Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 3 - 28 ans - Linden
CHAPITRE 3
28 ans
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Linden
– Hé, salut petit merdeux, gazouille la voix de mon frère dans mon téléphone.
– Hé, petit merdeux toi-même, je lui réponds en m’éclaircissant la voix.
Je suis franchement malade, ma gorge me fait un mal de chien. Ça tombe mal.
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Eh ben, je voulais te souhaiter un putain de bon anniversaire, espèce de tête de nœud.
– Merci, dis-je en hochant la tête, ce qu’il ne peut pas voir.
Et je sors mes clés de mon pantalon. J’ouvre la portière de ma jeep. Non loin, une moto met les gaz. Je rentre vite dans ma voiture pour pouvoir entendre ce que dit Bram.
– Tu es à l’aéroport ? Ne me dis pas que tu travailles le jour de ton anniversaire !
– La plupart des gens sont bien obligés de bosser le jour de leur anniversaire.
Bien entendu, Bram, lui, ne fait rien de ses journées, il se contente de se balader dans Manhattan comme une espèce de play-boy hyper-privilégié. Certains peuvent penser que je lui ressemble, mais moi au moins, je bosse. Bram a vécu sur l’argent de nos parents toute sa vie. Le plus drôle de l’affaire, c’est que c’est l’aîné. Il aurait dû être un modèle pour moi. Sans doute l’a-t-il été, d’une certaine façon. Quand j’ai terminé le lycée, je me suis juré de devenir tout son contraire.
– Tu devrais prendre ta journée, dit-il.
Ses mots sont ponctués par un bâillement, je l’imagine parfaitement qui étire ses bras au dessus la tête.
– Tu as parlé à Papa et Maman ?
Je soupire en me renfonçant dans mon siège. On est en avril, il fait un froid de canard. J’ai déménagé à San Francisco quand j’avais vingt ans, mais je ne me suis toujours pas acclimaté à ces écarts de température. À New York, on avait quatre vraies saisons, dans l’ordre normal. En Écosse, à Aberdeen où j’ai grandi, c’était la même chose en plus doux. Ici, il fait chaud en automne et froid en été, et brumeux pratiquement toute l’année. Je suis tenté de démarrer la jeep pour mettre le chauffage en route, mais j’imagine Stéphanie en train de se moquer de moi.
– Non, je ne leur ai pas parlé depuis plusieurs semaines.
Ce qui signifie, nous le savons tous les deux, que je n’ai pas parlé à mon père depuis quelques semaines. Ma mère ne téléphone jamais, et c’est franchement une bonne chose.
– J’espère qu’ils ne vont pas oublier ton anniversaire, dit Bram d’une façon qui signifie tout le contraire. Au moins, tu as un vrai frère.
– Ouais.
– Écoute, poursuit-il sur un ton qui me fait immédiatement comprendre que mon anniversaire n’a rien à voir avec son coup de fil, je me demandais si tu pouvais me rendre un service.
De surprise, je tire sur mon oreille.
– Te rendre un service ?
– Ouais, Linden, c’est ce que font des frères l’un pour l’autre. Le week-end prochain je viens à San Francisco avec ma copine. Elle adore Alcatraz. Tu penses que tu pourrais nous y emmener ?
– Vous emmener là-bas ? je répète, complètement ahuri.
– Ouais, dit-il, comme s’il n’avait pas dit un truc complètement ridicule.
– Tu sais, en hélicoptère.
Je pousse un long soupir exaspéré en me pinçant le bout du nez pour essayer de rassembler mes esprits.
– Bram, écoute. Je travaille pour une compagnie charter. Je ne dispose pas d’un hélico personnel pour te trimballer là où tu veux.
– Alors nous en affréterons un.
– Et tu ne peux pas voler au-dessus d’Alcatraz. C’est un espace protégé. Tu ne peux pas y atterrir sans autorisation. D’ailleurs, je ne suis même pas sûr qu’il existe un terrain d’atterrissage là-bas.
– Eh bien, obtiens une autorisation.
Je soupire à nouveau.
– C’est hors de question. D’ailleurs, pourquoi tu veux venir ? Tu ne viens jamais sur la côte Ouest.
