Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Karina Halle · Chapitre 5 sur 26

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Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Chapitre 4 - 29 ans - Stéphanie

CHAPITRE 4

 

29 ans

 

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Stéphanie

 

J’ai réussi. J’ai finalement réussi. Fog & Clothes existe enfin. Il m’a fallu pratiquement une semaine pour me rendre compte que j’avais ouvert, que des clients étaient entrés et avaient acheté, vraiment acheté. Chez moi !

Je l’ai fait. Je possède et dirige mon propre magasin de prêt-à-porter. Et je l’ai fait juste dans les temps. Du moins, ceux que je pensais. Je me suis arrangée pour que l’ouverture coïncide avec mon anniversaire de vingt-neuf ans, en fait juste une semaine avant. L’année dernière, ça a été un peu comme si j’avais mis le booster, j’ai enfin fait bouger les choses. Sans les encouragements de Linden, je ne sais pas si j’y serais parvenue.

Je pense que le fait qu’il ait continué à me proposer de m’aider financièrement y a été pour beaucoup. L’argent n’était pas l’unique problème. J’avais mis pas mal de côté au fil des ans, et mon père m’avait fait cadeau d’une grosse somme à la fin de mes études secondaires, pensant que j’irais dans une université hors de prix. Au lieu de ça, je suis allée dans une école d’art pendant un an seulement, et j’ai gardé le reste de l’argent.

Mais les propositions de Linden étaient vraiment sincères et amicales. De temps en temps, il me semblait qu’il était le seul qui me rappelait mon rêve, je suppose que c’est parce que lui poursuit les siens si intensément. C’était bien d’avoir quelqu’un que je voulais rendre fier. Ma famille avait d’autres rêves pour moi, les mêmes que ceux qu’ils avaient eus pour mon frère. Ils semblent parfois oublier que c’étaient ses rêves à lui, et seulement à lui, et qu’ils sont morts avec lui. Un magasin de prêt-à-porter n’en a jamais fait partie. Mais c’est ce que je désirais, même si eux n’étaient pas d’accord. Et depuis le jour où Linden a commencé à me rebattre les oreilles avec ça, j’ai décidé de foncer, de blinder, et tout et tout. Je voulais lui prouver que j’en étais capable, sans son argent mais avec son soutien.

Je voulais montrer à mes parents que j’étais toujours vivante, toujours là, et que je faisais quelque chose digne d’intérêt.

Et je l’ai fait. Ça a été dur. Je travaillais à plein-temps à All Saints comme d’habitude, et je passais mes soirées à étudier, à faire des plans et des calculs. Je ne sortais pratiquement plus. Je suis devenue une sorte d’ermite asocial, et quand par hasard je sortais, c’était pour rencontrer des gens dans le business, des acheteurs, des créateurs, des pros du marketing, des fabricants, des mannequins. Je passais chaque seconde de ma vie avec des gens qui pourraient m’être utiles. Peu à peu, les journées de dur labeur se sont métamorphosées en semaines de travail acharné, puis en mois de travail acharné.

Et finalement, ça y était.

Je n’ai jamais eu aussi peur que le jour de l’ouverture. J’avais peur que personne n’entre, que tout le monde s’en fiche. Que les vêtements ne bougent pas des portants, que ma caisse enregistreuse reste muette, que les amuse-gueules et le champagne que j’avais préparés n’attirent même pas les passants.

J’avais l’impression que tout ce travail, tous ces rêves dépendaient de ce jour-là.

Bien sûr, ce n’est pas ça. La journée s’est bien passée, les gens sont venus, ils ont bu mes coupes de champagne et mes petits amuse-gueules bon marché. Ils ont acheté des vêtements, ils ont admiré les vitrines, ils m’ont félicitée. Ce n’était pas le jour d’ouverture dont j’avais rêvé, mais c’était le jour d’ouverture du début de mes rêves. C’était déjà beaucoup.

Linden et James sont venus, bien sûr. Linden a amené sa copine.

Ouais. Sa petite copine.

Nadine Collingwood.

Je n’y crois toujours pas, même si ce n’était pas la première fois que je la rencontrais. Elle est charmante, ce qui m’a surpris, et elle a l’air parfaitement normale. Le style de nanas avec qui Linden s’est acoquiné ces dernières années est toujours le même – grandes, extrêmement minces avec de longues jambes, des cheveux blonds dignes d’une pub pour du shampooing, des sourires aux dents parfaites, genre Ultrabrite.

