Le pacte (NEW Romance) (French Edition)
Chapitre 19 - Linden
CHAPITRE 19
Linden
Il y a un problème.
Il y a un putain de problème.
Je venais juste de finir mon bol de céréales quand on a frappé à ma porte. Comme Stéphanie venait de sortir à peine trois minutes plus tôt, j’ai pensé qu’elle avait oublié quelque chose. Peut-être qu’elle veut qu’on remette ça encore une fois. J’ai ouvert la porte. J’allais m’écrier « tu n’en as pas eu assez, Bébé ? » Heureusement, je ne l’ai pas fait. C’était James.
– Euh, ai-je marmonné en cherchant mes mots.
La seule chose à laquelle je pouvais penser, c’était : Est-ce qu’il a vu Stéphanie sortir ? Est-ce qu’il suspecte quelque chose ? Pourquoi est-il là ? Est-ce que je vais pouvoir être capable de la jouer cool ? J’ai quand même essayé.
– Salut James, je lance.
– Salut, répond-il lentement.
Il n’a pas l’air en pétard, ce qui est plutôt bon signe. Mais il n’a pas l’air gêné. Même quand il baisse le regard rapidement et qu’il tressaille.
– Peut-être que tu devrais enfiler quelque chose.
Je grimace en m’apercevant que je suis en boxer. Normalement ce n’est pas franchement un problème, mais là, comme je pensais à Steph, je bande un peu.
– Désolé, dis-je en me tournant rapidement et en lui faisant signe d’entrer. Entre. Qu’est-ce qu’il y a, mec ?
Je cours dans ma chambre et je cherche des signes de la présence de Steph. Elle n’est pas du genre à laisser traîner ses affaires, je n’arrive même pas à la convaincre de laisser sa brosse à dents, elle en trimballe une dans chacun de ses milliers de sacs. Alors, j’enfile une paire de jeans et je retourne au salon.
– Tu as fait la bringue la nuit dernière ? dit James en fermant la porte d’entrée derrière lui.
Maintenant, j’essaie de déchiffrer la moindre nuance de ses intonations. Est-ce que Kayla lui a lâché le morceau ? Est-ce qu’il a vu quelque chose ?
– Ouais, je me suis bien amusé, lui dis-je en me dirigeant vers le frigo, en marchant le plus tranquillement possible. C’est juste un nouveau samedi, il n’y a rien de louche à ça.
Mes yeux scannent le salon, à la recherche d’une paire de panties rouges que j’ai arrachée à Steph l’autre jour.
– Ouais, en effet.
Je sors une bouteille de jus d’orange et je la secoue devant lui.
– Tu en veux ?
Il refuse.
En y regardant mieux, il n’a pas l’air si bien que ça. Il est plus pâle que d’habitude, et ses yeux sont cerclés de rouge.
– Ça va ?
Et j’ajoute très vite :
– Tu as la gueule de bois ?
Il hoche la tête en me regardant. Son regard est grave, très sombre.
– Ouais, j’ai la gueule de bois. J’ai bu comme un trou.
– Tu n’es pas le seul, dis-je en me servant un grand verre de jus et en l’avalant. Mais qui peut se mettre dans l’ambiance week-end sans alcool ?
James ne sourit même pas. Il se contente de me regarder fixement et je devine que des idées noires tourbillonnent dans sa tête. J’en ai les cheveux qui se dressent sur la tête.
– J’ai rompu avec Penny.
Je cligne des yeux, surpris et pas surpris à la fois.
– Quoi ? Pourquoi ?
– Ça c’est passé hier, après la fête. On s’est engueulés.
Je me mords la lèvre en réfléchissant :
– Ce n’est pas parce que vous vous êtes engueulés que vous devez rompre.
– Est-ce que tu étais amoureux de Nadine ? me demande-t-il à brûle-pourpoint.
Je suis un peu pris au dépourvu, puis je me rappelle la discussion que j’ai eue avec Stéphanie la nuit dernière. Elle m’aime. Baby Blue m’aime.
– Linden ?
– Excuse-moi. (Je secoue la tête et j’avale une gorgée de jus.) Non, je n’étais pas amoureux d’elle.
– Et du coup, tu as rompu.