– Je m’ennuie. Et Azzura a de la famille dans ce coin de la baie.
– Azzura ?
– Ma copine.
– Bien sûr, elle s’appelle Azzura.
– Moi au moins, j’ai une copine.
– Super, Bram. Tu as quel âge, déjà, trente-deux ans ?
– Et toi, tu as quel âge ?
– Vingt-huit aujourd’hui. Mais il ne s’agit pas de moi.
– Tu peux nous emmener ou pas ?
– Attends, je lui réponds, exaspéré, en faisant défiler mon agenda sur mon portable.
J’ai un vol prévu le matin, mais rien l’après-midi. Je lui dis que je peux réserver le vol pour lui ce jour-là, et je l’assure que ce sera moi qui piloterai, pour un vol privé. Mais pas question d’aller à Alcatraz. Dès que j’ai raccroché, j’envoie un SMS à Stéphanie.
Tu fais quoi le week-end prochain ? Tu es partante pour faire un tour ?
Elle sait parfaitement ce que ça veut dire, elle est déjà venue plusieurs fois, elle adore ça. Mon autre meilleur ami, James, adore ça lui aussi, mais je n’éprouve pas le même plaisir à l’observer. Son visage à elle s’illumine, et elle gesticule sur son siège comme une môme. En plus, elle créera un parfait tampon entre mon frère et moi, et je suis sûr qu’elle trouvera quelque chose à raconter à Azzura. Steph s’entend avec tout le monde, la plupart du temps, alors que James peut être un vrai fouteur de merde.
Ça ne lui prend pas longtemps pour répondre.
Bien sûr, est-ce que James vient ?
Et voilà que je me sens un peu coupable de ne pas l’inviter. Mais c’est une question de place.
Non, mon frère vient avec sa petite amie, alors ce sera juste nous quatre.
Immédiatement elle répond :
Comme un double rencard ?
Je ne sais pas. Pourquoi, tu te lances ?
Tais-toi. Ok, ça me plaît. On se voit toujours ce soir au Lion ?
Je ferme les yeux et j’appuie ma tête sur le dossier de mon siège. Je ne peux absolument pas m’imaginer faire la fête en ce moment. J’ai juste envie de me mettre au lit. Finalement, je lui réponds :
Je ne crois pas que je vais venir.
Mais c’est ton anniversaire.
Je sais, mais je crois que je couve quelque chose. Je vais rester sagement à la maison, regarder un film et me reposer.
Tu te fais vieux, répond-elle.
Elle a peut-être raison. Avant, je serais sorti et j’aurais éclusé des bières, malade ou pas. Alors que maintenant, ça me semble complètement cauchemardesque. Ce que j’aimerais, en réalité, c’est l’inviter à venir regarder un film avec moi. Et normalement, c’est ce que je fais, mais en incluant James et parfois sa bonne copine Nicole. Mais je ne veux pas qu’ils viennent, je veux qu’elle vienne toute seule.
Il y a quelques années, j’ai conclu un pacte avec Stéphanie : nous allions nous marier si nous n’étions toujours pas en couple à trente ans. Elle aura vingt-huit ans en octobre, nous avons encore quelques années devant nous, mais Steph a rompu avec Owen, son petit ami foireux, il y a environ un mois. Moi, je n’ai vu personne depuis plus de deux mois. Je voudrais avoir déjà trente ans et transformer mes paroles en actes.
Mais Stéphanie ne prend pas notre pacte au sérieux, elle croit que j’ai dit ça en rigolant et que je n’irai jamais jusqu’au bout. Et comment penserait-elle autrement ? Une histoire d’amour, ou même une simple relation sexuelle, n’a jamais été envisageable entre nous. Nous n’avons jamais été plus que de bons amis depuis que nous nous sommes rencontrés.
En fait, ce n’est pas vrai.
La première fois que mes yeux se sont posés sur elle, elle portait des jeans super-moulants et un débardeur lacéré qui laissait paraître juste ce qu’il faut de peau, ses cheveux avaient une teinte bleu pétrole démente. La dernière chose à laquelle j’avais pensé, c’était à devenir son ami.
J’ai eu une envie folle de la baiser.
Mais c’est James avec qui elle est sortie, et je suis devenu son ami.