L’opposé de moi, vraiment.

Et de Nadine également. Elle est de taille moyenne, mince mais sportive, elle est rousse, la peau très pâle constellée de taches de rousseur. Elle ne s’habille qu’en jeans et en chemise de flanelle, rien de très fun, mais ça correspond bien à son style garçon manqué.

En fait, elle a l’air écossaise. Peut-être que Linden regrette son pays d’enfance. Il est arrivé aux USA quand il était déjà au lycée, son père avait obtenu un poste aux Nations unies à New York.

Il a l’air heureux. Je suis heureuse pour lui. Vraiment, je le jure. Et comme elle est gentille, elle va prendre bien soin de lui. Je suppose que maintenant qu’il commence à vieillir, il comprend mieux l’intérêt de s’installer. Vous savez, avec quelqu’un qui n’est pas moi.

Tout compte fait, peut-être que ce pacte entre nous va devenir obsolète. Peut-être ce sera moi qui resterai célibataire, alors que Linden et Nadine vont faire un grand mariage et beaucoup de petits

Gérard Butler 1.

Un coup sur la vitrine du magasin me tire de l’horrible mariage de contes de fées auquel je suis en train d’assister dans ma tête. Je lève les yeux pour découvrir James qui me fait signe de la main. Il porte un grand sac bien rempli et me sourit timidement.

Curieuse, je me dirige vers la porte. J’étais censée rentrer à la maison il y a une heure pour me préparer pour la soirée – James a prévu quelque chose au Burgundy Lion – mais le temps a filé sans que je m’en rende compte. Ça m’arrive souvent en ce moment. Parfois, je ne quitte pas la boutique avant dix heures du soir.

J’ouvre la porte et suis accueillie par une brise fraîche qui nous

arrive de Sutter 2. Le brouillard monte, les bâtiments de l’autre côté de la rue commencent à disparaître.

James me fait un grand sourire :

– Je me doutais que tu serais encore là.

Je suis un peu étonnée de le voir ici, mais j’ouvre plus grand la porte et lui fais signe d’entrer.

– Je sais, désolée. Un jour je vais m’y faire. Ou alors je vais devenir tellement célèbre que je pourrai engager des vendeuses pour fermer à ma place.

Il entre. Il sent la pluie et ses cheveux noirs mi-longs sont humides, ils collent à son cou et au col de sa veste en jean.

– Il pleut là-haut ? je lui demande.

 

Il habite dans le Haight, à côté du parc du Golden Gate, où le climat est un peu différent.

Il hoche la tête en faisant le tour de la boutique, avant de déposer son sac sur le comptoir, juste sur mes papiers.

– C’est quoi tout ça ?

Il ouvre le sac dont il sort une bouteille de vin rouge, le genre français, très cher, avec de la fausse poussière dessus, et un plaid, plus quelques petites boîtes en plastique.

– C’est ton anniversaire.

Je fronce les sourcils.

– Je ne comprends pas.

– Linden est avec Nadine. Ils ne viennent pas, dit-il en m’observant avec attention.

– Quoi ?

C’est comme si j’avais reçu un grand coup dans le ventre.

Il prend un air gêné.

– Elle a sans doute l’appendicite. Ils sont allés aux urgences pour vérifier.

– Oh. (La douleur se transforme en culpabilité.) C’est moche. Est-ce qu’elle va bien ?

Il hausse les épaules.

– Probablement pas, mais je suis certain que s’il y a un problème, ils le régleront vite. Alors, comme nous ne sommes que tous les deux, je me suis dit que ça serait plus sympa ici qu’au Lion.

Je jette un coup d’œil sur ce qui semble être les préparatifs d’un pique-nique en amoureux. Jamais, quand nous sortions ensemble, James n’a eu un geste aussi gentil. Je me demande ce qui l’a fait changer d’un coup.

– N’aie pas l’air si soupçonneux, lance-t-il en détournant le regard, troublé. C’est ton anniversaire, n’est-ce pas ? Je peux quand même faire quelque chose pour toi.

Ah, oui. Maintenant ça ressemble plus au James que je connais. D’humeur changeante et insaisissable.