– Exactement.
– Eh bien, c’est pareil. Je n’aime pas Penny.
Je ne peux m’empêcher de sentir mon visage se décomposer légèrement.
– Mais vous étiez si bien assortis. C’est une fille tellement bien. Elle est drôle. Elle t’a rendu plus marrant.
– Je sais, c’est ce qui rend les choses si difficiles. Tu sais, j’y pense depuis pas loin de six mois.
– Six mois ! Tu veux la quitter depuis six mois ?
Il hausse les épaules et détourne le regard, honteux.
– Comme toi, j’ai cru que ça allait changer. Parce qu’elle est marrante et que nous passons de bons moments ensemble, et qu’elle compte beaucoup pour moi. Beaucoup. Elle est parfaite, en fait. Mais je ne suis pas amoureux d’elle. Quand je la regarde, je n’ai pas l’impression de tomber en chute libre.
– En chute libre ?
– Ouais, fait-il doucement en plongeant ses yeux dans les miens à nouveau. C’est ça que je ressens quand j’aime vraiment quelqu’un. (Il se lèche les lèvres.) Écoute, Linden, j’ai quelque chose à te dire.
– Je t’en prie, James, ne m’annonce pas que tu es amoureux de moi. Tu n’es pas du tout mon genre.
– Tu n’es pas mon genre non plus, enfoiré.
Je souris, mais son visage se crispe, ses sourcils se froncent. Par pitié, faites qu’il ne prononce pas le prénom de la fille à laquelle je pense.
– Je suis amoureux de Stéphanie.
Non.
Non, non, non, non.
J’ai soudain un grand trou dans la poitrine. Tout ce qui y reste est sombre, sec, vide.
– Tu quoi ?
Je suis quasiment incapable de parler, mais il faudrait que je puisse le faire. J’aurais dû le prévoir. Je savais que ça allait arriver.
– Je suis amoureux d’elle, dit-il.
Plus ma voix faiblit, plus la sienne reprend de la force. Je lis une vraie détermination dans ses yeux, comme si le fait de me le dire rendait la chose plus réelle pour lui.
– Je suis surpris que tu ne t’en sois jamais rendu compte.
– Non.
Je m’éclaircis la voix, en essayant de digérer tout ça. Je ne peux pas lui faire de mal, je ne peux pas lui montrer ce putain de bloc de désespoir qui me déchire les entrailles, le genre qui vous coupe la respiration.
– Ça te va, je suppose.
– Eh bien… je bégaie. Je suis désolé. C’est simplement… Depuis quand es-tu amoureux d’elle ?
Il soupire.
– Tu sais quoi, mec ? Je me demande si j’ai jamais cessé d’être amoureux d’elle. Quand elle m’a largué, ça m’a vraiment foutu en l’air. J’étais tellement amoureux d’elle. En y repensant, je comprends pourquoi elle a fait ça. J’étais totalement immature. Nous l’étions tous les deux, mais moi j’agissais vraiment comme un môme, tu vois ? Je suppose que c’est parce que c’était mon premier véritable amour, pas juste un plan baise. Mais putain, Linden, tu n’as pas idée de ce que c’était de faire l’amour avec elle.
Je me mords les lèvres, ma mâchoire se crispe.
Il continue.
– Elle est si bonne au pieu. À l’époque déjà, et plus tard aussi.
– Qu… quoi ?
J’en ai le souffle coupé.
Il me sourit. C’en est trop, j’ai envie de lui défoncer la gueule à coups de poing.
– Ouais. Le jour de ses vingt-neuf ans. Tu te souviens, tu étais à l’hôpital avec Nadine ?
– Oui. Oui. Je me rappelle.
– Ben, je ne voulais pas que Steph passe son anniversaire toute seule. Alors je suis passé à sa boutique. On s’est un peu emballés. On a fini par baiser sur place, dans sa boutique. C’est dingue, non ?
Ma vue se brouille. Tout ce qu’il me dit semble provenir d’un rêve, un genre de cauchemar. Ce n’est pas vrai. Stéphanie n’a pas fait l’amour avec James pour ses vingt-neuf ans.
– Tu es choqué ? lance James. C’est plutôt rare que j’arrive à choquer le grand Linden McGregor. Ça doit même être la première fois.
