Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Karina Halle · Chapitre 10 sur 26

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Le pacte (NEW Romance) (French Edition)

Chapitre 9 - Linden

CHAPITRE 9

 

Linden

 

– On est déjà arrivés ? On y est ? On y est déjà ?

– Oh mon Dieu, c’est si joli !

– Merde, il faut s’arrêter les gars. Les gars ! Des huîtres ! Il nous faut des huîtres ! James, pourquoi est-ce qu’on ne s’arrête pas ?

– Linden, rappelle-moi pourquoi déjà tu as refusé de nous amener en hélicoptère ? On aurait pu s’épargner cet interminable trajet de

merde. J’ai l’impression d’être Chevy Chase 1 responsable d’une bande

foireuse digne de 2 National Lampoon. 

Voilà comment Aaron, Nadine, Stéphanie et James se hurlent dessus pendant que nous remontons la côte vers Sea Ranch. Jusqu’à présent, le voyage a été merveilleux, plus encore que quand je l’ai fait par les airs. Mais la route est longue, sinueuse et fatigante, elle longe le bleu profond de l’océan Pacifique à la rencontre des collines balayées par les vents dans les environs de Sea Ranch.

Nous n’avons pas beaucoup de chance avec le temps, mais il fallait s’y attendre. Sur la côte, la fin octobre peut être ensoleillée ou brumeuse. Nous avons à peine le temps de décharger nos valises de la voiture pour les ranger dans le petit bungalow au pied de la falaise qu’un brouillard à couper au couteau nous enveloppe.

– Putain, ça caille !

Steph jure quand le vent glacé lui fait dresser les cheveux sur la tête. Et son nez devient tout rouge, c’est vachement mignon.

– Heureusement qu’on ne campe pas sous la tente ! hurle Penny en serrant sa veste en cuir contre elle pendant qu’elle se précipite pour décharger la voiture.

Ma propre veste en cuir, merci Stéphanie, me tient bien chaud, même si j’ai l’impression de plonger dans un épais nuage d’hiver.

Je suis tenté un instant de l’enlever pour en envelopper Steph, mais Aaron sort de la maison au même moment et lui annonce qu’il va s’occuper du reste des bagages. Pendant un court instant, je suis impressionné, parce que c’est bien la première fois que j’entends ce petit con dire quelque chose de courtois, mais ça ne dure pas.

Je trouve toujours que ce n’est pas le compagnon qu’il lui faut et je crois bien que ce week-end va confirmer mon sentiment. Je ne sais pas pourquoi ça me tracasse. Je ne peux absolument rien y faire.

Une fois que nous avons rentré toutes nos affaires, c’est la bagarre pour le choix des chambres. Aaron en prend une tout de suite. Je suis sur le point de m’approprier l’autre, quand je me dis qu’il serait normal qu’elle revienne à Penny et James. Après tout, c’est elle qui a organisé notre week-end. Le bungalow appartient à une de ses collègues qui nous le prête pour le week-end. Nadine se met à ronchonner.

– Je ne peux pas dormir dans un canapé, gémit-elle en montrant ce qui ressemble à un clic-clac très confortable, sous un Velux qui donne sur l’immensité du Pacifique enveloppée de brouillard. Mon dos.

Elle a parfois mal au dos. Ses douleurs sont apparues après qu’elle s’est fait enlever l’appendicite, je n’ai donc aucune raison de croire qu’elle nous baratine pour obtenir ce qu’elle veut. Vous savez, comme pour éviter de laver la vaisselle ou de descendre les poubelles, voire d’aller au boulot. Je ne compte plus les fois où je suis parti bosser alors qu’elle restait à la maison. Bien entendu, ça a foutu le bordel dans notre boîte de charters, parce qu’elle est ma petite amie et qu’ils ont dû embaucher une réceptionniste remplaçante.

En fait, Nadine ne voulait pas venir.

