Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 8 - 30 ans - Stéphanie
CHAPITRE 8
30 ans
OceanofPDF.com
Stéphanie
Vous savez, votre anniversaire ne peut pas bien se passer quand vous commencez votre journée avec de l’eau qui vous coule sur le front, comme dans une sorte de supplice chinois.
J’ouvre un œil au moment précis où une autre goutte me frappe.
– Mais qu’est-ce que c’est ?
Je m’essuie vite le visage en me redressant pour échapper aux gouttes. Je lève les yeux vers le plafond, là où une énorme poche s’est formée, d’où l’eau goutte directement sur mon lit. C’est le pompon. J’ai acheté ce minuscule appartement dans le quartier de Mission il y a à peine deux mois, et il tombe déjà en ruines. Avant, lorsque j’étais locataire, j’aurais juste eu à appeler le propriétaire pour qu’il s’en occupe. Mais à présent, mon appartement c’est mon problème, et je vais devoir gérer moi-même toutes les inondations qui vont survenir.
Super-anniversaire, vraiment ! Voilà une nouvelle décennie qui s’annonce, remplie de nouvelles responsabilités, mais je ne me souviens pas d’avoir donné mon accord pour ça.
Je pousse un soupir en sortant de mon lit. J’aurais bien aimé qu’Aaron soit resté avec moi cette nuit, il aurait pu m’aider. Mais je me rappelle aussi sa tendance à prendre ses cliques et ses claques dès qu’un pépin s’annonce. (En fait, pour n’importe quoi d’autre que poser devant un appareil photo.) Je sais qu’appeler Linden serait une meilleure idée. Lui au moins, il assure en cas de coup dur. Mais je ne le fais pas. Sa petite copine me déteste, et mon SOS serait mal compris. En outre, c’est mon appart, c’est ma responsabilité.
J’ai trente ans maintenant. Il faut que j’enfile mon costume d’adulte et que j’assume.
Le truc étonnant quand on vient d’avoir trente ans, hormis le fait d’être réveillée en sursaut, c’est que ce n’est pas aussi catastrophique que ce qu’on imagine. Vingt-neuf, c’était bien pire. Quand cette année charnière magique et terrible arrive enfin, alors que vous l’avez tellement redoutée, vous avez déjà fait la paix avec elle.
En revanche, je n’arrive pas à faire la paix avec l’idée d’avoir acheté un appartement plein de fuites. Je suppose que c’est un peu de ma faute, j’ai choisi le modèle le plus petit et le moins coûteux dans un coin un peu pourri de ce quartier, mais acheter à San Francisco est tout simplement démentiel. Si ma mère ne s’était pas portée caution (apparemment les banques n’apprécient pas les travailleurs indépendants) et si ça n’avait pas été un de ses neveux qui vendait, je n’aurais jamais réussi à acheter.
Mais c’est chez moi, bien que ce ne soit pas exactement le genre de chez-moi que j’avais imaginé pour mes trente ans. C’est un deux-pièces de cinquante-cinq mètres carrés avec un salon minuscule et un balcon plus minuscule encore, qui donne sur une petite église et sur les SDF qui squattent les bancs du parc, bien loin de l’image d’Épinal de la maison victorienne peinte aux couleurs pastel, avec un jardin à l’arrière, dont j’avais rêvé. J’avais également rêvé que j’aurais une flopée d’enfants qui courraient dans la maison, un mari et des voisins qui passeraient tout le temps. Et peut-être même que le beau-frère super-sexy de mon mari répéterait avec son groupe underground des morceaux des Beach Boys dans le garage. En y réfléchissant un peu, je me dis que mes trente ans rêvés étaient entièrement basés sur des
épisodes de 1 La fête à la maison. Pas très réaliste.
J’attrape une bassine sous l’évier et je la pose sur mon lit. La première goutte tombe dedans en faisant un ping rassurant. Ça devrait faire l’affaire pour l’instant.
De toute façon, mon réveil allait sonner dans une demi-heure. Je passe sous la douche et je me pomponne pour cette journée particulière. Je passe un temps fou à me faire un brushing puis à faire boucler mes cheveux, mais puisque je vais aller plus tard au Lion pour fêter mon anniversaire, ça vaut la peine de me donner du mal. J’ai enfin trouvé la bonne coupe et la bonne couleur pour mes cheveux, quelque chose de sophistiqué et j’espère un peu sexy. Ils tombent sur mes épaules et cette teinte chocolat profond avec quelques mèches rouges fait paraître mes yeux plus grands et plus bleus.
