Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 23 - Linden
CHAPITRE 23
Linden
Je me souviens qu’une fois, quand j’étais encore petit, j’étais allé
aider ma mère aux écuries. Enfin, je ne l’aidais pas vraiment, je traînais autour d’elle. Ma nurse était en congé, du coup ma pauvre mère était obligée de d’occuper de moi et de Bram. Enfants, nous étions vraiment des sales gosses. Bram adorait grimper dans le grenier à foin et sauter sur les balles en dessous. Moi, je me faufilais dans chaque stalle. Ce jour-là, j’espionnais ma mère. Je savais qu’elle détestait nous voir jouer autour d’elle quand elle essayait de travailler, alors je me tenais à carreau. Je me rappelle que je l’observais en me demandant ce que pouvaient bien avoir les chevaux pour qu’elle les aime tellement plus que moi.
Ce jour-là, elle bichonnait un yearling qu’elle voulait vendre, je crois. Je me souviens que c’était une pouliche et que j’avais imaginé qu’elle me l’offrirait peut-être. Maman semblait tellement s’intéresser à elle.
Quand elle est partie voir un autre cheval, je me suis glissé dans la stalle de la pouliche. Je crois bien qu’elle s’appelait Appelton, même si je réalise à présent que c’est le nom d’une marque de rhum. Ce qui ne m’étonne pas, finalement.
Je caressais le cheval, exactement comme maman l’avait fait, quand Bram a jeté quelque chose dans la grange. La jument a sursauté, s’est mise à ruer et m’a donné un coup de sabot en pleine tête. Bien sûr, je n’étais pas censé être là.
Tout ce dont je me souviens, c’est d’une explosion sourde dans mon crâne, et tout est devenu noir, entièrement noir. Je me suis réveillé plus tard. Un vétérinaire m’examinait. Apparemment, c’était plus simple de l’appeler que de faire venir un médecin.
Pratiquement toute ma vie, j’ai pensé que c’était l’événement le plus effrayant qui me soit arrivé. Mais maintenant, c’est différent. Complètement.
Survivre à ce crash d’hélicoptère est le truc le plus flippant qui me soit jamais arrivé. C’est une des expériences les plus traumatisantes qui existent et, heureusement, c’est assez rare. Mais ce n’est pas le crash en lui-même qui m’a fiché une telle frousse. Ça n’a rien à voir avec ça. C’est après, quand je me suis réveillé seul à l’hôpital, sans personne qui compte pour moi sur cette Terre. J’étais seul – peut-être pas physiquement, heureusement, mon père et mon frère étaient là – mais j’étais seul en pensées. Mon cœur appartenait toujours à quelqu’un d’autre et j’avais failli mourir sans la revoir.
C’est à ce moment-là que la perte de ces deux derniers mois, le désespoir et le changement, tout est venu valdinguer et me broyer au point que je n’avais plus d’autre choix que de rendre les armes. Accepter le deuil. Accepter les choix de merde que j’avais faits. Tout était de ma faute.
J’ai pleuré. J’ai pleuré comme un môme cette première nuit. Tous les calmants qu’ils m’injectaient pour soulager la douleur n’arrivaient pas à calmer cette douleur-là, bien trop profonde pour être atteinte. L’accident était terminé, mais je me brisais encore et encore à l’intérieur.
À cause de Stéphanie, la femme que j’avais perdue, la femme que j’avais rejetée.
Et pourquoi ? Pour avoir meilleure conscience ? Par fierté ? Pour rien. C’était pour rien du tout. Le mot « rien » sonne tellement creux.
Quand Stéphanie est apparue à côté de mon lit, j’ai cru que je faisais un rêve. C’était impossible qu’il me suffise de souffrir ainsi et de désirer follement sa présence pour qu’elle soit là, dès le lendemain. Je ne suis pas magicien.
Mais ce n’était pas un rêve.
Je suis en train de regarder James, mais ce n’est pas lui, la personne que j’ai envie de voir. Cette personne-là est repartie. Cette personne-là m’a pris mon cœur.
– Est-ce que Steph était vraiment là ? je lui demande.
Ma gorge est tellement enflammée que j’ai l’impression d’avoir avalé du papier de verre. La pièce tourne toujours, comme si j’étais dans une machine à laver sur cycle linge délicat, alors peut-être était-ce vraiment un rêve. Comment savoir ?
Mais il hoche la tête.
– Ouais, elle était bien là.
Alors pourquoi est-ce que j’ai encore mal ?
– Écoute, je sais bien que tu n’as aucune envie de me voir.
Je ne peux pas m’empêcher de froncer les sourcils, bien que ça me fasse mal à la tête.