– Bien sûr que tu peux. Je suis simplement surprise, c’est tout. Je ne me souviens pas de la dernière fois où nous avons passé un moment ensemble, juste tous les deux.

– Je sais. C’est pour ça que je me suis dit que ça pourrait être sympa.

Il prend la couverture et l’étale sur le sol sous le comptoir, juste à côté d’un présentoir à bijoux que j’ai galéré des mois pour obtenir et un panier d’articles rigolos pour achats coup de cœur, comme des pansements à imprimés moustache ou des chouchous léopard qui partent comme des petits pains.

Il débouche le vin, sort deux verres et ouvre les différentes boîtes. Il me montre la couverture :

– Tu peux t’asseoir, tu sais.

C’est ce que je fais, en découvrant le contenu des Tupperware. L’un d’eux est rempli de fraises nappées de chocolat, l’autre de fromage et de compote. Dans le troisième, il y a des coquilles Saint-Jacques enrobées de bacon. Tout ce que j’aime.

– Ouah, je suis impressionnée.

– C’est la dernière année avant tes trente ans. Il faut marquer le coup.

Je lui lance un sourire rapide.

Je n’ai pas l’habitude qu’il soit aussi prévenant. Il semble évident que nous avons une relation toute différente, James et moi, depuis que nous avons rompu.

– Merci beaucoup.

– Pas de problème. Les amis sont faits pour ça, non ? Attends.

Et il me sert un verre de vin, puis me tend une petite fourchette et pousse la boîte de Saint-Jacques devant moi. J’admire leur présentation.

– C’est toi qui les as préparées ?

Il secoue la tête, en prenant un air penaud.

– Non, je les ai achetées chez Whole Foods 3.

Je dois dire que je suis soulagée. Je suis sûre que James est un excellent cuisinier, mais l’idée qu’il prépare quelque chose spécialement pour moi, même en simple ami, ne correspond pas vraiment à notre relation actuelle, je trouve. Je savoure une coquille Saint-Jacques assaisonnée de vinaigre balsamique.

– C’est délicieux.

– Tant mieux, clame-t-il, joyeux.

Je bois mon vin à petites gorgées, en lui disant qu’il est très bon, lui aussi. Est-ce que je délire ou bien est-ce que la situation devient un peu bizarre ? Peu importe. Il n’y a rien de mal à ce que deux copains célèbrent un anniversaire ensemble. C’est juste de ça dont il s’agit, mais c’est quand même un peu étrange.

Et rapidement, tout devient plus facile. Peut-être à cause des verres de vin ou parce que je raconte à James mes problèmes de boulot, mais tout ça se met à ressembler de plus en plus au bon vieux temps. Quand nous avons terminé les Saint-Jacques et que nous attaquons le fromage, la conversation bifurque de la musique à des trucs plus personnels.

– Tu n’étais pas vraiment sérieuse au sujet de ce pacte que tu avais contracté avec Linden, n’est-ce pas ? me demande-t-il, avec son air de ne pas y toucher.

Mais quand je le regarde, je m’aperçois que sa mâchoire est crispée.

– Sérieuse ? Non, pas vraiment.

Du moins pas assez pour le lui avouer.

– Tant mieux.

– Pourquoi ?

– Parce que je ne voudrais pas que tu aies de la peine, au cas où tu prendrais les choses au sérieux.

– Pourquoi aurais-je de la peine ?

Il hausse les épaules.

– Linden est un joueur, tu le sais. Il t’aime bien, Steph, mais comme une amie. Je ne voudrais pas que tu commences, je ne sais pas moi, à penser à lui d’une façon qui risquerait de foutre en l’air votre amitié, uniquement parce qu’il aime flirter et jouer en permanence. Il n’a jamais pris ce pacte au sérieux, tu le sais. D’autant plus qu’il semble sérieusement accro à Nadine. Je ne serais pas surpris qu’ils se marient avant leurs trente ans.

J’ai soudain l’impression de manquer d’air. Je serre les lèvres en cherchant à reprendre ma respiration. Je suis sidérée par ma réaction.

– Ce serait plutôt rapide. Ils ne sont ensemble que depuis un mois, je crois.

– Ouais, mais ils baisaient ensemble depuis plusieurs mois déjà.