Ça me vieillit un peu, mais c’est très bien, même si j’ai un peu l’impression que ça accentue mon côté pimbêche renfrognée.
Nous sommes jeudi, donc je me jette dans le travail en épluchant ma liste des choses à faire. Un an après l’ouverture du magasin, j’ai enfin décidé d’embaucher quelqu’un pour m’aider. Je l’aurais bien fait plus tôt si j’avais pu, mais c’était impossible, je devais économiser pour acheter mon appartement. En outre, je crois que j’ai du mal à déléguer.
Mais si je continue à vouloir tout faire moi-même, je vais y laisser ma santé. Je réussis à peine à faire de la gym après le boulot, et maintenant mon corps balance entre le rond et le trop rond, je déjeune trop souvent sur le pouce au magasin. J’engloutis du fastfood pas franchement sain, et quand je rentre à la maison, je suis tellement éreintée que je n’ai plus envie de baiser. Et j’aimais énormément ça, baiser, c’est pour vous dire !
Aaron est toujours mannequin. Et il est, comme dit ma copine Nicola, tellement « hot » qu’on s’y brûlerait.
Il me tape aussi pas mal sur les nerfs ces derniers temps, mais je pense que c’est dû au stress et que l’excès de travail me fait rabrouer tout le monde. C’est sacrément difficile, quand vous bossez comme une folle pour gérer votre business et votre vie personnelle (c’est peut-être la même chose, finalement) et que votre compagnon n’a pas la moindre idée de ce que signifie un travail acharné. Il va à des shootings photo, environ une fois par semaine, et le reste du temps, il se goinfre et picole dans des soirées privées, et il montre son joli minois et son corps dénudé sur Instagram. La plupart du temps, il dort jusqu’à onze heures du matin. Merde, il a vingt-sept ans, pas dix-sept !
Mais je mets mes récriminations de côté et je m’efforce de me composer un visage serein quand j’essaie d’appâter mes clients avec les remises que j’ai instaurées pour la collection d’automne. Je pinaille sans doute parce que je suis fatiguée, et que personne n’aime travailler le jour de son anniversaire.
Heureusement, j’ai reçu une flopée de posts sur mon mur Facebook. Des textes et des messages, envoyés par toutes sortes de gens qui me font un bien fou. Il y en a un de Penny, la copine de James, et un autre de James lui-même. Linden ferme la marche en disant qu’il voulait me téléphoner mais qu’il ne voulait pas déranger. Je ne sais pas s’il veut dire pendant que je travaille, ou bien en général. Vu le peu de fois où nous nous sommes vus ces derniers temps – et c’est en partie à cause de mes horaires de dingue –j’espère vraiment que c’est la première raison qui est la bonne.
Maman m’a appelée avant l’ouverture du magasin, mais mon père n’a pas donné signe de vie. Je ne lui en ai pas parlé, parce que je sais que ça la chagrine, mais ça me fait de la peine. Je me souviens comment Papa avait l’habitude de me surveiller quand j’étais plus jeune, parce qu’il était surprotecteur et tellement inquiet pour Olivier, et combien ça avait le don de me foutre les boules. Marrant que, maintenant, ça me manque.
Je suis presque de retour à mon appartement. Il est déjà tard, comme d’habitude, j’espère avoir le temps de me remaquiller et d’enfiler quelque chose avant d’aller au bar, quand Aaron m’appelle.
– Hé, sexy girl. Tu es déjà rentrée chez toi ?
– Presque, je réponds en passant au feu orange sur Guerrero Street.
– Ne va pas au Lion, dit-il rapidement. Viens chez moi.
J’essaie de ne pas avoir l’air désappointée. Il vit loin, du côté du zoo, dans une maison qu’il partage avec deux autres mannequins. Ça sent le linge sale, je déteste aller là-bas, bien qu’il me faille envisager de m’y incruster plus souvent si je n’arrive pas à faire réparer la fuite dans mon appartement.
– Aaron…
– Juste pour boire un verre. Les copains veulent te souhaiter ton anniversaire.