Mon envie de la baiser n’a jamais complètement disparu, bien que j’essaie le plus possible de la garder pour moi. Draguer la copine de votre meilleur pote, c’est impossible. Ça ne se fait tout bonnement pas.
D’autant plus que nous sommes devenus tellement proches.
D’autant plus, que parfois, je pense que James est toujours amoureux d’elle.
D’autant plus qu’elle pense que je suis le plus grand comédien qui soit.
Elle n’a pas tort. Mais si je lui jouais la comédie, elle ne penserait plus ça du tout.
D’un certain point de vue, ce pacte est stupide. C’est juste repousser à plus tard quelque chose dont je pourrais m’occuper dès maintenant. Mais j’ai peur d’agir si James est vraiment toujours amoureux d’elle. J’ai peur qu’elle me rejette en me disant qu’elle ne m’a jamais considéré comme autre chose qu’un ami et qu’elle ne veut pas foutre en l’air notre amitié. J’ai peur de bousiller deux amitiés d’un seul coup. Alors, notre pacte est remis à plus tard. Encore deux ans et je devrai faire face. Juste deux ans avant que tout change, pour le meilleur ou pour le pire.
J’ai encore plus mal à la gorge. Je conduis jusque chez moi, et en arrivant je me mets à grelotter. Je me jette sous la douche, bien chaude, pour essayer de me réchauffer, puis je me roule dans un duvet que je sors de la commode. Il sent l’insecticide et les épines de pin. Ça me rappelle James et Steph, et Kayla, sa colocataire. Nous étions partis camper à Muir Woods. Steph et moi étions en train de ramasser du petit bois pour le feu. J’étais bourré, assez pour être incapable de me censurer. La vérité s’étalait au grand jour et je n’étais pas sûr de pouvoir l’arrêter. J’étais dangereusement saoul et sur le point d’avouer à Steph mes réels sentiments.
Je pense qu’elle avait remarqué que quelque chose se préparait, parce que la conversation a brusquement dévié sur Kayla.
– Tu la trouves bandante, n’est-ce pas ? m’a-t-elle demandé.
J’ai haussé les épaules.
– Bien sûr.
Parce que c’est vrai que Kayla est bandante. Mince et petite, avec une peau de pêche de Japonaise et de longs cheveux noirs. En plus elle est sympa, même si ce n’est pas une flèche. Mais surtout, ce n’est pas Stéphanie.
– Je crois qu’elle t’aime bien, m’a dit Steph.
– Eh, on est plus à l’école primaire ! Elle t’a dit ça pendant la récré, ou quoi ?
Steph m’a observé en un moment avant de faire la moue.
– Bon, je crois qu’elle a envie de baiser avec toi. C’est mieux comme ça ?
Je ne comprenais pas ce qu’elle était en train de faire. Voulait-elle m’entendre lui dire que je n’étais pas intéressé ? Ou bien essayait-elle au contraire de nous coller ensemble ? Ça ne la dérangeait donc pas ?
– Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, lui ai-je répondu, parce que c’était la vérité.
J’ai fait un pas vers Stéphanie. Elle a de grands yeux bleus, grands comme des soucoupes. Ils se sont encore agrandis.
– Je trouve que vous feriez un joli couple, a-t-elle embrayé rapidement, avant de faire demi-tour vers le feu de camp.
Plus tard, cette nuit-là, j’ai baisé Kayla contre un arbre, et dans ma tente le lendemain matin, après que James s’était levé pour préparer le petit déjeuner.
Nous n’avons pas formé un joli couple.
Kayla et moi sommes sortis ensemble encore quelques semaines, avant que je rompe et que je sois obligé d’éviter l’appartement de Steph pendant un certain temps.