J’ouvre de grands yeux. Je l’ignorais complètement.

– Ah bon ?

Il hoche la tête, et me regarde comme si j’étais une véritable idiote.

– Elle bosse à la réception de la société de charter. Bien sûr qu’ils sortent ensemble. Depuis le premier jour.

Mon cœur bat lentement, à grands coups sourds. Je m’efforce de me calmer.

– Je n’en avais pas la moindre idée.

– Peut-être n’êtes-vous pas aussi proches que ce que tu crois, dit-il, et il me flanque un autre coup au cœur.

Il me sert rapidement un autre verre de vin.

– Allez, bois. Tu devrais sourire et te contrefoutre de Linden.

– Mais c’est mon ami.

– Autant que moi. Savoir avec qui il sort devrait être le dernier de tes soucis, tant que ce n’est pas avec une vraie psychopathe. Jusqu’à présent, elle a l’air très bien. J’approuve. (Il me jette un regard perçant.) Pas toi ?

– Si, bien sûr, je réponds sans réfléchir.

Je sais que James n’a pas voulu me faire de peine, parce que normalement, rien de ce qu’il a dit ne devrait me chagriner. C’est vrai. Linden est un ami, il l’a toujours été et le restera toujours. Savoir avec qui il sort ne me concerne pas, pas comme ça. Mais je dois bien reconnaître que je me mens à moi-même depuis trop longtemps, j’ai l’impression de saigner intérieurement, là devant James, tout en m’efforçant de ne pas le lui montrer.

Il m’observe avec attention, comme s’il soupçonnait quelque chose depuis le début. Puis il se penche en arrière, apparemment satisfait, et s’écrie :

– Maintenant, je me dis que le vrai mystère, c’est que tu es toujours célibataire.

J’éclate de rire, manquant recracher mon vin.

– Ce n’est pas un mystère, James. Tout le monde, et toi particulièrement, doit savoir pourquoi.

Quelque chose vacille dans ses pupilles.

– J’aimais bien quand nous étions ensemble.

Je l’arrête.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire, enfin, pas exactement. Je veux dire maintenant que nous sommes tous les deux des patrons de PME. Je me souviens combien tu as travaillé dur pour acheter le Lion. Tu n’avais pas vraiment de temps à consacrer à Linden, ni à moi ni à quiconque. C’est la même chose pour moi. Je n’ai tout simplement pas le temps.

– C’est vrai. Mais même avant ça, tu semblais n’être… avec personne. Pas sérieusement en tout cas. À part de ce rabat-joie d’Owen.

Je ne prends pas la peine de le reprendre. Owen s’est révélé être un immense rabat-joie – et un tricheur – pas du tout le rocher solide sur lequel s’appuyer.

– Et toi ? je lui demande.

Il sourit et me voilà, l’espace d’une seconde, transportée à l’époque où nous nous sommes rencontrés pour la première fois. James était en train d’essuyer des bocs de bière, et je jure qu’un spot de la petite scène du Lion l’éclairait en direct. Il était exactement ce que j’avais recherché depuis la fin du lycée, sans jamais le trouver ou sans avoir eu le cran de m’en approcher – grand, mince et musclé, de longs cheveux noirs légèrement bouclés. Et pour parfaire le tout, il avait des gauges dans les oreilles, un anneau de nez et de superbes tatouages noirs. Tout chez lui respirait le mauvais garçon, et un bad boy, c’était le rêve pour une môme de Pétaluma comme moi. À cette époque, James, qui a deux ou trois ans de plus que moi, dirigeait le bar. Je venais de lui remettre mon CV et j’attendais là, maladroite, qu’il le lise. Je me rappelle que Linden est passé chercher un drink pour un client et que j’ai été totalement fascinée par ses muscles, son regard intense, sa démarche féline tellement masculine et son accent écossais super-sexy. J’étais une sacrée veinarde de tomber sur deux types tellement chauds, travaillant dans le même endroit !

Mais j’étais également certaine de ne pas décrocher le job, personne ne peut avoir autant de chance.

Mais James a simplement levé les yeux sur moi, a souri, et j’ai été cuite. Son sourire est presque trop grand pour son visage et transforme ses yeux bruns. Il les fait presque étinceler. Plus tard, j’allais me rendre compte que ça cachait une réelle incapacité.