Je roule de gros yeux. Tous ses potes n’en ont qu’après mes seins et mon cul. Ils veulent probablement m’offrir un tour de manège gratuit.
– Pourquoi ne peuvent-ils pas venir au Lion, comme tout le monde ?
– S’il te plaît, Stéphanie, dit-il en prenant sa voix de petit garçon. (Il insiste.) Je ne te vois plus jamais, ce serait chouette de t’avoir pour moi tout seul avant de devoir te partager avec les autres.
Je soupire, je ne suis pas habituée à ce qu’il joue à me culpabiliser alors même qu’il vient de mentionner la présence de ses colocataires.
– Bon. Je serai là dans trois quarts d’heure, je dois juste me refaire une beauté.
– Tu es toujours en beauté, Bébé, dit-il.
– Ouais, ouais.
Je raccroche. Je rentre à la maison, vérifie la bassine sur le lit pour m’apercevoir qu’elle est pratiquement pleine. Je la vide et la remets en place. C’est la seule chose que je puisse faire pour l’instant.
Ensuite, j’enfile une chatoyante robe jaune vif qui met en valeur mon bronzage et je m’arrange pour camoufler les parties de mon corps qui sont trop claires à présent. Mes cheveux ont conservé leurs boucles, je vaporise dessus un grand jet de laque, je m’applique vite une paire de faux cils discrets mais sombres, et un coup de rouge à lèvres magenta. Je me prends à espérer qu’Aaron ne veuille pas me sauter, sans ça je devrai me pomponner à nouveau. Cette pensée me fout la honte.
Putain, je croyais que les pulsions sexuelles d’une femme étaient censées augmenter plus elle prenait de l’âge. Je frémis en y pensant, mais je me fraye un chemin jusqu’à ma voiture et je roule dans les embouteillages vers Sunset. Je m’arrête entre la 46e Rue et Vincente. La maison d’Aaron a deux étages sans ascenseur et un garage souterrain. C’est tout simple, surtout depuis que ce sont des garçons qui y habitent, mais comme elle est proche du zoo et de la plage, je sais que le loyer est démentiellement cher, comme partout à Sunset. Avant d’acheter mon appartement, il m’est arrivé une ou deux fois d’imaginer mon avenir avec lui et de me demander si je devais lui proposer d’emménager chez moi. Ça m’aurait aidée pour l’emprunt et ç’aurait été moins cher pour lui, mais très honnêtement, je crois que je ne pourrais pas. Ce n’est pas que je veuille vivre seule pour toujours, mais je ne pense pas que je pourrai jamais vivre avec lui. Cette pensée me dégrise un peu et me fait faire une pause en bas de chez lui.
Parfois, quand je me surprends à avoir ce genre d’idées, je me demande pourquoi je continue avec lui si je ne nous vois pas de futur commun. Mais l’idée d’être à nouveau une célibataire sur le marché, surtout maintenant, me fiche des angoisses et je déteste penser à moi comme quelqu’un qui largue son mec. Je prends une profonde inspiration, me force à avoir des pensées plus gaies, comme ce verre de vin qui m’attend et mes amis que je vais voir plus tard. Je monte l’escalier.
Je frappe et il vient m’ouvrir, une bière à la main.
– Tu es super-bandante, dit-il en me déshabillant des yeux.
Il passe un bras autour de moi et m’attire plus près. Il est déjà ivre, et ça m’énerve parce que du coup, je vais devoir être le conducteur désigné pour mon anniversaire. Prendre un taxi d’ici reviendrait bien trop cher et je ne pense pas qu’il accepterait de payer. Il m’embrasse légèrement sur les lèvres, puis prend ma main et m’entraîne à l’intérieur. Il fait sombre, les seules lumières allumées sont celle du couloir et de la cuisine.
– Pourquoi fait-il aussi sombre ? je lui demande en regardant le salon. Et où sont Chuck et Adam ?
– Assieds-toi, me répond-il, en me poussant littéralement dans le canapé. Je te prépare un drink.
– Rien de fort, puisque je suppose que c’est moi qui vais devoir conduire.
– Mais non ! se met-il à hurler.
Il fait vraiment trop noir, même les rideaux sont tirés et aucune des lumières de la rue ne peut entrer. Je me penche sur le canapé et j’allume la lampe à côté de moi.