Quand nous nous sommes rencontrés, elle était baroudeuse et hyper-sportive. Nous sommes souvent partis en voiture pour aller randonner ou faire des descentes en kayak, nous nous étions même inscrits à un cours d’escalade hebdomadaire à notre salle de gym. Mais, ces deux derniers mois, elle s’est mise à changer.

J’aimerais pouvoir dire que c’est pour le meilleur, mais non, c’est pour… le pire. Elle me soupçonne tout le temps, contrôle ce que je fais, surtout quand ça implique la présence d’une autre femme, et encore plus s’il s’agit de Stéphanie. Là, elle a le trouillomètre à zéro. Elle me prend la tête avec notre avenir commun, et plus cet avenir approche, moins je suis sûr de vouloir le vivre.

Pourtant, j’ai envie que ça marche entre nous. Je ne veux pas avoir perdu tout ce temps pour rien. Je suis arrivé à un âge où on est censé avoir trouvé l’âme sœur. Putain, en dehors de mon groupe d’amis intimes, tout le monde est marié et a déjà des enfants. Je ne veux pas rompre avec Nadine pour m’apercevoir ensuite qu’on aurait pu continuer ensemble, que c’était juste un mauvais moment à passer, qu’elle aurait pu redevenir comme avant, à l’époque bénie où nous étions heureux. Je ne veux pas laisser tomber.

Sans avoir une bonne raison pour ça.

Mes yeux se posent sur Stéphanie et je sais ce qu’elle va répondre aux jérémiades de Nadine. J’ai envie de lui dire que non, elle n’a pas besoin de faire ça.

– Pas de problème, dit Stéphanie à Nadine en souriant. Aaron et moi pouvons très bien dormir sur le canapé, il n’y a aucun problème.

Et même si c’est Aaron qui avait choisi la chambre, il n’a pas l’air d’y tenir outre mesure. Il se contente de hausser les épaules de façon très décontractée et ajoute :

– Ouais, pas de « blème », mec.

– Merci, fait Nadine sans la regarder en face.

Stéphanie sait que Nadine ne l’aime pas. J’aimerais lui expliquer que Nadine est jalouse de notre relation privilégiée et que quels que soient les efforts qu’elle peut faire pour être gentille avec elle, ça n’y changera rien.

Le truc marrant, c’est que Stéphanie s’en fout un peu. Elle veut juste que les gens l’apprécient. C’est un truc que j’ai remarqué chez elle au fil des années, une habitude dont elle n’arrive pas à se débarrasser. Elle se fait confiance pour tout un tas de choses, mais elle a sans cesse besoin qu’on la rassure dans ses choix. Parfois, j’ai envie de la prendre entre quatre yeux pour lui expliquer qu’elle n’a pas besoin de jouer le rôle de la fille parfaite par procuration, qui prend la place de son frère disparu, ou celui de la meilleure femme d’affaires du quartier, ou de la plus jolie fille du coin. Elle est déjà tout ça et bien plus encore, et sa propre approbation est la seule qui compte.

Je cherche son regard, mais elle est occupée à étaler son sac de couchage sur le canapé. Elle se jette dans les coussins et rebondit en souriant à Aaron comme pour lui signifier que le canapé est le meilleur choix qui soit. Ses seins, qui sont plus spectaculaires de jour en jour, tressautent légèrement, et je baisse vite les yeux avant que quiconque ne remarque mon regard. Une fois que nous nous sommes tous installés, nous nous retrouvons autour de la grande table de cuisine pour fêter ça avec du vin et de la bière. Il fait déjà nuit, nous n’avons pas pu quitter la ville avant dix-sept heures trente parce que Stéphanie devait fermer sa boutique. L’épicerie la plus proche est à Gualala, à dix minutes environ, mais personne n’a envie de sortir dans cet épais brouillard glacé. Heureusement, on a tous grignoté sur la route, et nous nous contentons des pots de sauce maison de Nadine avec des paquets de chips.

