Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Karina Halle · Chapitre 18 sur 26

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Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Chapitre 17 - Linden

CHAPITRE 17

 

 

Linden

 

– Mais c’est quoi, cette tenue ?

Je suis devant la boutique de Stéphanie, qui me dévisage comme si j’étais un extraterrestre.

Si c’était le cas, je viendrais de la Planète Requins. Comme les San

Jose Sharks 1. J’ai décidé que ça serait sympa de l’emmener voir un match des Sharks, puisqu’elle m’a dit qu’elle ne les avait jamais vus et que d’habitude, j’y vais toujours avec James. Je me suis dit que ce serait une sacrée surprise pour elle.

Mais, pour l’instant, elle est simplement très gênée de me voir accoutré comme ça, en total look, avec un masque en peluche en forme de requin sur la tête.

Je lui tends les billets.

– Hockey ! Nous allons assister à un match des Sharks, Baby Blue.

Elle hausse les sourcils en me dévisageant.

– C’est bien ce que je craignais.

– Allez, viens, lui fais-je en laissant tomber les bras. Tu m’as toujours dit que tu voulais y aller.

Elle se contente de me regarder.

Je soupire et j’enlève mon masque.

– Est-ce que c’est mieux comme ça ?

Elle me sourit et traverse le hall pour m’embrasser. Ses lèvres sont particulièrement douces aujourd’hui, sa langue est particulièrement joueuse. Elle a l’odeur et un goût de menthe sucrée.

Illico, je me mets à bander.

– Tu sais, ce masque pourrait être rigolo pour jouer à un jeu de rôles libertin.

Elle me mord la lèvre inférieure en tirant légèrement dessus.

– Le seul rôle que tu joueras, c’est celui d’esclave, ficelé à mon lit, ronronne-t-elle.

– Oui. Oui, s’il te plaît.

Soudain, le hockey me semble un jeu totalement débile.

– Tu sais quoi ? Les Sharks peuvent attendre. On ira les voir une autre fois.

Elle sourit en posant sa main sur ma poitrine, elle sent mon sexe dur pendant un moment, avant de me repousser.

– Pas question, on va à San José, s’écrie-t-elle les yeux brillants.

Elle se retourne et rentre dans l’appartement, attrape son sac à main sur le comptoir de la cuisine et referme la porte derrière elle.

– Allons-y.

Je geins de déception, mais ça n’a pas d’importance. Nous reviendrons chez elle plus tard, quoi qu’il arrive. Et peut-être même que le masque de requin pourra jouer un rôle.

Je prends l’autoroute de San José, ce qui va assez vite sauf quand on est coincé dans les embouteillages comme nous le sommes. Parfois j’ai l’impression que toute la ville migre les jours de match, d’autant que nous entrons dans la saison du hockey. Et en plus, c’est la période des fêtes. C’est comme à la fin de Thanksgiving (que j’ai passé avec Stéphanie et ses parents), quand tout le monde avait décidé de se ruer au centre commercial pour acheter des cadeaux, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Noël est passé depuis au moins trois semaines.

Bien des choses ont changé pendant ce dernier mois. J’ai réussi à oublier ma culpabilité vis-à-vis de Nadine, ce qui m’a permis de jouir encore plus de mon bonheur avec Stéphanie. Et Nadine m’y a aidé. Elle est finalement restée un mois complet dans l’appartement que je lui avais trouvé et elle a démissionné de son boulot de réceptionniste. Je ne sais pas exactement où elle habite ni où elle bosse, mais mon patron m’a dit que tout va bien pour elle, alors je le crois.

Ça a été une sacrée épreuve, mais je ne regrette pas une seconde. Être avec Stéphanie de cette façon, de la façon dont j’ai toujours rêvé, c’est encore mieux que tout ce que j’aurais pu imaginer.

– Tu te souviens de notre plan cul dans le cockpit ? me demande soudain Stéphanie, pendant que nous faisons du surplace. Ou du moins notre tentative ?

Je me tourne vers elle, abasourdi. C’est comme si elle avait lu dans mes pensées.

– Oui.

– Ça pourrait être une bonne manière de faire passer le temps dans les embouteillages, non ?

– Maintenant ? (Je n’arrive pas à croire que c’est moi qui hésite, mais…) On est entourés de bagnoles.