Pendant une fraction de seconde, mes yeux s’acclimatent à la lumière, mais je ne peux pas croire ce que je vois.
On dirait que tous les gens que je connais sont là, certains accroupis, d’autres appuyés contre le mur. Linden, James, Nicole, Kayla, Penny. Ils sourient tous sans bouger.
Et soudain Linden s’écrie « Surprise ! » Et tous les autres hurlent « Joyeux anniversaire ! » Et je suis soudain entourée par tous mes amis. Et je manque de faire une petite crise cardiaque. Il me faut un moment pour me rappeler que je dois respirer, puis pour pousser un cri de surprise.
– Mais c’est quoi ? je hurle en les regardant, une main sur la poitrine.
Je me suis aperçue que Chuck et Adam sont là aussi, tout comme Ben, le nouveau petit copain de Nicola, Caroline et Dan, qui bossent pour James au Lion, et Aria, qui travaillait avec moi à All Saints.
C’est un des trucs les plus incroyables qui me soit arrivé. C’est pourtant tout simple – rassembler un groupe de gens dans une pièce –, mais ça compte plus que tout.
Nicola m’embrasse.
– Ton expression était juste dingue !
James me donne une tape sur les fesses.
– C’était tellement dur de ne rien dire, je n’arrive pas à croire que tu te sois fait avoir !
Mon cœur bat trop vite, c’est l’émotion. Linden s’avance.
– Joyeux anniversaire, Baby Blue.
Avant qu’il ait pu m’enlacer – mais peut-être n’en avait-il pas l’intention –, Penny m’attrape par les poignets.
– J’espère que tu n’as pas pissé dans ta culotte, dit-elle en m’embrassant, et j’éclate de rire.
– C’était limite.
Aaron me tend un verre de vin. Je le regarde, les yeux brillants. Je n’arrive pas à croire qu’il ait organisé tout ça pour moi. Je me sens soudain coupable des pensées que j’ai eues un peu plus tôt. Je dois me comporter mieux avec lui – apparemment, il est plein de surprises.
Quelqu’un met « Trampled Underfoot » de Led Zeppelin, un de mes morceaux préférés, et la soirée commence. On oublie le Lion, la fête se déroule ici même, là où en réalité ça a toujours été prévu.
Je vais aider Nicola et Aaron à sortir les amuse-gueules du frigo, à la cuisine. Pendant que Nicola part avec un bol de sauce aux artichauts et aux épinards, j’attrape Aaron par la taille et je le serre fort en le regardant dans les yeux.
– Merci, du fond du cœur. Merci, merci, tu n’as pas idée de ce que ça représente pour moi.
Il me fait son sourire de petit garçon timide.
– Ce n’est rien. J’ai trouvé que c’était une bonne idée. C’est Linden qui l’a proposée.
Est-ce que j’ai bien entendu ?
– Quoi ?
– Ouais, il m’a appelé il y a une ou deux semaines, il m’a dit qu’il avait une idée géniale pour ton anniversaire et qu’il avait besoin de mon aide. Il voulait utiliser mon appart parce que comme ça tu serais moins soupçonneuse, et j’ai trouvé que c’était super. C’est lui qui a eu l’idée. (Il se recule et me pince les fesses.) Mon cadeau à moi viendra plus tard, ne t’en fais pas, Bébé.
Je suis trop surprise pour prêter la moindre attention à cette promesse. C’était l’idée de Linden ?
Linden a fait tout ça… pour moi ?
Je m’écarte brusquement d’Aaron et je le regarde avec un regard neuf. Il n’est même pas jaloux ou honteux qu’un autre garçon ait préparé tout ça. En fait, je n’ai jamais vu Aaron être jaloux de Linden, pas une seule fois. J’aimais bien ça avant, mais maintenant, je commence à croire qu’un minimum de jalousie, c’est assez sain.
– Encore un peu de vin ? demande-t-il. (Il sort la bouteille du frigo et remplit mon verre avant que j’aie eu le temps de répondre.) À tes trente ans, espèce de cougar, dit-il en plaisantant.
Je lui lance un regard noir jusqu’à ce qu’il s’éloigne pour rejoindre les autres.
Je reste là une bonne minute, accoudée au comptoir, à boire mon vin à petites gorgées tout en tentant de comprendre.