Il me fait un sourire un peu salace avant de poursuivre.
– Quoi qu’il en soit, cette baise a été incroyable. Tu sais le genre, je te désire toujours et je dois t’avoir. Ça s’est terminé en orgie bordélique. De la bouffe partout, des bouteilles renversées. Je l’ai baisée par terre, à quatre pattes, et elle a adoré ça Linden. Elle a sacrément adoré.
Et moi, je suis gagné par la rage. Des flammes gluantes, bouillantes de rage. Une rage folle, incontrôlable qui me brûle de l’intérieur, me dévore. Je vais faire quelque chose de stupide, je le sais, je le sais. Je n’y peux rien.
C’est mon meilleur ami et j’ai envie de le tuer.
J’ai une putain d’envie de le tuer.
Mais je ne sais comment, j’arrive à ravaler ma furie, à l’engloutir jusqu’à ce qu’elle me brûle la gorge, et à esquisser un semblant de sourire.
– Ça a l’air chouette. (J’inspire, j’expire.) Juste cette fois-là ?
Ses yeux se remplissent soudain de déception.
– Ouais.
La colère me quitte doucement.
– Mais j’ai réalisé que je l’aimais toujours.
– Ça fait quand même bien long pour être accro à ta meilleure amie, lui dis-je avant de faire semblant de m’intéresser à mon jus de fruit.
J’essaie de réfléchir à la façon dont je suis censé réagir, à ce qu’il attend de moi. Est-ce que le Linden qu’il pense que je suis – celui qui considère Stéphanie seulement comme une amie – en aurait quelque chose à faire ?
Sans doute un peu, je pense.
– Eh bien, qu’est-ce que tu comptes faire ? je demande. Tu as rompu avec Penny, mais tant que tu te contentes de cacher ces sentiments, tu ne vas pas aller bien loin. Tu n’as pas peur de perdre son amitié ? Est-ce tu sais si elle ressent la même chose pour toi ? Parce que, je ne sais pas, mec… Elle a une vie bien remplie en ce moment, et d’après ce que je sais, elle ne pense pas à toi de cette façon-là. Sans vouloir t’offenser ni rien.
Une lueur froide et calculatrice brille soudain dans les yeux de James.
– C’est du Linden typique.
– Du Linden typique ?
Il pose ses mains sur la table.
– Tu sais ce qui m’a vraiment fait chier ? C’est quand tu as passé ce pacte débile avec elle. Ce pauvre petit pacte débile.
– Et pourquoi est-ce que ça devrait te faire chier ?
Il me fusille du regard.
– Eh bien, maintenant tu sais clairement pourquoi. Et toi tu arrives, tu dis à la fille dont je suis amoureux, mon ex-petite amie, et ton amie, que tu vas l’épouser si vous êtes encore célibataires à trente ans.
– Je ne savais pas que tu étais amoureux d’elle, j’admets doucement.
– Est-ce que ça aurait fait une différence ?
– Oui, je dis. Bien sûr que oui.
Il me regarde avec prudence.
– Oh, j’en suis persuadé. Tu désires en permanence ce qui m’appartient. Tu es incapable de me laisser avoir quelque chose pour moi tout seul.
– Mais de quoi est-ce que tu me parles, bordel ! je demande en balançant la bouteille de jus de fruit dans le frigo. C’était un pacte tout à fait innocent.
– Je sais que ça ne voulait rien dire pour toi, mais ça m’a encore plus fait chier. (Il me lance un petit sourire sarcastique.) Tu sais, je bénis le Seigneur tous les jours de l’avoir rencontrée en premier. De l’avoir embauchée. De lui avoir proposé de sortir avec moi. Je n’allais pas te laisser avoir encore quelque chose de plus, dont tu n’avais pas besoin. Tu obtiens tout, tout le temps, Linden, il te suffit de lever la main. Mais elle, tu ne l’as pas eue.
Je serre les poings, avant de les rouvrir.
– Pourquoi tu ne me dis pas ce que tu te ressens vraiment ?
– Oui, pour que tu prennes ton air diabolique du mec qui n’en a rien à foutre, parce que tu n’en as rien à foutre, Linden. Tu te fous de tout, sauf de toi.