– Hé, relax, il fait sombre dehors. Mon épaule protège mon côté, la roue arrière de la jeep nous cache de la voiture derrière nous, la voiture de devant ne peut voir que nos phares, quand à celle de ton côté… on peut espérer qu’elle s’occupe de ses affaires.

Je jette un coup d’œil à la voiture à côté de nous. Ce sont deux hommes d’âge moyen, avec des maillots des Bruins, les nases contre qui nous jouons ce soir. Tout compte fait, ça ne me gêne pas de me donner en spectacle.

Elle augmente la pression de sa main et ouvre ma fermeture Éclair, baisse l’élastique de mon slip et dégage mon gland. J’aperçois un peu de liquide préséminal qui brille au bout.

– Quelle belle bite, murmure-t-elle en la prenant en main pour ensuite la caresser, tout en la serrant fort, sur toute sa longueur.

Je ferme les yeux en soufflant, et quand je les rouvre, nous sommes quasiment rentrés dans la voiture qui nous précède. Ça ne va pas être simple. Dieu merci, j’ai eu le réflexe de m’arrêter à temps. Mais je ne proteste pas pour autant. J’ai trente ans et personne ne m’a jamais fait une pipe dans une voiture en marche. J’ai déjà conduit en branlant une fille sur le siège passager, mais c’était quand j’étais au lycée. À l’époque, j’avais trouvé ça très cool, mais ceci est beaucoup, beaucoup plus agréable. Stéphanie me caresse fort, puis elle attrape le reste de ma queue et mes couilles. Mon corps se raidit, j’attends la suite. Elle vérifie d’une main que sa ceinture de sécurité est assez lâche, puis elle se penche et prend ma queue dans sa bouche et mes couilles de l’autre main. Je dois lutter contre l’envie de fermer les paupières pour mieux profiter de la chose. C’est dangereux, mais je n’ai aucune envie qu’elle arrête. Je serre le volant comme un fou. Pour une fois, j’apprécie que la jeep ait une boîte automatique. La tête de Stéphanie monte et descend de plus en plus vite sur mon bas-ventre, je plonge ma main libre dans ses cheveux et je tire dessus.

– Tu la veux, ma bite, hein Bébé, je murmure en raffermissant ma poigne et en m’enfonçant plus profond dans sa gorge. Tu aimes ça, me sucer, tu aimes sentir mon gland qui glisse dans ta gorge. Ouais, ça, c’est mon bébé. Continue comme ça, continue.

Elle continue, ses lèvres, sa bouche, sa langue et sa main travaillent à l’unisson. Mon fluide, mêlé à sa salive, offre un lubrifiant idéal. Mon corps se raidit, et je décide de profiter de la possibilité qui s’offre à moi d’avoir un instant de répit. Toutes les voitures autour de nous sont arrêtées, c’est une marée de lumières rouges dans la nuit. Je mets rapidement la jeep en position « parking » avant d’enlever mon pied de la pédale de frein.

Ça vient.

– Suce-la, Bébé, suce-la, je siffle en tentant de respirer. Encore, c’est si bon, Bébé.

Et alors c’est comme si j’étais heurté par un camion, sauf que nous sommes là tous les deux, et que c’est le pied. Je jouis avec des spasmes violents, qui me forcent à plonger mes ongles dans son crâne et à murmurer des obscénités, la respiration haletante. Ça coule sur moi comme un bain chaud, anesthésiant et rempli d’aiguilles, et je prends conscience que je n’ai jamais été aussi vivant et en même temps aussi défoncé qu’à cet instant.

Putain de merde.

Elle retire sa bouche, en laissant une traînée de salive derrière elle, et range ma queue dans mon slip.

– Pour tout dire, c’était assez distrayant, dit-elle en essuyant sa bouche d’un revers de main tout en me lançant son sourire égrillard que j’adore.

Je n’arrive pas à trouver mes mots. Je me contente de hocher la tête. Puis la circulation reprend et j’essaie d’y prêter attention, en passant de la position « parking » à « drive ». Je regarde la voiture à côté de nous pour m’assurer que j’ai la place de passer devant, quand je me rappelle qu’il s’agit de supporter des Bruins de Boston. Et à en juger à leurs yeux écarquillés et à leur air sidéré, ils ont tout vu.