Linden a fait ça pour moi. Je ne doute pas que, pour certaines personnes, ça ne signifie pas grand-chose que leurs amis leur organisent des fêtes tout le temps, et il est mon ami. Mais pour une raison inconnue, ça me touche profondément.
Je décide d’aller aux toilettes et, sur le chemin, je rentre pratiquement dans l’homme de la soirée. Linden.
C’est dingue comme, dès que mon corps effleure le sien, des nuées de papillons prennent leur envol dans mon ventre.
– Désolé, dit-il avec un sourire taquin.
Je saisis son avant-bras. J’aime les bons vieux avant-bras musclés chez les hommes, et le sien est exactement comme ça. Sa peau est encore bronzée de cet été, il est juste assez poilu pour paraître mâle sans ressembler à un gorille, il a ces phrases tatouées à l’intérieur (« Elle est folle mais elle est magique. Il n’y a aucun mensonge dans son délire ») et des muscles capables de fendre des bûches sans le moindre effort ou de vous maintenir par les hanches pendant qu’il vous baise par-derrière.
Je commence à penser que lui attraper l’avant-bras était une mauvaise idée. Je le lâche, et pour la première fois, je ne sais pas quoi lui dire.
– Linden…
Et je m’arrête en me mordant la lèvre comme une écolière débile. Ses yeux bleu foncé cherchent les miens. Ils peuvent être parfois si intenses, et j’ai peur de ce qu’il va trouver et de ce qu’il va en déduire.
– Est-ce qu’Aaron t’a dit ? demande-t-il prudemment.
– Ouais.
– Je ne voulais pas qu’il le fasse, dit-il sans me quitter des yeux.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Ça ne me paraissait pas correct. Je préférais que tu penses que c’était lui qui avait eu cette idée.
Je hoche doucement la tête.
– Pourquoi ?
Il déglutit, sa pomme d’Adam fait le yo-yo et je me prends à imaginer comment ce serait de le mordiller à cet endroit précis, juste une ou deux petites morsures. Je parie que ça a un goût de sauge et de testostérone. Il a les yeux rivés sur mes lèvres.
– Parce que je trouve que c’est le genre de chose que l’homme de ta vie devrait faire pour toi. Pas ton pote.
Je sens une chaleur intense envahir ma poitrine. Je ne sais pas si c’est dans ma tête ou quoi, mais quelque chose est en train de changer dans ce couloir sombre. L’air autour de nous devient électrique, comme avant une tempête d’été, et la tension est soudain assez épaisse pour nous étouffer. Je murmure :
– Mais alors, pourquoi l’as-tu fait ?
Quoi qu’il soit en train de se passer, j’ai peur qu’en parlant trop fort, ce quelque chose vienne à disparaître et que la magie s’évanouisse.
Il me regarde si intensément, il doit lui aussi le sentir. Il regarde mes lèvres comme s’il voulait les dévorer. Peut-être a-t-il autant envie d’y goûter que moi de le goûter.
Bien sûr, c’est impossible.
Mais il cherche à nouveau à atteindre mon visage.
Oh mon Dieu, pitié !
Avec toujours ce même regard, il glisse les doigts le long de mes pommettes et replace lentement mes cheveux derrière mes oreilles. Ma peau renaît à son contact qui m’électrise.
– C’est vraiment dommage pour notre pacte, murmure-t-il en faisant rouler mes mèches entre ses doigts.
Je suis bien contente de m’être pomponnée ce matin, parce que son sourire taquin au coin des lèvres me prouve qu’il apprécie.
Je tousse un peu pour m’éclaircir la voix en prenant enfin conscience de tout ce qui nous entoure – à quel point nous sommes proches l’un de l’autre, la façon dont il caresse mes cheveux, la façon dont je me perds dans ses yeux.
– Pourquoi ?
Il sourit tristement et enlève sa main. Mais il ne recule pas et continue à me dévisager.
– Tu as trente ans aujourd’hui. Et tu es en couple avec quelqu’un d’autre.
– Toi aussi. D’ailleurs, où est Nadine ?
Et je regrette immédiatement d’avoir posé question. À la simple mention de son nom, Linden se raidit.
– Elle n’a pas pu venir. Elle avait d’autres plans. Je suis désolé.
Pas moi. Elle n’avait pas pu venir non plus pour mon précédent anniversaire. Ok, elle était à l’hôpital, mais quand même. Il pousse un long soupir en passant sa main dans ses cheveux.