– Est-ce que tu es venu jusqu’ici pour me dire que tu es amoureux de Stéphanie ou était-ce juste une excuse pour me balancer à la gueule toute ta rancœur ?
Il se passe la langue sur les dents. Ses épaules se détendent un peu.
– Non, je suis venu pour te parler d’elle. Tout le reste m’a… échappé, en quelque sorte.
Je croise mes bras. À l’intérieur de moi, c’est un mélange intense de rage et de douleur.
– Tu as autre chose à dire ? Vas-y, je suis prêt à l’entendre. Puisqu’apparemment, je me fous de tout sauf de moi.
– Tu n’as aucune idée de ce que c’est d’être moi. D’avoir à bosser si dur pour espérer récupérer juste des miettes. Je suis né dans une famille pauvre. J’avais un sale poivrot comme père et une mère sans défense. J’ai dû me battre pour avoir ce que j’ai. Ce n’est pas facile d’être ton ami, Linden, toi qui as tout ce que tu veux à portée de main. Voilà pourquoi Stéphanie est tellement spéciale pour moi. Elle m’appartient, plus qu’à toi.
– Ça n’est pas vrai, dis-je en grinçant des dents.
– Quoi ?
J’avale ma salive et je prends une profonde inspiration.
– Elle est notre amie depuis des années.
– Mais je suis le seul qui l’ait baisée, qui la connaît vraiment.
C’est faux. Mais je reste bouche cousue. Une partie de moi veut le lui dire, veut lui faire du mal à cause de toute cette rancœur qu’il m’a jetée au visage. Mais l’autre partie comprend son ressentiment. Elle voit très bien ce qu’il veut dire. Cette partie sait que je suis coupable.
– Tu n’as pas été avec elle, n’est-ce pas Linden ?
La question me fait sursauter. Je n’aurais jamais cru qu’il me le demanderait.
– Avec Stéphanie ?
Il hoche la tête lentement.
– Hum, ça peut paraître idiot, mais vu les baisers auxquels j’ai assisté – oh, tu peux très bien prétendre que c’était un gage, ou que c’était pour les caméras – ça ne m’étonnerait pas que tu sois le genre de type à aller plus loin.
En effet, je suis ce genre de type.
Putain de merde, je suis monstrueux.
– Parce que, continue-t-il en fixant ses doigts qui pianotent lentement, si tu étais ce genre de type, j’aurais le droit de le savoir. Et je ne t’adresserais plus jamais la parole. Ce serait comme si tu n’avais jamais existé. Tu connais l’expression « frères ennemis » ? Ça a du vrai. Tu ne baises pas tes amies. Et tu ne mens pas à ce sujet, non plus. Alors dis-moi, Linden. Quel genre de type es-tu ? Un ami ? Ou pas ?
Il faut que je lui réponde. Je dois dire quelque chose. Je n’ai pas le temps de réfléchir.
– Je suis ton ami, James, je lui dis. Il ne s’est rien passé entre Steph et moi. Elle est toute à toi.
Un immense sourire apparaît sur son visage. On dirait un enfant le matin de Noël. Ça ne me soulage pas du tout. Ça me rend simplement malade.
Je viens de mentir, de faire un bobard monstrueux à mon meilleur ami. Je viens de détruire quelque chose de merveilleux avec ma meilleure amie. Parce qu’à présent, je sais que je ne peux pas rester avec Stéphanie, pas après ce que je viens de dire. Nous ne pouvons plus continuer à dormir ensemble comme avant, et nous ne pouvons plus dire la vérité non plus. Je dois cesser de la voir.
J’ai l’impression que ma poitrine est vide, comme si le fond avait disparu. Il a disparu.
Je ne peux pas rompre. Je ne peux pas. Je ne peux pas. Je ne peux pas.
– Excuse-moi si j’ai été un peu dur avec toi, dit James qui sourit toujours.
Je lui réponds avec le sourire le plus coincé, le plus bidon que j’aie jamais fait :
– Les meilleurs amis traversent parfois des moments difficiles. Je suppose que j’avais en moi d’anciennes rancunes dont je n’avais même pas idée.