Il a dit :

– Ça me paraît bien, quand peux-tu commencer ?

Et c’était parti. J’ai commencé le lendemain, et une semaine plus tard, James et moi sortions ensemble. Il était vraiment tout ce que j’attendais d’un petit ami. Outre les regards de braise qu’il me lançait et que je considérais à l’époque comme un honneur, il était musicien. Le groupe dans lequel il jouait avec Linden était vraiment bon, même s’ils se contentaient de jouer au Lion et de faire des reprises. Il était drôle et intelligent à sa façon. Il réussissait aussi très bien à me rendre folle. Il avait mauvais caractère et montait sur ses grands chevaux pour un rien. Il suffisait parfois qu’un type me regarde pour qu’il m’accuse de l’allumer. Plus tard, ce genre d’accusation a pris de l’ampleur, il s’est mis à avoir l’impression que je sortais avec la moitié de la ville.

Finalement, James était tout simplement trop jaloux et trop possessif. J’aime bien qu’un homme soit jaloux. Comprenez-moi bien. Mais il l’était même vis-à-vis de mes copines. La seule personne avec qui j’étais autorisée à être amie, c’était Linden, et uniquement parce que James nous avait constamment sous les yeux.

J’ai donc rompu avec James. Il avait certains traumatismes d’enfance qu’il devait dépasser – un père alcoolique et abusif qui l’avait abandonné – et je ne voulais pas être tenue en laisse.

Je voulais pouvoir vivre sans marcher sur des œufs en permanence. J’étais fatiguée d’être avec James. Eh oui, il faisait bien l’amour – il a un piercing sur la queue qui appuyait à chaque fois exactement au bon endroit – mais ce n’était pas suffisant.

Je l’ai blessé. Je le sais. D’ailleurs j’étais certaine qu’il allait me virer. Je ne pensais même pas à me défendre, parce que je me sentais coupable. Eh bien, il ne m’a pas virée, il faut mettre ça à son crédit. Il a agi comme si nous nous étions séparés d’un commun accord. Peut-être était-ce vrai, d’une certaine façon, car nous nous engueulions depuis un bon moment. J’ai donc gardé mon travail. Ça a été assez bizarre pendant quelques mois, mais Linden a fait tampon entre nous deux. Et il m’a envoyé une flopée de SMS et de messages très rigolos sur Facebook.

Le temps guérit toutes les blessures, ou du moins il permet qu’elles cicatrisent. James a réussi à passer à autre chose, et peu à peu nous sommes devenus, tous les trois, les trois mousquetaires. Le chagrin pouvait bien sûr réapparaître par moments. Je faisais très attention à ne pas mentionner d’autres types, et James faisait de même en ce qui concernait les filles avec qui il sortait (et il n’y en a pas eu beaucoup). Finalement, il a retrouvé son équilibre.

Ça fait presque sept ans que James et moi avons rompu et sommes devenus des amis. Il a fallu sept ans pour que nous puissions à nouveau nous retrouver en tête à tête.

James s’éclaircit la voix et se sert un verre de vin.

– Tu dis qu’il n’y a aucune raison cachée, mais je ne te crois pas.

– Ok, dis-je en m’asseyant sur une de mes jambes. Pourquoi as-tu été célibataire pendant si longtemps ? Il y a juste eu… c’était quoi son nom, Laura ?… C’est la seule dont je me souvienne.

Il passe une main dans ses cheveux en haussant les épaules.

– J’en sais rien. Trop de boulot.

– Même chose pour moi. Et peut-être que tu es un peu difficile ?

Il me jette un regard acéré.

– Toi aussi.

– Au fond, il n’y a rien de mal à ça.

– Non, dit-il en fixant la couverture. Pas si ça ne t’empêche pas d’avancer.

Je grimace.

– Je progresse, James. Finalement, ceci… dis-je en montrant le magasin, c’est tout ce dont j’ai toujours rêvé.

– Et l’amour ?

J’ouvre de grands yeux.

– L’amour peut arriver n’importe quand. Mais pour l’instant, je suis heureuse comme ça.

– Et le sexe ?

Je lui jette un regard.

– Quoi, le sexe ? Ça n’a rien à voir. Je ne suis pas coincée, James, tu le sais bien.