Pour une raison incompréhensible, peut-être parce que nos trois couples n’ont pas l’habitude de se retrouver ensemble comme ça, c’est un peu bizarre d’être assis à cette table pour picoler. D’habitude, James et moi savons très bien rompre la glace, mais là, il est étrangement calme. Peut-être est-il juste fatigué, ou inquiet. Il laisse rarement le bar tout un week-end et je sais qu’il pense à son personnel à qui il l’a confié.

– Que diriez-vous d’un strip-poker ? je suggère soudain.

Nadine fait les gros yeux.

– Personne n’a envie de te reluquer tout nu.

– Pardon ?

C’est nouveau.

– Si, moi, j’ai envie ! lance Jenny, impétueuse.

– Je souris en penchant ma bière vers elle.

– Ça, c’est sympa, merci Jenny.

– Tu n’as rien à craindre, dit Stéphanie à Nadine avec un sourire désabusé. Linden est un maître au poker. C’est lui qui va te déshabiller.

Nadine n’a pas l’air heureuse pour autant. Je sais pourquoi. Elle pense qu’elle devrait mieux me connaître que Steph.

– Je suis pour ! dit James en cherchant parmi les jeux de société empilés sur l’étagère qui jouxte la cheminée. Ou alors on tente un Monopoly ?

– Seulement si tu veux qu’on s’engueule tous, lui répond Penny sous un murmure d’approbation collectif.

Tellement de querelles entre amis ont été initiées par les mouvements de ces petites maisons en plastique.

Je hausse les sourcils en lançant à Steph :

– Dommage qu’il n’y ait pas de jeu de Happy Days.

Elle attrape un fou rire. Quand nous avions vingt-trois ou vingt-quatre ans, elle s’était cassé la cheville et avait dû garder le lit un certain temps. J’avais passé avec James et elle plusieurs nuits par semaine pendant lesquelles nous nous étions enfilé toutes les saisons de Friends que nous avions déjà regardées religieusement quand nous étions ados. Un de nos épisodes préférés, c’était celui dans lequel Joey suggère de faire un strip-Happy Days parce qu’ils n’ont pas de cartes à jouer.

Hélas, James a trouvé des cartes. Il les jette sur la table en manquant de renverser une bière et nous regarde en disant :

– En fait, on est un peu comme dans Friends. Trois filles, trois mecs. La plupart d’entre nous sont de vrais potes.

– On sait tous que Steph et James ont eu une aventure quand ils étaient encore jeunes et stupides, poursuit Penny sans être gênée le moins du monde. (Elle leur lance son grand sourire aux dents du bonheur et se tourne ensuite vers moi, les yeux brillants.) Et toi Linden ? Tu y es passé aussi ?

Normalement, quand quelqu’un remet en cause le caractère platonique de ma relation amicale avec Steph, je m’en sors facilement en riant. Mais là, ce soir, c’est vachement bizarre. Je sens les yeux de Nadine qui me sondent, Steph rougit en détournant le regard et James a le même regard assassin que quand il nous a surpris, Steph et moi, en train de discuter pendant sa soirée d’anniversaire.

– Tu veux dire avec James ? j’arrive à lancer en plaisantant.

Une vanne facile.

Penny n’est pas impressionnée pour autant.

– Non, bien que je me pose des questions parfois sur vos tête-à-tête au milieu de la nuit, dit-elle en agitant son doigt dans la direction de James, avant de se tourner à nouveau vers moi. Vous n’êtes jamais sortis ensemble, Stéphanie et toi ?

– Non, dis-je en me donnant une contenance. Elle est bien trop moche.

– Ta gueule ! me renvoie Steph. Même pas en rêve !

Ok, maintenant je suis tenté de jouer à ce petit jeu avec elle.

– Ah bon ?

Steph pointe son menton en direction de Penny.

– On n’est jamais sortis ensemble. J’ai quand même certaines exigences, moi.

– Aïe ! (J’en rajoute en me tenant la poitrine de façon

mélodramatique.) « Cuts like a knife 3 ».

– J’aime bien Bryan Adams, remarque Aaron. Tu m’étonnes !

– Peut-être que tu n’es pas son genre, lance sournoisement Nadine. Tu n’as jamais pensé à ça ?