– En réalité, je pensais que c’est moi la dernière personne que tu aurais envie de voir.
Vu la façon dont les choses se sont passées entre nous, je suis même choqué par sa présence.
Je suis choqué que Steph soit venue, elle aussi. Et, tout à coup, je me mets à penser à quelque chose que j’espère être faux. Est-ce qu’ils sont ensemble ? Est-ce que James a été au bout de ses intentions la concernant ? Est-elle à nouveau tombée amoureuse de lui ?
Était-ce de ma faute ?
Mon cœur bat la chamade. Il n’existe pas de morphine assez puissante pour ça.
James se gratte la tête en soupirant. Il s’assied sur la chaise en plastique à côté de mon lit.
– Linden, je veux te dire un truc, et ce n’est pas facile.
Oh bordel de merde. J’avais raison.
– Ok.
Mon sang bat dans mes oreilles, j’arrive à grand-peine à sortir un son audible.
– Tu vas m’en vouloir à mort.
– Ça sonne merveilleusement bien.
– Et sans doute n’est-ce pas le meilleur moment pour te le dire, mais si je ne le fais pas, tu ne retourneras jamais là où tu devrais être. Et tu sais où tu as besoin de vivre, non ? Tu as besoin de revenir à San Francisco. Et tu as besoin de vivre avec elle.
D’accord. Je mets un certain temps à assimiler ce qu’il me raconte, mais ce n’est pas du tout ce que à quoi je m’attendais.
Il déglutit avec peine.
– Je t’ai dit que j’étais amoureux de Stéphanie, et tu sais quoi ? Je l’étais. Quand on était ensemble, je l’étais. Et après qu’on avait rompu… Ouais, j’ai eu un mal de chien à m’en détacher. Faire à nouveau l’amour avec elle ne m’a pas aidé, je dois dire. Ce n’est pas comme si je t’avais menti, mais… quand je t’ai dit que j’avais rompu avec Penny parce que j’étais toujours amoureux de Steph, je ne savais vraiment pas ce que je disais.
– C’est un peu confus, lui dis-je. Tu dois être au courant que j’ai eu un traumatisme crânien.
Il me regarde bien en face, comme s’il allait se lancer.
– Je la désirais plus que je n’étais amoureux d’elle. Je voulais qu’elle me désire. Et je voulais te la prendre. Parce que je savais. Depuis toujours, je savais ce qui se passait entre vous deux. Je savais que vous me mentiez, que vous me cachiez des trucs, que vous faisiez vos coups en douce. Je n’aimais pas ça. Et plus encore, je ne trouvais pas ça juste. (Il fait une pause.) C’est difficile à admettre pour moi, mais j’étais jaloux. Je voulais que tu saches ce que ça faisait de perdre quelqu’un, de se sacrifier. Je ne voulais plus que tu aies tout, tout le temps.
Je ne réalise pas à quel point je serre les dents avant que ma tête se mette à me faire vraiment mal. Mais ça n’est rien, en comparaison de la rage intérieure que je ressens.
– Qu’est-ce que tu me chantes, bordel ? (C’est la seule phrase que j’arrive à prononcer.) Pourquoi tu m’as fait ça ?
Il a un sourire glacé.
– Parce que tu me le faisais à moi. Et parce que j’étais un ami minable qui ne pouvait s’empêcher de t’en vouloir. Je n’en suis pas fier, mais c’est la vérité.
Je me mets à jurer.
– Putain, tu vas me faire péter un câble. Si cette saleté de bras n’était pas en compote, je te casserais la gueule. Et merde, je parie que je peux y arriver d’une seule main !
Et j’essaie de l’attraper, mais je suis arrêté dans mon élan par ma perf.
– Je suis désolé, dit-il, sans bouger, comme s’il voulait que je le tue. J’ai tout foutu en l’air. J’ai pourri notre relation, et celle que tu avais avec Steph. Tout. Même mon histoire avec Penny ! Juste parce que j’étais trop minable, trop aveuglé et trop en colère pour me rendre compte de ce que je faisais.
J’arrive à peine à parler.
– Pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça maintenant ? je hurle. Je suis à moitié mort, dans ce putain d’hôpital. Tu m’as raconté toute cette merde pour apaiser ta pauvre petite conscience ?
Il secoue la tête.
– Non, parce que je ne me sens pas mieux pour autant, et je ne crois pas que ça va s’arranger. Je te raconte ça maintenant parce que Stéphanie est là. Parce que tu n’as pas à t’en faire concernant mes sentiments. Parce que tu ne devrais pas te sentir coupable. Je te dis ça pour que tu te battes pour la récupérer. Elle le mérite. Quelqu’un qui se batte pour elle. Chacun de nous a été avec elle un moment, et on a eu tous les deux beaucoup de chance. Mais c’est toi qui peux l’avoir à nouveau, c’est toi qui devrais l’avoir. C’est avec toi qu’elle veut être. Ça a toujours été toi.