Je baisse rapidement ma vitre et je leur fais un doigt d’honneur en hurlant « Aux chiottes les Bruins ! », avant de leur faire une queue de poisson et d’accélérer maintenant que ça se remet à rouler. Quand nous arrivons au stade, je suis plein de vie, d’adrénaline et de Stéphanie. Je me contente d’une bière, mais je lui offre plusieurs verres d’un vin hors de prix et nous encourageons les Sharks comme des fous jusqu’à la troisième période. Elle ne réagit même pas quand j’enfile mon masque et que je me mets à danser après chaque but. Au contraire, elle me regarde de temps en temps de cette façon indescriptible qui me fait fondre. Ça me fait chaud au cœur. Je voudrais mettre ce regard en bouteille, le garder avec moi et l’ouvrir par une journée froide et brumeuse, pour me sentir à nouveau lumineux et vivant.

Parfois je me demande si je ne suis pas en train de tomber amoureux d’elle.

Parfois je me demande combien de temps je vais pouvoir continuer à faire semblant.

Juste après le début de la troisième période, cette putain de « Kiss

Cam 2 3 », sponsorisée par Dentyne se met en marche. Après avoir chopé deux autres couples, elle s’arrête sur nous.

Oups. Nos visages s’affichent en grand sur le Jumbotron.

Je hausse les épaules et regarde Steph qui me sourit timidement, en essayant de ne pas regarder en direction de la caméra. Je prends son visage entre mes mains et je l’embrasse passionnément. J’y vais franchement. Si on doit faire ce truc, autant le faire à fond.

Quelques spectateurs autour de nous se mettent à applaudir, à siffler, puis le jeu reprend.

Plus tard ce soir-là, après que les Sharks ont battu les Bruins pendant les prolongations, nous allons chez elle et nous nous jetons tous les deux sur son lit Elle ne parle plus de m’attacher, mais je m’en fiche. Je ne désire qu’une chose, plonger en elle et sentir chaque centimètre de son corps si chaud et si doux. Je me noie dans ce que nous sommes, dans ce que nous faisons ressentir à l’autre, un point c’est tout. C’est si bon. Nous vivons un truc tellement fort.

– Je crois que je perds pied, je lui chuchote après l’orgasme.

Nos corps nus sont trempés de sueur, nos membres et nos mains entremêlés. Ma gorge me gêne, j’ai du mal à respirer, mes mots pèsent une tonne.

– Chaque fois que je suis en toi, avec toi, je me perds un peu plus.

Je tourne la tête de côté pour la regarder. Elle me fixe avec ses grands yeux humides remplis de tout ce que je désire chez elle.

– À la fin, tu vas me mettre en mille morceaux, lui dis-je. S’il te plaît, prends-en soin.

Je ne sais pas pourquoi je pensais que ça allait la faire rire ou qu’elle allait me traiter de lourdingue, mais elle n’en fait rien. Peut-être parce que c’est la vérité et qu’elle s’en aperçoit. Elle s’avance et caresse mes lèvres du bout des doigts. Ils sentent le sexe. Ils sentent divinement bon.

– Linden – et sa voix sonne comme la neige – s’il te plaît, sois gentil avec moi.

Quelque chose cède et se libère dans ma poitrine.

Je l’aime.

Je l’aime comme un dingue.

– Je te le promets, je lui dis en la serrant très fort.

J’écoute battre son cœur contre ma poitrine avant de m’endormir enfin. Dans mes rêves, tout est chaud.

 

*

* *

 

Le lendemain matin, je dépose Stéphanie au boulot. Je sais déjà que quelque chose a changé entre nous, que nous avons découvert une autre couche. Il y a cette tendresse dans chacun de nos regards, dans chaque contact. Ça me rend plus fragile que je le voudrais.

Avant mon vol de l’après-midi, je passe à la salle de sport pour faire travailler mes jambes et mes bras pendant quelques heures. Quand j’ai terminé, je fais un saut au Burgundy Lion pour boire une pinte.