– Non, c’est vrai, répond-il en souriant. (Il lève les yeux vers moi, son regard s’est comme assombri.) On peut très bien baiser sans être amoureux.

Avant que j’aie eu le temps de répondre, il se penche vers moi en renversant son verre de vin et il m’embrasse.

Je suis trop choquée pour réagir, mais je le laisse faire. Ses lèvres et sa langue me sont à la fois familières et étrangères, ses mains sur mon visage me ramènent en arrière. Je dois bien admettre que même si je n’ai pas pensé à lui depuis des années, ce n’est pas du tout épouvantable.

C’est même assez agréable.

Mais j’aimerais bien savoir ce qui se passe.

Je me recule, maintenant consciente du vin qui tache mon jean. Je réussis à peine à articuler un « ouah » en reprenant mon souffle. Je m’empresse d’éponger avec des serviettes en papier la tache rouge qui grandit sur la couverture.

– On s’en occupera plus tard, dit James à toute allure, avant de reprendre mes lèvres.

Son baiser est follement passionné, causé par quelque chose que je ne comprends pas.

Ou peut-être que si.

La solitude.

– James. (Ses lèvres courent le long de mon menton, puis de mon cou.) Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.

– Bien sûr que si, marmonne-t-il contre ma peau. (Sa main enserre mon sein, sans aucune autre protection qu’un soutien-gorge de fine dentelle.) Je te veux, tu me veux.

Ce n’est pas tout à fait vrai. Je pose ma main sur sa poitrine et je le regarde dans les yeux. Ils sont remplis de désir, il a du mal à me regarder en face.

– James, je dis à nouveau, un peu plus fermement.

– Quoi ? répond-il en repoussant ses cheveux avec anxiété.Steph, écoute… c’est juste une baise. Rien de plus.

Je fronce les sourcils.

– Je t’assure, dit-il, tout en m’attirant à lui. Juste du cul. On le faisait bien ensemble, pourquoi ne pas recommencer juste une fois ?

– Parce que ça pourrait foutre en l’air notre amitié tout simplement, je rétorque.

C’est presque évident. Je me fiche de savoir si c’est habituel pour les autres de baiser avec leur ex, moi je trouve que ça fout la pagaille, particulièrement quand vous passez toute la semaine ensemble.

– Une nuit ne changera rien pour moi, dit-il alors. Ça changera quelque chose pour toi ?

Je n’en suis pas sûre. Je sais ce que je ressens pour James. Je sais aussi que baiser avec lui pourrait être comme enfiler un bon vieux sweater bien douillet. Et j’aime bien les sweaters douillets quand il fait froid.

Je me radoucis.

– Non. Ça ne changera rien pour moi.

Il me sourit, et son sourire illumine ses yeux sombres. En souvenir du bon vieux temps, alors.

Il se lève et va éteindre la lumière avant de me rejoindre sur la couverture.

Puis nous tombons à la renverse au milieu de la nourriture et du vin. Et malgré ce qu’on raconte dans les films, ce n’est pas aussi amusant que ça. Alors qu’il m’arrache ma chemise, je prie le Ciel qu’il ne la jette pas sur le vin. Alors qu’il suce mes tétons, je m’inquiète pour le bleu et le brie qui me collent aux fesses. Je crains que ma peau et mes vêtements soient tachés par ces délices venus de France. Ce n’est qu’une fois que je suis à quatre pattes, nue comme un ver, que je peux enfin me détendre. Sa bite qui glisse en moi comme une seconde peau aide beaucoup, bien sûr, ainsi que ce putain de piercing génial qui atteint tous les endroits qu’il faut. Aucun autre type n’a réussi à exciter mon point G comme lui, et même si ce piercing est une tricherie, je m’en fous royalement. Mais plus je grimpe au rideau, moins je pense à James…

… et plus à Linden.

J’ai un mal de chien à ne pas crier son nom, mais c’est son visage que je vois, ses mains viriles, fortes et douces à la fois sur ma taille, ses cuisses musclées et ses poils qui caressent les miens.

Alors qu’en réalité, il s’agit bien du mince, pressé et très frivole James. Toutes les femmes donneraient leur sein gauche pour être dans ses bras, pas moi.

Il n’y en a qu’un qui compte pour moi.