Je ferme les yeux pour essayer de reprendre ma respiration.
– Je lui ai brisé le cœur.
– Et alors ? Rien à foutre, rattrape le coup, c’est tout.
J’ouvre un œil pour m’apercevoir qu’il s’est levé et qu’il me regarde d’un air menaçant.
– On a tous les deux merdé, mais tu es celui qui a le plus de chances de réparer. Récupère-la. Regagne son cœur.
– Elle ne veut plus de moi.
– Putain, mais elle est toujours raide dingue de toi ! s’écrie James, exaspéré.
J’ai tellement envie de le croire, mais je ne vois pas comment elle pourrait encore m’aimer après ça. L’amour est si inconstant, si précieux, si fragile. C’est impossible qu’elle s’y soit tenue. Elle ne pourra jamais me pardonner après ce que je lui ai fait.
– Tu l’aimes encore ? me demande-t-il calmement.
Je ne réfléchis même pas, je hoche la tête.
– Oui. Plus que jamais. Je l’aime plus que tout.
Et ma poitrine s’affaisse un peu plus à chaque mot qui sort de ma bouche. Peut-être que c’est une de mes côtes cassées, je ne sais pas.
– Excusez-moi, lance l’infirmière sur le pas de la porte – elle s’appelle Andie, je crois – les heures de visite sont terminées. Il faut qu’il se repose maintenant.
Je jette un regard paniqué à James.
– Où est Steph ?
– Avec Bram, je crois, répond James qui demande à l’infirmière dans la foulée : Il n’y a personne dehors dans le couloir ? Une fille avec un pull gris et des cheveux noirs ?
Elle secoue la tête.
– Non, personne. S’il vous plaît, Monsieur, allez. Vous pourrez revenir demain.
James se retourne pour me jeter un regard.
– Désolé, mec. Je vais voir si on peut rester un jour de plus. Elle a dit qu’elle ne pouvait pas se permettre de ne pas ouvrir sa boutique, alors…
Alors elle va rentrer chez elle. C’est déjà un sacré miracle qu’elle soit venue.
– Tu veux que je lui dise quelque chose ? demande James.
Je secoue doucement la tête.
– Non.
Parce que ce que j’ai à lui dire, il faut que je puisse lui dire de vive voix. Mais j’en suis incapable, pour l’instant.
– Je te le répète, je suis désolé, dit-il. Je ne voulais pas te déverser toute cette merde. Mais je voulais que tu saches que j’avais merdé et que je vais essayer de redevenir un vrai pote. Tu me manques un max, frangin. Ce n’est plus pareil sans toi.
Je ne sais pas quoi penser ni quoi dire, je me contente de hocher la tête.
– Dis à Steph… (Quoi lui dire ?) Dis-lui que je suis heureux qu’elle ait pu venir.
– Bien sûr mon pote.
Mais même comme ça, je n’arrive plus vraiment appeler James « mon pote ». Je ressens un autre pincement au cœur quand il sort.
*
* *
– Linden… (J’entends une voix féminine qui m’appelle.) Mon chéri, est-ce que tu m’entends ?
Ce n’est pas la voix féminine que j’espérais.
J’entrouvre lentement les paupières. Le soleil inonde ma chambre d’hôpital. Ma mère est à mes côtés, assise sur une chaise. Sa main, sa petite main pâle à la peau fine comme du papier à cigarette, est posée sur mon avant-bras. Il n’y a personne d’autre dans la chambre. Nous sommes seuls. Je ne me rappelle pas la dernière fois que j’ai été seul avec elle.
– M’man, dis-je avec peine.
Je me redresse pour m’asseoir.
– Chuttt ! me dit-elle en pressant sa main sur mon bras. Ne bouge pas.
Son haleine sent l’alcool, bien sûr, mais elle a le regard clair. Du moins je crois. Elle a l’air préoccupée, également. C’est très bizarre. J’arrive à lui demander :
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– Je suis venue voir mon garçon. (Elle n’a l’air ni triste ni offensée par ma question. C’est comme si elle savait que c’est un peu étrange qu’elle soit là, à prendre soin de son fils à l’hôpital.) Comment te sens-tu ?
– Comme après un crash d’hélicoptère.
Elle sourit. C’est une ligne mince et dure, mais qui atteint tout de même ses yeux. Elle est habillée très simplement, avec un pull blanc à col roulé et un pantalon beige. Elle ne porte aucun bijou. On dirait aussi qu’elle n’a pas dormi depuis plusieurs jours, mais ça pourrait très bien être les traces d’une cuite.