Steph entrouvre alors brièvement la bouche, mais parvient à la refermer sans prononcer un mot. Ma petite amie a réussi à montrer qu’elle tient à moi, tout en instillant une nuance vacharde dans ses paroles.

– Je ne suis absolument pas son genre, dit doucement Steph avant d’avaler une gorgée de vin, comme si elle voulait y noyer ce qu’elle pourrait ajouter.

Je croise son regard et il se passe quelque chose entre nous, quelque chose qui ressemble à des excuses de ma part concernant Nadine. Je regrette aussi de ne pas pouvoir lui dire qu’elle est tout à fait mon genre. Mon seul et unique genre. À la place, je me concentre sur le jeu de cartes.

– Eh bien, ça aurait pu être potentiellement louche.

James renifle, mais je l’ignore.

 

– Alors, pourquoi ne pas rendre les choses encore plus louches en faisant un petit strip-poker ?

– Hors de question, dit Nadine. Nous sommes tous adultes, nous ne devrions plus jouer à des jeux de société.

– Ce n’est pas parce que tu es une « adulte » que tu dois renoncer à t’amuser avec des « jeux de société », lui répond Steph. Putain, moi je n’ai pas l’impression d’avoir trente ans. Et pourtant, je viens de les avoir. J’ai l’impression d’en avoir vingt-cinq. En fait non, j’ai plutôt l’impression d’avoir un âge indéterminé. Et c’est super. Je détesterais me sentir de mon âge si ça devait signifier que je ne puisse plus m’amuser.

– Tu dirais sûrement autre chose si tu avais des enfants, lui répond Nadine.

Steph se met à rire.

– Non. Ce n’est pas parce que je suis une des seules filles que je connaisse qui n’ait pas encore d’enfants que je suis plus immature que les autres. L’âge ne veut plus dire grand-chose de nos jours. Trente ans, c’est comme vingt auparavant, quarante ans ce sont les nouveaux trente ans, et ainsi de suite. Nous sommes simplement des êtres humains qui apprennent à tout âge. (Puis elle fait une pause pour reprendre sa respiration.) Je suis très différente de celle que j’étais il y a dix ans et, pourtant, il y a beaucoup de choses qui ne changent pas. Mon cerveau est le même, mes pensées aussi parfois. Je suis sûre que dans vingt ans, je repenserai à mes trente ans en me disant que d’une certaine façon, je n’ai pas grandi. Et je suis certaine qu’il me semblera que je n’étais qu’une sorte de grand enfant.

– Nous ressentons tous la même chose, lui assure Penny. J’ai trente-trois ans et je ne me comporte pas comme quelqu’un de cet âge-là. C’est ainsi. Et ça n’a rien à voir avec le fait que je n’aie pas d’enfants ou que je ne sois pas mariée.

– Et ce n’est pas comme si toi, tu en avais, dis-je à Nadine, en pointant l’évidence, gêné que je suis par la façon dont elle harcèle Steph.

Elle me jette un regard lourd de sous-entendus.

– Pas encore.

Oh putain de merde !

– Super, maintenant ça devient vraiment glauque, dit James en jubilant.

Je suis totalement d’accord avec lui. Nous attrapons tous nos verres, et c’est grâce à ce tête en l’air d’Aaron (qui n’a pas arrêté de fredonner « Cuts of the Knife ») que la tension redescend quand il demande ingénument :

– Ok, alors on joue au Monopoly ou pas ?

Une fois n’est pas coutume, je me surprends à répondre que c’est une excellente idée, et bientôt nous nous retrouvons tous dans la peau de ces requins de promoteurs immobiliers. Comme la plupart des parties de Monopoly, celle-ci se prolonge pendant des heures. Penny est la première à être lessivée, elle se contente alors de boire des coups et de commenter la stratégie des autres. Nadine est la première à abandonner.

– Je vais me coucher, annonce-t-elle en se levant et en étouffant un bâillement.

Je regarde toutes les maisons qu’elle a alignées sur ses terrains et sa pile énorme de billets colorés.