Outre Kayla, j’ai eu l’impression de baiser quelque chose d’autre. C’est à ce moment-là, je pense, que toute possibilité de relation entre nous a disparu. Après Kayla, j’ai décidé de me sortir Stéphanie de la tête. J’ai baisé d’autres filles, je suis devenu le comédien qu’elle avait toujours cru que j’étais. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour penser à elle comme à une amie.Et ça a marché. Mais c’est alors que la vie s’en est mêlée. À vingt-cinq ans, j’étais déjà fatigué de collectionner des filles qui n’avaient aucune importance pour moi. Je ne voulais pas que ma vie ressemble à ça. J’avais grandi ainsi, avec une mère absente, accro aux médicaments, et un père froid, qui n’avait jamais montré le moindre amour ni pour mon frère ni pour moi. J’avais grandi dans la bonne société à la morale douteuse, aux ambitions démesurées. Je ne voulais pas devenir comme eux. Je voulais quelque chose de réel, de vrai et de pur, et je n’en avais rien à faire si ça sonnait comme une niaiserie fleur bleue, parce que j’avais besoin de quelque chose qui donne un sens à ma vie.
Je voulais Steph. Elle était ma meilleure amie. Elle était mon Baby Blue et j’étais son cow-boy.
Voilà comment ce pacte idiot et naïf était né.
J’emporte le sac de couchage sur le divan et je me love dedans. Je suis sur le point d’allumer la télé, mais la fièvre m’en empêche.
Quand je me réveille plus tard, c’est parce que mon téléphone sonne. Il y a de la bave partout. J’essuie rapidement ma bouche avant de répondre. C’est Steph.
– Salut Steph, dis-je d’une voix cassée.
– Linden ? Tu vas bien ?
– Ouais, désolé, je m’étais juste un peu endormi.
– Comment te sens-tu ?
– Malade comme un chien.
– Tu veux que je vienne ?
Oui, j’ai salement besoin que tu viennes. Je me redresse un peu.
– Tu viens en uniforme d’infirmière ?
Silence.
– Tu es un porc.
– Onk ! Non mais sérieusement, en costume d’infirmière ?
– Tu veux que je vienne ou pas ?
Je souris.
– Oui, oui, je t’attends dans le canapé.
– S’il te plaît, sois décent.
– Je ne te promets rien.
Quarante-cinq minutes plus tard, j’entends la clé de Steph dans la serrure, et elle apparaît, portant deux sacs de provisions. Elle a l’air énervée, le visage un peu rouge, ses longs cheveux blond cendré en bataille. On dirait qu’elle vient juste de faire l’amour, et j’ai une soudaine hallucination : elle jette ses sacs et vient vers moi, puis soulève sa jupe courte pour me chevaucher. Je tente de remettre mon pantalon en place sous mon sac de couchage pour ne pas que ça se remarque trop.
– Tu as une sale mine, me dit-elle avant d’emporter les sacs à la cuisine.
Je l’entends fourrager là-dedans comme si elle était chez elle. Elle range des trucs dans les placards, elle allume la bouilloire. Quand elle réapparaît, elle tient une petite tasse en plastique remplie d’un liquide bleu.
– Tu veux me droguer ?
– Oui, c’est du Nyquil 1. (Elle l’approche de mon visage.) Bois-le ou tu es mort !
Je lui prends la tasse avec précaution.
– Si je me souviens bien, la dernière fois que j’ai pris du Nyquil, j’ai failli mourir.
– C’est parce que tu t’étais enfilé six cannettes de bière avec. Allez, bois.
J’avale le sirop bleu dégoûtant avant de reculer dans le canapé. Je dois dire que c’est bien agréable d’avoir quelqu’un qui prend soin de moi, particulièrement quelqu’un qui a un si beau cul. Il semble embellir de jour en jour.
Elle retourne à la cuisine et revient avec un mug rempli de thé bouillant.
– J’ai mis du citron et du miel dedans, dit-elle.
Elle est sur le point de retourner une nouvelle fois à la cuisine, mais je me soulève et je lui attrape le poignet. Le mouvement la stoppe net et elle baisse les yeux sur ma main qui entoure son poignet.
– Relax, Baby Blue, lui dis-je en l’attirant vers moi. Arrête de me materner comme ça.
Elle sourit et un peu de rose lui monte aux joues.
– Désolée. Ce sont mes vieilles habitudes.
Je lui fais un signe de tête plein d’empathie. Pauvre Steph. Quand elle était enfant, son petit frère a eu une maladie auto-immune. Elle en parle rarement, ce qui fait que je m’étonne qu’elle fasse ainsi allusion à leur relation. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il était le surdoué de la famille, un vrai génie, mais que sa maladie a empiré au fil des ans. Il est mort d’une pneumonie quand elle avait dix-huit ans et lui quatorze. Je suppose qu’elle a passé beaucoup de temps à s’occuper de lui.