James est là, ainsi que Penny. Je suis particulièrement content de la voir, sans savoir vraiment pourquoi. Je n’ai pas beaucoup vu James ces dernières semaines, pas depuis Thanksgiving, en fait, et je ne suis pas allé au Lion. Évidemment, j’étais dans le lit de Steph, ou elle dans le mien. Je dois reconnaître que je commence à me sentir coupable. Au début, j’ai agi par courtoisie, ou du moins pour ne pas laisser s’installer une gêne inévitable. Je ne voulais pas que ma relation avec James change. Mais c’est pourtant le cas, et je ne dois pas être le seul à m’en rendre compte. Maintenant, le fait que je partage secrètement le lit de Stéphanie depuis six semaines me semble un peu glauque. Ça ressemble à un mensonge honteux, alors que ça ne devrait pas être le cas.

– Eh bien, regarde qui voilà, s’écrie Penny quand je rentre dans le bar.

Elle est au comptoir, à sa place habituelle. Je tire la chaise à côté d’elle et je choppe le regard de James, occupé à servir un client. Il hoche la tête mais ne sourit pas. En fait, il a plutôt l’air un peu énervé. J’espère qu’il est simplement de mauvaise humeur et que ça n’a rien à voir avec moi.

– Salut, les sucres d’orge.

– Les sucres d’orge ?

– Pourquoi pas ? Ces deux trucs-là sont délicieux, non ?

Elle pince ses lèvres rouges en me jetant un regard appuyé à travers ses lunettes.

– Tout dépend si tu es au régime ou pas. Où étais-tu passé, bel étranger ?

– Dans le coin. Comment vas-tu ? je réponds en changeant de sujet.

– Pas assez bourrée.

– Mais il n’est que cinq heures de l’après-midi, tu sais…

– Comment peux-tu dire ça, toi l’Écossais ?

– Tu marques un point. Je devrais m’y mettre.

J’attends que James ait un moment de libre pour le saluer.

– Salut, tête de nœud, je lance.

Il ne sourit même pas.

– Tête de nœud ?

– Il m’a appelé sucre d’orge, marmonne Penny dans son verre.

Je fais la grimace.

– Ne me dis pas que ton surnom est devenu offensant.

– Je ne sais pas, mec. Je ne t’ai pas vu depuis des lustres. Je me disais que tu serais peut-être un peu plus amical que ça.

Il sort une Anchor Steam du frigo et la jette devant moi, puis il repart de l’autre côté du bar.

Je demande à Penny :

– Mais qu’est-ce qui lui arrive, putain ?

Elle pousse un long sifflement.

– En réalité, je n’en sais rien. Il a été assez, hum, odieux avec moi aussi ces derniers jours.

Ça craint. J’aime beaucoup Penny. Je pose mes coudes sur le comptoir et je lui jette un regard en coin. Elle a vraiment l’air crevée, on dirait même qu’elle a pleuré.

– Tu passes un mauvais quart d’heure ?

Elle hoche la tête vite, vite, et son menton tremble un peu, mais elle se reprend.

– Ouais. J’espère que c’est juste un quart d’heure.

– Vous êtes faits l’un pour l’autre, je suis sûr que ça va s’arranger, je lui dis, et soudain je me sens mieux, comme si j’avais dit la vérité.

– Je ne sais pas, répond-elle et elle se penche un peu plus vers moi.

Elle sent le whisky. Je réalise qu’elle est déjà bourrée.

– Si je te demande un truc, tu es capable de me dire la vérité ?

Je ne suis pas sûr d’être la bonne personne. Mais j’acquiesce quand même.

– Bien sûr.

– Est-ce que James me trompe ?

Je sursaute.

– Non. Te tromper ? Non. Je veux dire, pas que je sache.

– Tu es sûr ?

– Je n’ai pas été beaucoup là ces derniers temps, tu vois, mais je peux t’assurer que James n’est pas le genre à te tromper. Il est trop sensible pour ça. Il te cracherait le morceau si ça arrivait, tellement il se sentirait coupable. En plus, il croit au karma.

– Ok, dit-elle doucement avant de reporter son attention sur son verre.

– Qu’est-ce qui te fait croire ça ? je demande, parce que maintenant, je suis intrigué.

James est un type plutôt loyal. Il est même tellement loyal qu’il vous donne l’envie de l’être avec lui, autant qu’il l’est envers vous.

– Je ne sais pas… une impression. Comme s’il y avait quelqu’un d’autre.

– Oh ?

– Ouais. Appelle ça de l’intuition féminine.

