Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 21 - Linden
CHAPITRE 21
Linden
Un mort ambulant. Voilà à quoi ça ressemble. C’est à ça que
ressemble cette peine immense, ce cœur broyé, ce cœur en ruine. Je n’ai jamais éprouvé ça auparavant. J’espère que ça ne recommencera jamais.
Le plus drôle, c’est que je sais que ça n’arrivera jamais plus. Parce que je n’offrirai plus jamais mon cœur à quiconque. Il appartient à Stéphanie. Pour toujours.
Et comme il lui appartient, moi, je n’en ai plus.
Au plus profond de moi, oui, peut-être. Mais j’éprouve un tel chagrin, je suis au fond d’un trou si profond que je ne le sens plus. Il y a simplement un puits à l’intérieur de moi qui se creuse un peu plus à chaque instant. Sans aucun répit.
On dit que c’est la nuit le pire moment. Moi, je trouve que c’est le matin. Le matin quand je me réveille, que je veux la prendre dans mes bras et que je n’attrape que du vent. Le matin, quand personne ne me sermonne plus parce que je bois mon jus d’orange à même la bouteille. Le matin, quand je prépare des œufs brouillés pour une seule personne, quand je n’ai plus aucune raison d’aller faire un tour dans le quartier de Mission, quand je fais trop de café parce que je ne sais plus en faire moins.
Le matin, quand je ne peux pas l’embrasser pour lui souhaiter une bonne journée.
Je ne peux plus jamais l’embrasser.
Je l’ai perdue pour de bon. Une bonne fois pour toutes.
Tout ça pour apaiser ma conscience. Pour avoir l’impression de n’avoir rien fait de mal.
J’ai concédé quelque chose à James pour la première fois de ma vie, et je commence à croire que ce n’était surtout pas la chose à faire.
De toute façon, tout ça m’est retombé dessus.
Plusieurs jours après avoir rompu avec Steph, je ne pouvais toujours pas supporter la présence de James. Si, d’une certaine façon, il m’en avait voulu jadis, maintenant c’était moi qui commençais à lui en vouloir. Je commençais à l’accuser de tous les maux.
Mais voilà que la veille de Noël, il m’invite chez lui. Il ne travaille pas. Il veut boire un verre, mais pas au Lion. Alors j’y vais. J’apporte un pack de 12, parce que c’est ce que font les potes, en général.
La porte est ouverte. James habite dans un quartier pourri, mais il a fait une super-déco chez lui. Le voisinage craint quand même.
– Salut ! Tu devrais quand même fermer ta porte, lui dis-je en entrant et en la refermant à clé derrière moi.
Il est assis bien calé dans son canapé et me regarde, comme s’il m’avait attendu tout le temps.
– Quoi de neuf ? je lui demande en posant le pack de bière sur la table de la cuisine. (La pièce sent la beuh, mais je ne sais pas s’il est défoncé ou pas.) Pourquoi est-ce que tu as ta gueule des mauvais jours, mon frère ?
– Je n’arrive pas à croire que tu m’as menti.
Son visage et blanc comme la craie, et je comprends alors que je suis foutu. C’est presque un soulagement.
Malgré tout, je dois essayer.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Stéphanie, poursuit-il.
Et ma première pensée est, putain de merde, est-ce qu’elle lui a parlé ? Est-ce qu’elle lui a dit qu’elle savait qu’il était amoureux d’elle ? Qu’est-ce qu’elle lui a dit d’autre ?
Est-ce qu’elle va bien ?
Bien sûr que non, elle ne va pas bien. Je lui ai brisé le cœur.
– Qu’est-ce qu’elle a ? je demande, avec un reste d’espoir.
– Tu baises avec elle. Depuis des mois.
Et voilà. La foutue vérité.
Je lève le menton en signe de défi.
– Qui te l’a dit ?
– Kayla, sa copine. Elle dit que tu lui as brisé le cœur. Je suppose que ça a un rapport avec moi, non ?
Je ne sais pas quoi répondre, alors je me tais. Il n’y a rien à dire.
– Tu ne t’excuses pas ? me demande-t-il amèrement.
D’accord. Je suppose qu’il le faut ? Mais ça ne changera rien.