– Écoute Steph… dit-il en se rapprochant encore.
La chaleur entre nous augmente encore et la tension devient palpable.
– Qu’est-ce qui se passe ? demande une voix derrière nous.
Nous tournons la tête en même temps pour découvrir James debout dans le couloir, les bras croisés. Il n’a pas l’air content. En fait, on dirait qu’il veut nous tuer tous les deux.
Immédiatement, j’ai l’impression de faire quelque chose de mal. Peut-être parce qu’au plus profond de moi, c’est ce que je désire faire. Ou bien parce que James a l’air à la fois blessé et dégoûté.
– Rien, mon pote, répond Linden. Je souhaite juste un joyeux anniversaire à la reine de la soirée.
James continue de nous observer. Je fais volontairement un pas en arrière.
– Aaron m’a dit que c’était Linden qui avait eu cette idée. Tu sais, pour la surprise. Je voulais juste le remercier.
Linden me lance un regard assassin, et sur le moment je ne sais pas du tout ce que ça veut dire.
Alors James hausse les sourcils,
– C’était ton idée ?
Oh. Alors, comme ça, James aussi pensait que c’était celle d’Aaron. Je me demande bien pourquoi Linden ne lui a rien dit.
Linden lui lance un regard exaspéré.
– Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un plat. (Puis il me jette un regard rapide.) On se parle plus tard.
Et il retourne à la fête. Maintenant je suis seule avec James et je ne peux m’empêcher de penser à ce qui s’est passé entre nous, il y a exactement un an. J’espère vraiment qu’il ne va pas y faire allusion.
– De quoi parliez-vous ? me demande James.
Il essaie de prendre un air décontracté, mais il y a encore du soupçon dans sa voix. Il me dévisage si intensément que je lui demande :
– Qu’est-ce qu’il y a, James ?
– Je ne sais pas, dit-il en passant devant moi pour aller à la salle de bains. (Je me souviens tout à coup que j’étais venue pour ça.) Il m’a semblé qu’il s’agissait de bien autre chose que d’un simple remerciement.
Je lui jette un regard affolé.
– Bon, et alors ? Arrête d’être si bizarre.
– Je ne suis pas bizarre, rétorque-t-il, sur la défensive.
Je me rends compte qu’il gamberge à toute vitesse. Il pense à mon anniversaire de l’an dernier, j’en suis sûre.
– Bon, je lui lance avant qu’il ait la moindre chance d’amener le sujet sur le tapis.
Je sais que ça donnerait quelque chose du genre « t’es toujours aussi veinarde le jour de ton anniv’ ». Nous n’avons jamais parlé de ce qui s’est passé cette nuit-là, et je veux que ça continue.
Je lui laisse la salle de bains, je fais demi-tour vers la cuisine où je me ressers de vin avant de regagner la fête qui bat son plein. Quand je le termine, je commence à me sentir tout à fait à l’aise avec l’idée d’avoir trente ans et je fais tout ce que je peux pour oublier le reste.
Je ne pense pas à James.
Je ne pense pas à Linden.
Enfin, j’essaie de ne pas penser à Linden. Mais quand, plus tard, je réalise qu’il a également concocté la playlist avec tous mes morceaux préférés (un maximum de Led Zeppelin), je ne peux plus m’en empêcher.
Je n’arrête plus de penser à lui.
Je ne peux m’empêcher de penser à notre pacte.
*
* *
Le lendemain matin, je me réveille avec une sévère gueule de bois. Je n’imaginais vraiment pas passer la trentaine de cette façon, mais c’est ainsi. Avant, j’étais capable de m’enfiler une bouteille de blanc et quelques cocktails en plus sans être malade, mais c’est fini. Peut-être que les gueules de bois sont plus sévères quand on a trente ans. Le côté positif, c’est que je ne me réveille plus à côté de n’importe qui. C’est Aaron qui dort à poings fermés à côté de moi, il ronfle doucement. Je passe un moment à le contempler, les yeux vaseux, tout en essayant de me réveiller.