Je dois faire attention à ce que je dis. Je ne veux pas qu’elle pense ce à quoi je pense, si elle n’y pense pas déjà. Je ne veux pas qu’elle pense à Stéphanie.

– Ce n’est pas plutôt de la parano ?

Elle me regarde fixement.

– C’est comme ça. Je pense qu’il n’est plus amoureux de moi, c’est tout.

– Tu penses qu’il y a une autre fille ?

– Je n’en suis même pas sûre.

Ses yeux contemplent le plafond et je vois qu’elle se retient de pleurer, mais elle frappe son verre de whisky vide et s’écrie :

– Qu’il aille au diable ! C’est bien ce que disent les dames de la haute dans les films des années quarante, quand elles découvrent que leur amant les a trompées ? Qu’il aille au diable !

Je la regarde sans rien dire, j’ai vraiment pitié d’elle et, égoïstement, je suis inquiet. Ça ne peut pas être Stéphanie. Si James est réellement en train de quitter Penny, ce doit être pour d’autres raisons. Peut-être que finalement il n’est pas aussi loyal que je le croyais. Peut-être est-il aussi doué que moi pour mentir. Cette pensée me dégrise complètement, et je me surprends en train de taper dans mon verre pour la faire disparaître. Quand James réapparaît enfin, Penny est partie. Je ne m’en étais même pas rendu compte, tellement j’étais plongé dans mes pensées.

– Hé mec, je lui dis. (Ses yeux plongent lentement dans les miens.) Désolé de t’avoir appelé tête de nœud sans prévenir.

– C’est bon, bougonne-t-il.

– Est-ce tu vas bien ? Tu as l’air tendu.

Il me lance un regard froid, le genre de regard qui te fait comprendre que tu as intérêt à reculer de quelques pas. Pourtant, je reste rivé à mon tabouret. Il ne sera pas dit que je serai celui qui cède. Je lui montre ma bouteille.

– J’en prendrais bien une autre.

James pose ses mains sur le comptoir. Il tient toujours son torchon en se penchant vers moi.

– Tu sais quoi, Linden ? Je trouve que tu es sacrément gonflé. Tu ne donnes plus signe de vie pendant des semaines et tu te ramènes ensuite ici, comme si de rien n’était, comme si tout baignait.

– Ça n’est pas le cas ?

– Non.

– Écoute mec, tu es mon pote. Je t’ai appelé. Est-ce que tu as seulement regardé ton putain de téléphone ? Je t’ai envoyé un texto, tu m’as répondu par texto, ce n’est pas comme si on ne s’était pas parlé.

– Tu sais très bien ce que je veux dire.

Je dois jouer les idiots.

– Non, je ne vois pas. J’ai été occupé, ces derniers temps, c’est tout.

– Occupé comment ? demande-t-il d’un ton accusateur.

– Comme dans la vie, normal.

– Pas occupé par une nana ?

– Non.

– Tu sais, je t’ai vu.

Eh merde.

– Tu m’as vu ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il se redresse et croise ses bras sur sa poitrine.

– Toi et Stéphanie.

C’est la douche froide. Je réussis pourtant, je ne sais pas comment, à me taire.

James poursuit.

– J’ai regardé le match des Sharks, mon pote. Et je vous ai vus vous embrasser sur la Kiss Camera.

Je déglutis. Difficilement. Puis je me recule sur mon siège et je lui fais un grand sourire.

– Et alors ?

Il fronce les sourcils.

– Alors ? éructe-t-il. Qu’est-ce que tu foutais à ce match avec elle ?

– Elle avait envie d’y aller.

– C’était notre truc, mec.

– Je sais, je réponds en me sentant légèrement soulagé. Mais elle m’a appelé, elle avait eu une mauvaise journée et j’ai pensé que ce serait une excellente façon de lui remonter le moral.

– Comme c’est gentil de ta part, dit-il avec amertume. Et tu n’as pas pensé à m’inviter ?

– Ça s’est fait à la dernière minute, tu travaillais.

– J’aurais pu m’arranger.

Je hausse les épaules.

– Ah bon, je ne savais pas.

– Et pourquoi est-ce que tu l’embrassais ?

Et voilà que ça revient sur un terrain miné. Je dois désamorcer cette bombe, et rapidement.