Et j’aimerais bien que ce ne soit pas le cas.

Après en avoir terminé, je récupère mes vêtements et je vais me laver dans la petite salle d’eau de l’arrière-boutique. J’avais acheté un savon de luxe à la lavande et à la sauge, et je rigole en pensant à ce pourquoi je l’utilise.

Je viens donc de baptiser mon magasin.

Je me tapote avec un essuie-main duveteux et je me rhabille. Ma chemise a une tache de vin qu’il faudra nettoyer avec une lessive aux enzymes dès demain matin. Pour l’instant, je suis encore assez ivre, de syrah et d’orgasmes. La réalité commence à refaire doucement surface. Je viens de baiser avec mon copain et ex-petit ami. Il a beau dire que c’est juste l’affaire d’une nuit, les coquilles Saint-Jacques, le fromage et le vin, les fraises (OGM, certes mais nappées de chocolat) racontent une tout autre histoire. Peut-être que je me fais des idées, mais j’espère vraiment que tout va redevenir normal, comme avant. J’ai besoin de normalité. Je n’ai aucun besoin de revenir à mes vingt et un ans. Je vais avoir trente ans l’année prochaine et je n’ai aucune envie de remonter en arrière, spécialement pas autour de la queue de James, même si elle possède un piercing du tonnerre.

En sortant de la salle d’eau, je me sens un peu comme un poulain qui vient de naître et qui ne sait pas très bien comment agir avec ce qui l’entoure. J’aimerais faire comme si rien ne s’était passé, mais James est si imprévisible que ça ne va sûrement pas être possible.

Il est debout sur la couverture, il a enfilé ses jeans mais pas sa chemise et il observe le bordel.

Il me jette un coup d’œil narquois.

– Je crois que je n’ai pas vraiment réfléchi.

– Je suis certaine qu’on parviendra à éliminer le fromage et le vin avec un bon lavage, lui dis-je en lui montrant l’arrière de mon bras. J’ai réussi à m’en débarrasser facilement.

Il a soudain l’air fier.

– J’imagine qu’on s’est laissé dépasser par les événements.

Ouais. Les événements… ou une véritable mise en scène bien arrosée. Ou l’un et l’autre.

Je hausse les épaules.

– Ces moments-là sont faits pour ça.

Puis je me racle la gorge et je m’accroupis sur la couverture pour pouvoir ramasser les différentes boîtes. Hélas, les fraises sont écrasées. Je mets tout à la poubelle en jetant un coup d’œil circonspect à James qui roule la couverture.

– Merci d’être passé. C’était sympa.

Peut-être est-ce un peu abrupt, mais mieux vaut ne pas laisser l’espoir s’installer. Il s’arrête, comme s’il se demandait si je dis ou pas la vérité. Eh bien non. C’était sympa. Mais je n’ai aucune envie de réitérer l’expérience avec lui. J’espère vraiment ne pas avoir besoin de le lui dire. Et merde. Il continue à me dévisager. Je savais que c’était une erreur. La solitude stupide et les vieux sweaters douillets.

– Ouais, c’était chouette, finit-il par répondre. Tu veux que je te dépose chez toi ?

– Ne me dis pas que tu es venu en voiture jusqu’ici.

– Non, en taxi. Allez, ça nous coûtera moins cher si on partage.

Je fais semblant de réfléchir un instant avant de lui répondre :

– J’ai encore un peu de boulot qui m’attend. Je prendrai le dernier bus.

– Je peux attendre.

Non, tu ne peux pas.

Je lui fais un sourire apaisant.

– J’en ai encore pour un certain temps. La paperasse, tu sais ce que c’est. On s’appelle demain.

C’est comme si, soudain, un gros nuage noir s’était installé dans le magasin. Ses yeux ne brillent plus du tout et ses lèvres se crispent.

– Ok. On se parle plus tard.

Ses mots ont jailli comme des pierres.

Et c’est ainsi que James, son cabas, sa couverture, son piercing de pénis et ses désirs inavoués quittent Fog & Cloth.

La porte se referme sur lui.

Je pousse un énorme soupir de soulagement.

Qui fait bien vite place à des regrets.

 

1. Acteur écossais.

2. Comté du nord de la Californie.

3. Chaîne américaine de magasins d’alimentation bio.

 

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