Je lâche sa main, je suis conscient que je l’ai gardée dans la mienne trop longtemps.
– Assieds-toi, c’est un ordre.
– Tu sais, peut-être que ta commande de services d’une infirmière est mon cadeau d’anniversaire.
Je hausse un sourcil.
– Mais alors, où est l’uniforme ?
Elle soupire, se calme et s’assied sur le canapé à mes pieds. Une grosse mèche de cheveux couleur bronze lui strie la pommette, et je l’observe un moment en me demandant si elle va la repousser. Je n’aime pas cette façon de cacher son visage. Elle fait ça souvent, se cacher derrière ses cheveux. Son visage est tellement expressif qu’il est très facile de lire dans ses pensées.
– Qu’est-ce que tu veux faire ?
Je pose mes jambes en travers de ses genoux. Elle les détaille avec un mépris feint.
– Je ne te masse pas les pieds, si c’est à ça que tu penses.
– Je ne pense à rien. Qu’est-ce que tu veux regarder ? J’ai le DVD des Simpson, toutes les saisons, et American Horror Store, une sacrée daube avec Clive Owen.
Steph tourne la tête vers moi et me lance un drôle de regard. C’est seulement à cet instant que je me rends compte qu’elle sait parfaitement ce que j’ai – elle est déjà venue des milliers de fois chez moi et nous avons regardé des foules de DVD. C’est simplement que James n’est pas là et que, du coup, je meuble comme un imbécile. Je me jette alors sur le thé, histoire d’avoir quelque chose à faire. Si la bouteille de Nyquil était là, je m’en enfilerais probablement une autre dose.
– Regardons ce qu’il y a à la télé, dit-elle en ramassant la télécommande et en se mettant à zapper.
Moi je regarde ses mains petites et douces, son vernis à ongles vert foncé irisé, appliqué avec tant de précision. C’est un vrai caméléon avec ses cheveux, je me demande si j’ai jamais vu leur véritable couleur. Je la connais depuis des années et, pourtant, il y a encore tellement de choses que j’ignore à son sujet, et que je veux découvrir.
Au bout d’un petit moment, je lui demande :
– As-tu trouvé un lieu ?
Elle s’extirpe de la pub qu’elle regardait.
– Un lieu ?
– Pour ta boutique.
Elle cligne des yeux à plusieurs reprises.
– Oh ! Non.
– Steph…
– Quoi ?
– Laisse-moi t’aider.
Elle hausse tout doucement les sourcils.
– M’aider ?
Je me rassieds en poussant un soupir.
– Oui, t’aider. Qu’est-ce qui t’empêche d’avancer ? L’argent ? Le temps ? Je peux t’aider pour les deux.
Elle laisse échapper un petit rire acide.
– Non, tu ne peux pas. Et même si tu pouvais, ce n’est pas le problème.
– Alors, c’est quoi le problème ?
Elle regarde à nouveau vers la télé, en tournant et retournant la télécommande dans ses mains.
– Je ne sais pas. Mais je suppose que je dois le comprendre par moi-même. Pourquoi es-tu le seul à me parler de ça ?
Je dresse l’oreille.
– Ah bon ?
Elle hoche la tête.
– Ouais. Mes parents pensent toujours que c’est une espèce de rêve délirant, et tous les autres hochent poliment la tête quand je leur raconte que je veux ouvrir ma propre boîte. Tu es le seul qui continue à me demander où j’en suis, à me pousser à avancer.
– Je suppose que nous avons tous besoin de quelqu’un dans notre vie qui nous rappelle de quoi nous sommes capables, je lui réponds, honnêtement. Je sais que tu es capable de beaucoup mieux que d’être vendeuse dans un magasin de fringues que seuls certains androgynes
de « Saturday Night Live 2 » peuvent porter. Tu devrais avoir ton propre magasin. Tu aimes les fringues, tu as un super-bon rapport aux autres, même avec ceux que tu détestes. Tu as très bon goût, tu as beaucoup de style… (Là, je fais une pause.) Je pense que ça te rendrait heureuse. Tu le mérites.
