elle sort avec son gynéco. Alors, je lance une frappe préventive avant qu’il arrive quelque chose, j’essaie de lui montrer qu’il existe d’autres hommes qui, eux, ne sont pas payés pour vous examiner la chatte.
Je jette un coup d’œil à Nicola dans sa robe de soie noire et ses cheveux relevés. Elle a l’air complètement décalée dans ce baisodrome, mais je suis content que ce soit elle qui soit présente plutôt qu’Aaron.
– Dois-je être moi-même et briser tous ses espoirs concernant l’existence de types bien ? je lui demande en me penchant un peu plus pour tenter de respirer encore une fois son putain de parfum.
Steph me fait les gros yeux.
– Essaie juste d’être gentil, cow-boy.
Je ne peux m’empêcher de sourire. Cow-boy, elle ne m’a pas appelé comme ça depuis des mois. Ça me fait chaud au cœur, et même un peu bander. Je veux me laisser envahir par cette sensation avant de me rendre compte que c’est impossible.
Je m’installe à côté de Nadine en ignorant la flamme qui brûle dans ses yeux noirs. Elle veut que je sache qu’elle est en pétard pour une raison que j’ignore, probablement parce que je parle avec Steph. Peut-être qu’elle m’a surpris en train d’essayer de la sentir. Ce ne serait pas la première fois.
James me tend une bière venue d’on ne sait où, et je l’engloutis. L’alcool coule à flots ce soir, mes trente ans commencent à la mettre un peu en sourdine.
C’est un sacré soulagement pour moi de sortir avec mes copains. Nous ne le faisons plus très souvent. Comme James est avec Penny et Steph avec Aaron, et bien sûr moi avec Nadine, je commence à trouver que les choses sont en train de changer. Au fur et à mesure que nous vieillissons, nous nous impliquons davantage avec nos moitiés, dans nos vies personnelles, tout en essayant de profiter le plus possible de ces années qui défilent. Les liens qui nous unissent sont en train de se détendre.
Mais je ne veux pas arriver à mes quarante ans, marié avec Nadine, deux ou trois morveux sur les bras et plus personne autour de moi, juste le souvenir de deux personnes que j’aimais, que je connaissais jadis. Je ne veux pas les perdre.
Mais en faisant le tour de la table, je me demande si ça n’est pas dans l’ordre des choses. L’âge nous a réunis, l’âge va nous séparer.
Ok, je commence à être bourré et à tout dramatiser. Je suis sur le point de suggérer une autre tournée de shots – pas cette merde de Jaeger, cette fois-ci, désolé Perry – quand Nadine se tourne vers moi.
– Linden, j’ai mal au crâne.
Elle souffre parfois de migraines, donc je ne peux pas savoir si elle joue la comédie pour que je la ramène à la maison.
– D’accord, je murmure.
Je suppose qu’elle m’évite une bonne gueule de bois pour demain matin. Je jette un regard circulaire aux autres en m’arrêtant juste un instant sur Steph.
– Désolé les amis, on va devoir rentrer.
James pousse un cri de dépit.
– Quoi ? Mais vous venez juste d’arriver !
– Ça fait plus d’une heure qu’on est là.
De toute façon il est trop saoul pour remarquer le temps qui passe.
– J’en ai trop fait ? demande Penny à James en essayant de parler doucement sans y parvenir.
– Personne n’en a trop fait. Je dois voir mes parents demain, donc il faut que je dorme un peu avant.
– Tes parents sont en ville ? me demande Steph, surprise.
Je lui jette un coup d’œil rapide et reconnais immédiatement son expression. C’est presque la même qu’a eue Nadine quand je lui ai annoncé que je les verrais seul. Merde, est-ce que Steph aussi a envie de les rencontrer ? Après avoir rencontré mon emmerdeur de frère, elle veut voir le reste de la famille ? Voilà que mes parents deviennent subitement les gens les plus populaires qui soient. Enfin, pour tout le monde, sauf pour moi.
– Ouais, ça c’est décidé à la dernière minute. Pour mon anniversaire.
– Et bien, tiens-moi au courant, dit-elle.
Pendant un instant, c’est comme si nous étions à nouveau chez moi, vautrés sur le canapé à nous raconter nos histoires de famille. Elle sait pratiquement tout de la mienne et de nos relations difficiles, tout comme moi, je sais tout sur la sienne.
Ça me manque. Je me suis rendu compte ce soir que beaucoup de choses me manquaient.
Nadine me pousse du coude, elle insiste pour que nous partions maintenant.
– Je le ferai, dis-je à Steph en lui lançant un regard entendu.
Si j’ai besoin de faire des confidences à quelqu’un, ce sera à elle en priorité.
Avant que James puisse faire le tour de notre table pour me serrer dans ses bras, je passe un des miens autour de la taille de Nadine et la pousse vers la sortie. En me retournant pour faire au revoir de la main à tout le monde, j’entends James me traiter de « p’tite bite ».
À peine rentré chez moi après avoir déposé Nadine en taxi, je me mets au lit. Ça sent encore le sexe. J’ai un goût de bière dans la bouche et un début de mal au crâne. Je ne me sens pas prêt pour demain. Allongé dans le noir, mes pensées se mettent à tourner en rond. Tout est en train de changer autour de moi. Je ne suis nulle part, en tout cas pas là où je voudrais être.
Je ne sais pas vraiment ce que je veux.
Mais je sais que je ne l’ai pas.
1. Aux USA, on appelle comme ça les femmes de trente ans sans enfants qui draguent en boîte ou dans des fêtes.
2. L’Embarcadero est une artère construite sur des remblais qui longent le front de mer, le long de la baie de San Francisco.
3. Pete’s Tavers est un bar célèbre à San Francisco où se retrouvent les fans des Giants pendant leurs matchs.
4. Guitariste du groupe de heavy métal Metallica.
5. Lits à eau.
6. Mannequin américain célèbre dans les années 50 pour ses photos de pin-up et ses clichés fétichistes.
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