Il est vraiment super-beau. C’est comme si Dieu avait décidé de créer un homme spécialement pour faire de la planche à voile et porter des maillots de bain, et que c’était lui que j’avais rencontré. Il est bronzé et doux pratiquement partout. Il ne se décolore même pas, bien que ce soit la mode chez les mannequins hommes, parce que ses cheveux blond foncé sont généralement éclaircis par le soleil et ses poils ont des reflets dorés parfaits. Ses yeux verts attirent tous les regards, ils brillent avec l’éclat du jade.
Il a un charme fou, plein de décontraction. Il aime jouer. Il est plein de jeunesse et de possibilités. J’ai de la chance, beaucoup de chance.
Mais est-ce normal que je doive passer mon temps à me le répéter ?
Je me lève lentement et je vais à la salle de bains. Notre chambre est la seule qui ait la sienne dans la maison. Je m’asperge le visage à l’eau froide et j’examine ma tête quelques minutes avant d’avaler deux Advil. J’ai rangé quelques produits de beauté dans l’armoire à pharmacie, donc je me mets une crème hydratante teintée et je me passe une crème blush sur les joues et les lèvres. J’ai toujours aussi mauvaise mine.
Après avoir enfilé une chemise à carreaux et un short, je me fraye un chemin jusqu’en bas des escaliers. Surprise, tout le monde s’est endormi n’importe où, sur place. La dernière chose dont je me souvienne, c’est que j’ai expliqué à Penny à quel point j’aimais Michael Keaton dans Batman, avant que quelqu’un me porte jusqu’à mon lit.
Penny dort sur un des canapés, avec James à ses pieds, sur un tas de manteaux. L’autre canapé est occupé par Dan. Je ne vois pas Linden, et je me demande comment il a fait pour rentrer chez lui. Je ne me rappelle pas vraiment l’avoir vu partir, mais juste d’avoir ressenti une certaine déception quand il l’a fait.
Je dois dire que je suis un peu soulagée. Vu l’étrange tension qu’il y avait entre nous, ça aurait été bizarre s’il était resté dans le coin. Peut-être lui aurais-je parlé de Michael Keaton au lieu d’en parler à Penny, et que se serait-il passé ensuite ? À trente ans passés, cette bonne vieille Steph peut encore s’avérer redoutable.
À la cuisine, je prépare un énorme pot de café. J’en suis à ma première tasse, accompagnée de morceaux de bananes séchées, quand les autres refont surface. Ils se jettent tous sur moi comme des zombies, en tendant les bras vers les tasses de café tout en marmonnant des paroles incompréhensibles, le visage livide.
L’épais mascara de Penny a coulé sur ses joues, mais elle est la plus vaillante de la bande.
– Alors, quand est-ce qu’on va camper ? me demande-t-elle.
– Quoi ?
Mon esprit se remet lentement en marche, j’essaie de comprendre ce dont elle parle. Ça prend du temps.
– Hier soir, on s’est raconté à quel point on adorait le camping et combien ça serait chouette de faire une virée entre couples. (Elle regarde James.) Tu ne te souviens pas ?
Il hoche la tête tout en fronçant les sourcils, un peu comme moi. Je devais être sacrément bourrée pour parler camping.
Penny continue.
– En fait, j’étais en train d’y penser ce matin…
– Tu viens juste de te réveiller, lui rétorque James.
– Et je crois que j’ai l’endroit qu’il nous faut, poursuit-elle. Tu as déjà entendu parler de Sea Ranch, au sud de Mendocino ?
– Ouais, bien sûr.
Sea Ranch est une station balnéaire bon enfant au bord de l’océan Pacifique. Je ne m’y suis jamais arrêtée, mais j’y suis passée à
plusieurs reprises quand j’ai emprunté la route no 2 1.
– Une de mes collègues y possède un bungalow qu’elle loue, et je pourrais très facilement lui emprunter pour le week-end. Je pense que c’est assez grand pour nous tous. (Elle jette un coup d’œil rapide à Dan.) Toi excepté, Dan, parce que tu es célibataire et que je ne te connais pas. Mais tous les autres. Toi et Aaron, moi et James, et Linden et Nadine.
Dan hausse les épaules et se verse une tasse de café, apparemment ravi de ne pas faire partie de ce projet.
– Je ne sais pas, répond prudemment James, les cheveux en pétard.
– Oh, allez ! dit Penny, en lui donnant un coup de coude. Ça ne sera pas luxueux, mais tranquille et sympa.
– Mais ça n’est pas vraiment du camping, je remarque, moi-même pas très sûre d’en avoir envie.