Elle déglutit en me lançant un long regard appuyé. J’espère que mon regard corrobore mes paroles, parce que je le pense vraiment. Stéphanie est ambitieuse, forte et intelligente, elle peut aller très loin. Elle a juste besoin d’un bon coup de pouce et de quelqu’un pour le lui donner.
Je veux être ce quelqu’un.
Mais c’est quand même étonnant que je sois le seul qui propose de s’en charger. C’est à la fois flatteur et inquiétant. Et James alors ? Quand ils étaient ensemble, il ne l’a donc pas encouragée à poursuivre ses rêves ? Après tout, il a réussi, lui, à devenir propriétaire de sa propre entreprise. Et ses autres petits copains, ses amis ? Est-ce qu’ils s’en fichaient ? Ne voyaient-ils pas ses capacités ?
Sans plus rien dire, elle s’intéresse maintenant à la télé. Au bout de quelques minutes, elle choisit Là-haut, le film de Disney. Il est clair qu’elle ne l’a jamais vu. Je me garde bien de lui dire que moi, si, et que ce n’est pas franchement gai.
Très vite, la scène tragique au début du film me fait de la peine, ça me rend malade pour les personnages. Marrant, non ? Je peux parfois être un super-macho, et pourtant, ce pauvre vieux dessin animé me fait toujours un effet bœuf. Cela dit, je surprends Steph qui renifle, et je me rends compte que de grosses larmes coulent sur ses joues.
– Oh mon Dieu, tu pleures !
Je sais que c’est assez désagréable de dire ça. Mais je ne l’ai vue pleurer qu’une fois depuis que je la connais, et c’était juste après sa rupture avec James, elle se sentait terriblement coupable. Elle se détourne et commence à essuyer ses joues nerveusement.
– Pas du tout.
– Mais si. (Je ne peux m’empêcher de sourire.) Et tu es trop mignonne !
Je l’attrape pour la serrer dans mes bras.
– Arrête, dit-elle, moitié riant, moitié pleurant, en s’appuyant contre ma poitrine. (Et me voilà en train d’essuyer ses larmes avec mes deux pouces.) C’était triste, marmonne-t-elle en craignant de croiser mon regard.
Elle est à la fois gênée et timide. Je ne réponds rien. Je me contente de l’observer. Putain, elle a l’air si vulnérable, mon cœur bat plus vite.
– Vraiment triste, poursuit-elle, en fronçant légèrement les sourcils comme si elle ne se doutait pas que je la regarde. Le vieux petit bonhomme a perdu sa femme, et maintenant il est comme une âme en peine.
– Ouaip, je réponds dans un soupir.
Mais je ne pense pas du tout au film. Ses yeux bleus sont immenses, comme le ciel le matin, ses lèvres délicieusement charnues. Je m’imagine en train de les caresser avec mon pouce, avant d’enlever le sel qui les recouvre dans un baiser.
Je devrais le faire. Je devrais sacrément le faire. Je déglutis difficilement, j’ai la gorge serrée et je sais que ce n’est pas à cause de la grippe. C’est à cause du désir et de la peur.
– Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? me demande-t-elle alors dans un joli gazouillis.
Simplement l’embrasser, bordel !
Mais je romps le charme :
– Je vois double !
Elle a presque l’air soulagée.
– Oh, tu es complètement défoncé.
Je lui fais un sourire contrit.
– C’est à cause du Nyquil.
Elle se redresse et me repousse pour se réinstaller à l’autre bout du canapé.
– Eh bien, si tu tombes dans les pommes, je te laisse.
J’aimerais mieux pas, mais je ne le lui dis pas. Je m’appuie dans les coussins pendant que le film continue sur une note plus gaie. Bientôt, elle se met à rire et ça m’émeut également. J’aimerais avoir plus de drogues pour enfouir ces sentiments en moi, mais d’ici peu, je vais m’assoupir, de toute façon.
Encore deux ans.
Mais beaucoup de choses peuvent changer en deux ans.
1. Médicament très répandu aux USA pour le rhume ou la grippe.
2. Émission de divertissement très populaire de la chaîne NBC, basée sur une alternance de sketches humoristiques et de musique.
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