– Je suis désolé de t’avoir menti.
– Bien sûr, dit-il en hochant la tête. Ok, tu m’as menti. En plein dans la gueule. Tu m’as dit que tu n’étais jamais sorti avec elle.
– Je suis sorti avec elle.
– Pendant des mois.
– Pendant des mois. J’avoue.
– Depuis quand es-tu amoureux d’elle ?
– Depuis aussi longtemps que toi.
Il secoue la tête en riant tristement.
– Et, bien entendu, tu finis par être celui dont elle tombe amoureuse. Il fallait que ce soit toi, n’est-ce pas ?
Je n’arrive pas à avaler la boule que j’ai dans la gorge. Il ne fallait pas que ça se passe ainsi. Mais je ne suis pas mécontent que ça ait eu lieu.
Je fais une pause avant de poursuivre :
– Mais j’ai rompu avec elle parce que je ne voulais pas que tu sois malheureux. Je ne savais pas que tu l’aimais, James. Allez.
Il me lance un regard glacé, un regard de vipère.
– Mais tu t’en doutais quand même ? Tu m’as dit que non, mais tu me mentais, de toute façon. As-tu au moins pensé que je ressentais quelque chose pour elle ?
– Oui, peut-être, mais pas comme ça…
Sa langue claque.
– Typique. On ne peut pas dire que ça me surprend. Je l’ai vue en premier, mais je suppose qu’elle t’était destinée à toi, de toute façon.
– Elle n’appartient plus à personne.
Il hausse les épaules.
– Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?
Je suis abasourdi.
– Mais j’ai renoncé à elle pour toi. Ça compte, quand même.
Il se met soudain à me hurler dessus :
– Tu as renoncé à elle pour toi tout seul ! Pas pour moi. C’était pour te débarrasser de ta culpabilité, pour te sentir mieux, plus noble, meilleur, alors que tu n’es qu’un enfoiré d’égocentriste. Tu en as toujours été un et tu en resteras toujours un. (Il reprend sa respiration.) Mais au moins, maintenant, tu sauras ce que c’est de perdre quelque chose. Tu l’as perdue. Et maintenant, tu m’as perdu moi aussi.
Inutile de protester. Je n’ai pas besoin qu’il me dise d’aller me faire foutre, comme l’a fait Stéphanie. Je me contente de hocher la tête, de faire demi-tour et de quitter l’appartement.
Je laisse James et le pack de bière derrière moi.
*
* *
C’est étonnant ce que les gens sont prêts à faire le jour de Noël, si vous les payez suffisamment bien. À 9 heures tapantes, me voilà qui traîne mes valises dans l’aéroport de San Francisco. Mon appartement est entièrement vide, tout ce qu’il contenait a été chargé dans un camion de déménagement. J’ai non seulement trouvé des gens d’accord, contre une bonne rétribution, pour bosser toute la journée à charger mes merdes, mais aussi un chauffeur geignard prêt à leur faire traverser tout le pays.
J’ai d’abord pensé m’en occuper moi-même. Mais quand j’ai appelé mon père la nuit dernière pour lui annoncer que j’acceptais son offre concernant l’appartement dans Manhattan, il a insisté pour que j’arrive à temps pour Noël. Qui est, comme vous le savez, demain.
Ce sera mon premier Noël en famille depuis dix ans. Je ne sais plus vraiment quoi espérer ni qui est ma famille. Mais je sais que ce sera mieux que de rester à San Francisco où je n’ai plus rien à faire. Mon père avait raison. À quoi bon tenter de m’enraciner quelque part si je n’ai nulle part où pousser ?
Il n’y a plus de Stéphanie. Il n’y a plus de James. Et même si j’aimais passionnément mon boulot, il y en existe des tas d’autres. Manhattan regorge d’hélicoptères à piloter.
Manhattan est plein de nouvelles opportunités.
Je monte dans l’avion, et pendant que nous faisons la course avec un autre vol qui décolle en même temps, je regarde les arêtes du
Transamericana Pyramid 1 et le Golden Gate qui disparaissent dans le brouillard à travers le hublot.
Je laisse mon cœur à San Francisco.
1. Bâtiment de forme triangulaire, 600 Montgomery Street, à San Francisco.
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