– On est tous passés à autre chose, c’est comme ça que les adultes campent.
– Et le boulot ? demande James.
– Dan va te remplacer, pas vrai Dan ?
Et Dan le silencieux acquiesce.
– Mais la boutique de Stéphanie ? ajoute James.
Et il a parfaitement raison. Je suis seule, impossible d’embaucher quelqu’un pour me remplacer au pied levé. Non seulement, j’aurais sur les bras quelqu’un qui ne ferait sûrement pas l’affaire mais, en plus, je devrais lui confier la responsabilité du magasin. Hors de question.
– Désolée, lui dis-je. James a raison. Je suis ma propre employée, je dois travailler.
– Eh bien, ferme la boutique pour le week-end, répond-elle. C’est quand la dernière fois où tu t’es réellement arrêtée ? Même juste pour un week-end ?
J’essaie de ne pas y penser parce que je connais la réponse. Certains dimanches, je vais voir ma mère. En dehors de ça, je ne suis allée nulle part depuis un an. Toute une putain d’année.
– Je sais. Mais c’est comme ça. Le travailleur se fait toujours pigeonner.
Quelques jours plus tard, je suis sur le point de fermer la boutique quand je reçois un texto de Linden. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis mon anniversaire, pas même le lendemain. J’ai appris que Nadine était venue le chercher pendant que nous faisions tous un karaoké, et je suppose qu’elle l’a surveillé de près ensuite.
Hé, Baby Blue. Penny vient de me demander si Nadine et moi voulions aller à Sea Ranch avec elle et James le week-end prochain. Je pense que tu devrais venir.
Voilà qui est nouveau. Je n’avais pas pensé une seconde qu’ils iraient quand même faire du camping sans moi.
Salut à toi, cow-boy. J’ai dit à Penny que je ne pouvais pas. Boulot.
Elle me l’a dit. Mais je pense quand même que tu devrais. Ferme la boutique pour le week-end. Ferme tard vendredi, comme ça, tu ne perds que le samedi.
Samedi, c’est le jour où il y a le plus de monde. Je vais perdre beaucoup d’argent.
Il n’y a pas que l’argent qui compte. Tu dois quand même vivre un peu.
Facile de dire ça pour toi.
Je sais, mais c’est moi qui ai choisi. Je savais que je devrais faire des sacrifices.
Tu vas finir par te rendre malade, Steph. S’il te plaît. Je suis inquiet pour toi. Tu as vraiment besoin de faire un break, de te reposer.
Il y a une pause, et je vois qu’il est en train d’écrire autre chose. Je retiens ma respiration en attendant. Ça arrive :
Ça me ferait vraiment plaisir que tu viennes. S’il te plaît. Tu me manques.
J’en ai le souffle coupé. Habituellement, Linden n’est pas comme ça. C’est un roc, solide, froid et tout sauf sentimental. Pas le genre à dire à quiconque qu’il lui manque.
Après ça, il n’écrit plus rien. Du coup, je sais qu’il attend ma réponse. Je n’ai pas vraiment le choix.
Ok, je réponds. Je vais fermer la boutique pour le week-end. Mais seulement parce que tu as raison, j’ai besoin d’un break.
C’est ce que j’avais envie d’entendre.
Je pousse un profond soupir en voyant le dernier client quitter la boutique les mains vides. C’est sûr, ça va me faire mal de fermer une journée, mais moins que si je travaillais jusqu’à me rendre malade. Si seulement j’arrivais à dépasser ce sentiment de culpabilité, peut-être bien qu’une pause me fera beaucoup de bien, finalement.
Je me dépêche d’envoyer un message à Aaron pour le lui dire, sans même savoir s’il peut se libérer. Mais naturellement, il est libre. Il doit juste renoncer à une fête de plus. Le pauvre !
Donc, je vais finalement participer à cette virée en couples. Une boule d’angoisse me saisit tout à coup, et je réalise que ça n’a rien à voir avec l’idée de devoir fermer le magasin, c’est autre chose.
C’est presque comme si ce voyage n’était pas un simple voyage. Mais plutôt un week-end où tout, absolument tout, peut arriver.
1. Série télévisée US.
2. Célèbre route qui longe la côte pacifique et relie, entre autres villes, Los Angeles à San Francisco.
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