– Ton père veut attaquer cette compagnie d’hélicoptères en justice.
– Ça ne m’étonne pas.
– Tu t’y opposes ?
Je soupire. Je ne sais pas si ça aura la moindre utilité.
– Nous n’avons pas besoin de cet argent, n’est-ce pas ?
– Bien sûr que non, dit-elle. Mais je crois que c’est pour le principe. Les gens qui créent des dégâts doivent payer pour ça.
– Mais je ne sais pas ce qui s’est réellement passé, de qui c’était la faute.
– Ils ont dit que c’était une panne électrique.
– Je suis certain qu’un meilleur pilote aurait réussi à se poser.
– Linden, dit-elle alors d’une voix plus forte, tu es l’un des meilleurs pilotes qui existent.
Je dois admettre que je suis scié. J’en bave un peu, mais je ressens une étrange chaleur dans les côtes.
– Ce n’était pas ta faute, ajoute-t-elle. Nous le savons tous. L’entreprise est dans son tort.
Je soupire lourdement.
– Mais ce sont des choses qui arrivent. C’est un risque à courir. Je sais que je cours un risque chaque fois que je décolle. Je sais ce que je fais. C’est une machine complexe, sophistiquée, composée de rotors, d’arbres de transmission et de câbles, qui vole à la verticale. Et tu sais à quoi t’attendre chaque fois que tu entres dans ce genre d’engin. Tu peux faire tout ce que tu peux pour être en sécurité, tu ne le seras jamais vraiment, parce que c’est impossible. Mais c’est la vie.
– C’est la vie, répète-t-elle. Ce qui veut dire que tu vas voler à nouveau ?
– Bien sûr, je dis sans peur et sans hésiter. Je ne sais pas si je retournerai dans la même boîte, mais je ne vais pas m’arrêter de voler à cause d’un accident. Je sais que ce n’est pas exactement ce que tu voudrais entendre, mais je suis fait pour ça.
Elle soupire délicatement.
– Je sais, fils. Ton père et moi n’avons pas été vraiment… enthousiastes… quand tu as choisi cette carrière. Et c’était exactement pour cette raison. Personne n’a envie de voir son enfant se blesser.
J’essaie de l’interrompre, de lui dire que je suis surpris qu’elle se rappelle qu’elle a des enfants, mais je la laisse continuer. C’est rare. Très rare.
Elle remonte les manches de son pull avant de poursuivre.
– Mais si tu penses que c’est ce que tu veux vraiment, et si cet accident, cette horrible, horrible chose ne t’a pas dégoûté de ta passion… eh bien, c’est que ta passion est la plus forte. Et nous n’avons rien à dire, ni personne d’ailleurs. (Elle attrape ma main.) Je sais qu’on ne le dirait pas, mais ce que nous voulons, vraiment, c’est ton bonheur.
Je pense que c’est ce qui se rapproche le plus d’un « je t’aime », alors je m’en contente.
– Bon, dit-elle en se levant lentement, est-ce que tu vas rester ici ? Ou est-ce que tu vas retourner à San Francisco ?
Je tressaille, ce qui réveille la douleur.
– Pourquoi est-ce que je retournerais à San Francisco ?
– Je crois que c’est là-bas que tu es le plus heureux.
Je déglutis.
– Je ne sais pas.
Je ne peux pas imaginer retourner là-bas sans vivre avec Stéphanie. Ma mère m’observe un moment, avec ses yeux étrangement clairs. Puis un léger sourire apparaît.
– Tu sais, ton père m’a dit qu’il avait enfin rencontré cette fille.
– Cette fille ?
– Stéphanie, dit-elle un brin cérémonieusement. Je ne veux pas te dire comment tu dois mener ta vie, Linden, et je sais que tu détesterais ça. (Elle rit un peu d’elle-même.) Mais si tu as l’intention de voler à nouveau, malgré l’accident, malgré les risques que tu cours, et tout ce qui s’ensuit, peut-être seras-tu enclin à faire d’autres choses. Peut-être que les hélicoptères et les cœurs ne sont pas si différents.
– Qui es-tu ?
Les mots sont sortis tout seuls. Elle ressemble à ma mère, mais elle n’agit pas du tout comme elle, pas comme la mère que j’ai connue toute ma vie durant.
– Je sais, je sais, dit-elle en me tapotant la main une dernière fois avant de se diriger vers la porte. Parfois, il en faut énormément pour que quelqu’un se réveille.
Puis elle me lance un gentil sourire et elle quitte la pièce.
Je reste là, à me demander si elle parlait d’elle.
Ou de moi.
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