Je hoche la tête. Je n’éprouve plus rien, à part un profond sentiment de perte.
– Quoi qu’il en soit, je me sens mieux. Tu n’as pas idée à quel point c’était difficile de ne pas t’en parler, de garder ce secret, mais je voulais d’abord être sûr que c’était bien réel. Ça l’est.
C’est comme s’il passait de la nuit à la lumière.
– Tu vas lui en parler ? je lui demande d’une voix un peu rauque.
Il réfléchit un moment, tête baissée.
– Je ne sais pas. Je dois choisir le bon moment.
Il relève la tête brusquement,
– Mais toi, tu ne peux pas le lui dire, Linden.
– Je ne le ferai pas.
– Non !
Et il pointe sur moi son index.
– Tu ne lui diras rien. Jamais. C’est juste entre toi et moi, entre potes, entre frères. C’est un putain de code d’honneur entre frangins, tu piges ? Tu promets ? Croix de bois, croix de fer ? Tu ne répéteras pas un mot de cette conversation à Stéphanie. Je ne veux pas qu’elle sache que tu es au courant qu’on a baisé ensemble, ok ?
Je lève lentement la main. Seule la culpabilité me pousse à croiser mon doigt avec le sien. Il le secoue une fois.
– Bien, dit-il en soufflant. Maintenant je peux respirer. Linden, mec, j’avais tellement les jetons de te raconter tout ça et que tu me prennes pour un dingue. Mais je me sens bien mieux maintenant. J’ai d’abord cru que j’allais avoir le cœur brisé à nouveau, mais à présent j’ai l’impression que peut-être, peut-être nous avons une chance que ça marche. Je veux dire, avec Penny qui est partie et Steph qui est à nouveau célibataire, et vu que nous avons fait l’amour ensemble l’année dernière… j’ai peut-être bien une chance.
J’acquiesce vaguement en marmonnant. Je suis en état de sidération et totalement désorienté. Ma cuisine tourne autour de moi et la douleur dans ma poitrine est toujours présente.
– Alors, dit James en se levant. Quels sont tes plans pour aujourd’hui ? Tu veux faire un saut à Union Square ? Je dois faire quelques courses pour Noël. On pourrait prendre un café chez Blue
Bottle 1.
Je ne veux pas passer une seconde de plus avec lui. Mais je ne pense pas que je puisse rester seul non plus. Stéphanie est à sa boutique, je ne peux donc même pas lui en parler.
– On ne peut pas plutôt aller boire quelques bières à la place ?
Il hausse les épaules.
– Tu veux soigner le mal par le mal ? Ok.
Il se dirige vers la porte, mais s’arrête soudain et me détaille de haut en bas.
– Tu devrais quand même enfiler une chemise, sauf si tu tiens à avoir une horde de filles qui te courent après. Mais peut-être que c’est ce que tu veux ? Qui est-ce que tu as bien pu t’envoyer récemment ?
– Personne dont tu doives t’inquiéter, je réponds. Je passe une chemise et une parka, et j’arrive.
Personne dont il ait à se soucier, dorénavant.
*
* *
Je ne sais pas comment je réussis à supporter les courses de Noël avec James, au milieu de la foule, tout particulièrement aujourd’hui, alors que le monde entier s’écroule autour de moi par ma faute. Lui semble à nouveau en pleine forme, exception faite de quelques injures qu’il balance aux autres clients en ce jour férié.
Je n’ouvre pas beaucoup la bouche. Je ne peux pas. Je n’ose pas. Je suis perdu dans mes pensées, dévoré par un sentiment de culpabilité, pas seulement parce que j’ai menti à James, mais parce que je vais devoir parler à Stéphanie. Je suis à la croisée des chemins, là où je n’aurais jamais voulu être, là où je vais devoir choisir entre deux personnes que j’aime.
James est plus mon frère que ne l’est Bram. James, malgré tous ses défauts, est loyal et je n’ai jamais connu ce genre de fidélité avant. James est resté un super-pote pendant toutes ces années, il ne m’a jamais baisé.
Mais moi, je l’ai baisé. Il ne le sait pas, mais je l’ai fait. Je l’ai fait quand j’ai dragué Stéphanie alors que je me doutais qu’il était amoureux d’elle. Je l’ai fait, parce que je la désirais et que mon désir comptait plus que le sien. Il ne m’aurait jamais fait ça. Mais moi, je l’ai fait.