– C’était un baiser pour la caméra, c’est ce qu’on est censé faire. Je ne voulais pas passer pour le mec qui refuse d’embrasser sa voisine sexy.

– Parce que tu trouves que Steph est sexy ?

Je le regarde en reniflant, incrédule.

– Tu te fous de ma gueule ou quoi ? C’est une vraie bombe.

– Tu es en train de parler de mon ex, là.

Je roule de gros yeux.

– Et de mon amie. Alors quoi, on ne peut pas dire de ses amies qu’elles sont sexy ? Même toi, James, tu es super-sexy, dans le genre romantico-hipster, rat d’égout.

– Va te faire foutre !

– Allez mon pote, ne sois pas homophobe.

Il me fixe toujours, il veut ramener la conversation sur Stéphanie.

– En plus…

Je suis sur le point de lui servir un gros bobard, et j’espère que Stéphanie ne va pas me tuer pour ça.

– Elle a un petit copain.

– Quoi ?

Euh, hum, peut-être que Penny avait raison.

– Euh, enfin ce n’est pas vraiment son petit copain. Ils baisent juste ensemble, je crois. Mais ouais, elle voit quelqu’un. De temps en temps. Mais bon. Elle le voit. Enfin, il est là. Visible. Dans le champ.

– Mais c’est qui ce mec ? Elle ne m’a rien dit. Il s’appelle comment ?

Mes yeux glissent sur le néon Guiness sur le mur.

– Ireland.

– Il s’appelle Ireland ?

– Ireland Brownglass 4.

– Ireland Brownglass.

Je lève les mains au ciel.

– Je n’y peux rien, mec. C’est la vérité vraie.

– Mais où est-ce qu’elle a bien pu rencontrer cet Ireland Brownglass ?

– Dans un bar de Castro 5.

– Quoi ? Tu es sûr qu’il n’est pas pédé ?

– Je n’en sais rien. Peut-être. Je suis sûr que Stéphanie s’en rendra très vite compte. C’est une fille intelligente.

Il a l’air soudain très désemparé.

– Je n’arrive pas à croire qu’elle sorte avec quelqu’un.

– Eh bien, tu n’as qu’à demander.

Je recule presque en voyant le regard qu’il me lance en guise de réponse.

– Ben quoi ? Je veux dire, essaie de faire le premier pas. C’est tout. Je ne peux pas faire tout le boulot. Si tu m’en veux de ne pas t’appeler, tu n’as qu’à le faire. Nous allons être de plus en plus occupés en vieillissant.

Je voudrais également ajouter que ce n’est pas la fin du monde si elle sort avec quelqu’un, mais j’ai peur de ce qu’il va me répondre. J’ai peur de ce que pourrait être la vérité, parce que dès que je saurais que James est amoureux d’elle, il faudrait que je fasse des choix difficiles. Des choix qui briseront au moins une amitié.

Donc je me tais. Je me contente de boire ma bière, et quand James est à nouveau occupé ailleurs, je sors mon téléphone et j’envoie un texto à Stéphanie.

Au fait, j’ai dit à James que tu sortais avec un type qui s’appelle Ireland Brownglass. Vous vous êtes rencontrés dans un bar de Reno, il pourrait être homo, mais tu ne le sais pas encore. C’est une longue histoire, je t’expliquerai plus tard.

Elle me répond au bout d’une minute.

Tu as intérêt à ce qu’elle soit bonne.

Je ne sais pas si c’est le cas, et je ne suis pas sûr de pouvoir réussir à lui expliquer sans la mettre en colère.

On dirait bien que nous sommes en train de lentement perdre le contrôle.

Il faut que je m’accroche. Grave.

 

1. Le San Jose Sharks (ou Les Requins de San José) est l’équipe de hockey professionnel de la ville de San José en Californie.

2. Tradition en Amérique du Nord. Pendant les temps morts des matchs de hockey ou de basket-ball, les caméras balaient le public (les images sont diffusées sur un écran géant, le Jumbotron), puis marquent un arrêt sur un couple pour l’inviter à s’embrasser.

3. Marque de dentifrice américain.

4. Jeux de mots qui signifie, en français, « Irlande verre teinté » (la couleur des bouteilles de bière).

5. Quartier gay de San Francisco.

 

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