Et puis, il y a Stéphanie. Quand je pense à elle, je ne trouve pas mes mots, parce que je l’aime. Elle me rend les choses tellement faciles. Elle me donne l’impression de n’avoir besoin de personne d’autre qu’elle. Elle représente tout pour moi, et je lui ai promis que je m’accrocherais, que je ne la laisserais jamais tomber.
Et me voilà en train de me diriger vers sa boutique après avoir dit au revoir à James, et sur le point de tout laisser tomber. J’espère seulement que nous réussirons à traverser tout ça, que nous n’aurons pas à nous perdre l’un pour l’autre. Le fait qu’elle ait fait l’amour avec James à son anniversaire et qu’elle ne m’en ait pas parlé est un sale coup, mais malgré ça, je sais ce qu’elle ressent pour moi. La façon dont elle me regarde. Elle m’aime. Je n’ai jamais ressenti quelque chose d’aussi vrai.
Je sais qu’elle ne retournera pas avec James. Elle ne sera pas intéressée, ce n’est pas ainsi que je la perdrai. Mais je pourrais bien la perdre quand même, à cause de lui. J’ai besoin qu’elle comprenne, mais je ne sais même pas quoi lui dire, parce que j’ai promis à James de ne pas lui parler de ses sentiments pour elle.
Ce qui signifie que je vais devoir la quitter. Je vais devoir jouer cette putain de cartes « bons copains » et espérer que ça marche à nouveau. Parce que je ne sais pas ce que je ferais si je devais la quitter pour de bon. Si elle disparaissait de ma vie. Je ne sais vraiment pas. Ce que je sais, en revanche, c’est que je ne le supporterais pas. Je n’y survivrais pas. Comment survivre, quand votre monde s’écroule autour de vous ?
Il est six heures du soir quand j’arrive à son magasin. Toutes les lumières sont éteintes, sauf celle de la réserve. Je me dis qu’elle est peut-être déjà rentrée chez elle. Et puis j’aperçois sa silhouette.
Je prends une profonde inspiration et je frappe à sa porte. Quelques instants plus tard elle arrive, en souriant comme un ange.
Je ne peux pas le faire. Je ne peux pas le faire.
Elle ouvre la porte et je rentre, accompagné par un courant d’air glacé et humide qui vient de la rue.
– Brrr, dit-elle en grelottant pendant qu’elle referme derrière moi.
– Finalement, il fait un temps de Noël.
Elle jette un œil aux sacs Nordstrom que je tiens à la main.
– Ooh, est-ce que c’est pour moi ?
En fait oui. Malgré tout, j’ai quand même fini par lui acheter quelque chose, et des cadeaux pour sa famille. J’imagine qu’un connard d’optimiste se cache quelque part en moi, qui se dit que tout va finir par s’arranger.
– Ouaip, je réponds.
– Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-elle en m’observant. (Elle se dresse sur la pointe des pieds et dépose un baiser sur ma joue.) Tu as l’air… sombre.
– Sombre ?
– Oui, comme si tu étais un Maure ou un truc comme ça. Tu as fait des courses toute la journée ? Ça mettrait n’importe qui de mauvaise humeur.
– Sauf toi, je fais en traversant la boutique pour planquer les sacs dans un coin pour qu’elle ne regarde pas ce qu’il y a dedans.
– Non, mais tu sais quoi, je préfère faire du shopping sur Internet. Comme ça, je n’ai pas à supporter… les autres.
Je ne peux retenir un sourire.
– C’est marrant, venant de quelqu’un qui passe ses journées à servir des clients.
– Ouais, répond-elle. Dieu merci, j’ai aussi une boutique en ligne. Tu sais, j’ai bien réfléchi. Si je me mets à mieux vendre sur Internet, je pourrai très bien fermer ce fichu magasin.
Voilà qui est nouveau pour moi, mais elle a l’air tout à fait sérieuse.
– Vraiment ? Mais tu t’es défoncée jour et nuit pour cette boutique.
Je détaille de la main toutes les touches personnelles qu’elle y a mises.
– Ton amour pour ce lieu transpire partout.
– Je sais, dit-elle. Mais j’aime aussi la boutique en ligne. C’est juste autre chose.
Je ne peux m’empêcher de la dévisager. Elle peut très bien être capable d’abandonner ce magasin de brique et de ciment pour un autre fait de bites et de pixels, mais moi, je suis incapable d’arrêter de l’aimer comme je le fais, pour l’aimer comme une amie.
Ça ne sera pas pareil. Je ne m’en remettrai pas.
– Linden ? demande-t-elle. Tu redeviens sombre. Écoute, je ne te dis pas que je suis déjà décidée. Mais je serais dingue de ne pas le faire. Je peux m’occuper toute seule de la boutique en ligne. Et si j’ai besoin d’aide, ce sera plus simple d’embaucher quelqu’un pour l’entrepôt, pour faire les paquets et les envois que de trouver une bonne vendeuse. Bien plus simple. Embaucher quelqu’un, c’est vraiment chiant. En plus, je gagnerai plus sans avoir de bail ni de loyer faramineux à payer. Tu sais, si tu ne m’avais pas poussée aux fesses, je n’aurais jamais pensé à ouvrir une boutique sur le net.
Elle s’avance et tend un doigt gracile vers moi.
– Arrête de froncer les sourcils. Si tu as un truc à me dire, dis-le moi.
Je ne peux pas. Pas ce soir. Je dois savoir ce que je vais quitter avant de le quitter.
– Je t’aime, lui dis-je. (J’attrape son visage et je plonge mon regard dans le sien.) Je t’aime tellement. Les mots n’y suffisent pas.
Ses yeux brillent dans la pénombre.
– Je t’aime moi aussi, cow-boy.
Elle prend ma main et la pose sur sa poitrine.
– C’est juste là. Deux cœurs.
Je ferme les yeux et j’appuie mon front contre le sien. Je veux tenir le coup, simplement tenir le coup.
– Faisons quelque chose de spécial de soir, je murmure. Tu as envie de quoi ?
Elle réfléchit.
– C’est moi qui choisis ?
Elle passe son bras autour de ma taille et lève les yeux vers moi.
– Et bien, tu sais que j’aime m’occuper de toi. Je pourrais te faire un truc spécial.
Je souris.
– Je n’en doute pas une seconde. Mais avant ça. En gage d’apéritif ?
Elle réfléchit en passant sa langue sur ses lèvres.
– Viens avec moi.
Je ramasse mes paquets et je la prends par la main.
Trente-cinq minutes plus tard, nous sommes sur les hauteurs de Haw’s Hill, en train d’admirer la baie et le Golden Gate. J’avais l’habitude d’y amener des nanas quand j’étais plus jeune, et elles poussaient toutes des cris d’admiration devant la vue. Ce soir, il n’y a personne. Il fait froid et le vent souffle à nouveau. Il déplace la couche épaisse de brouillard au-dessous de nous. Par moments, la silhouette rouge orangé du pont réapparaît, avant de disparaître complètement à nouveau.
Je sors une bouteille de vin et deux tasses à café que j’ai achetées dans une station-service, et je nous verse un merlot très quelconque. Nous sommes assis sur les rochers, nous admirons le spectacle. La vue est impressionnante, le brouillard luit comme un nuage radioactif à cause des lumières de la ville.
– C’est très beau, dit-elle doucement.
Je me tourne pour la regarder. C’est elle qui est belle. Son nez parfait, ses lèvres si expressives et ces yeux, miroirs de son âme qui m’émerveillent toujours. Neuf ans plus tard, j’en ai encore le souffle coupé.
Je lui prends la main et je la tiens serrée.
Plus tard, nous rentrons chez elle et nous faisons l’amour. C’est lent, passionné et intense. Elle pleure en jouissant, et je me dis que je lui ai donné chaque parcelle de mon être et que je ne voudrais jamais les reprendre. C’est pour elle.
Elle se love contre moi pour que je la serre plus fort encore.
Demain matin, je lui parlerai.
1. Chaîne de cafés d’un célèbre torréfacteur d’Oakland, Californie. Le logo représente une bouteille bleu turquoise.
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