– Mais c’est toi qui gagnes. On dirait Donald Trump !

– Je suis fatiguée, répond-elle brusquement, tout en bâillant à nouveau.

Elle a vraiment l’air fatiguée. Ses cheveux cuivrés contrastent avec sa peau très pâle. Il doit bien être onze heures du soir.

– Est-ce que je peux reprendre tes immeubles ? Je veux dire, comme dans la vraie vie…

– Mais c’est la vraie vie. Et tu viens te coucher. Maintenant, Linden.

Et elle lance un regard noir à Steph en appuyant sur ce dernier mot.

Ça me dérange toujours qu’elle me donne des ordres, et plus particulièrement devant mes amis. Je sais que c’est sans doute un peu macho d’avoir ce genre de fierté mal placée, sans doute ai-je hérité ça de mon père.

Je sens qu’ils me dévisagent tous, ils se demandent si je vais me lever et suivre ma compagne. Je déglutis et je la fixe, droit dans les yeux.

– Moi, je ne suis pas fatigué. Je vais rester un peu. Je te rejoins plus tard.

Je soutiens son regard. Je ne suis pas du genre à m’écraser, mais franchement, elle rend les choses difficiles. Sa mâchoire inférieure est tellement crispée que je suis certain qu’elle va me mordre.

– Très bien, finit-elle par dire, et elle quitte la pièce.

À sa décharge, elle s’abstient de claquer la porte.

James me regarde, l’air de dire « mais qu’est-ce qui lui arrive ? » Ces derniers temps, Nadine et moi ne l’avons pas vu beaucoup, il n’a donc pas été témoin de la détérioration de notre relation.

C’est la fin, non ? Putain, je n’en sais rien, en fait. J’attends la fin de la partie et je me prends la tête entre les mains pour tenter de réfléchir.

Mais je suis trop bourré pour y parvenir.

Quand je relève la tête, je m’aperçois que Steph m’observe. Elle ne détourne pas le regard. Je n’arrive pas à lire dans ses pensées, même à travers ses immenses yeux bleus qui me supplient d’essayer de la comprendre. Peut-être qu’elle a pitié de moi, qu’elle me plaint d’être en couple avec quelqu’un comme Nadine. Ou peut-être qu’elle se rend compte à quel point tout ça me rend malheureux.

Ou c’est peut-être autre chose. Du regret. Elle éprouve peut-être des regrets pour elle et moi.

Je sais que c’est un vœu pieux, mais c’est ce que j’ai envie de croire.

Je veux qu’elle réalise qu’elle et moi ne sommes pas avec la personne qu’il nous faut.

Et si elle s’en rend compte, je veux qu’elle réalise qu’il n’est pas trop tard.

Ou bien est-il trop tard ?

 

*

* *

 

Le lendemain matin, quand nous nous réveillons, le soleil perce les nuages, c’est la promesse d’un jour meilleur.

Particulièrement pour moi, parce qu’au petit matin, Nadine s’est fait pardonner son comportement de la veille. Il est difficile de refuser une bonne pipe, et plus encore des excuses qui viennent du fond du cœur. Elle ne s’est pas vraiment étendue là-dessus, mais nous avons tous les deux notre fierté.

Malheureusement, bien que le brouillard se soit dissipé et qu’un beau soleil brille sur le Pacifique, la bonne humeur ne dure pas. Stéphanie et Penny veulent aller faire des courses à l’épicerie, à Gualala, et je propose de les accompagner. C’est un peu loin, et sans doute suis-je un peu trop protecteur envers les filles.

Nadine ne veut pas venir, et c’est là que commencent les problèmes. Elle ne veut pas y aller et pense que, du coup, je ne le devrais pas moi non plus.

– Pourquoi est-ce que tu veux tout le temps être avec elle ? me demande-t-elle dans un murmure alors que Penny et Steph quittent la pièce.

J’ignore le sentiment de culpabilité qui m’assaille.

– Ça n’est pas ça du tout.

– Tu sais, en général, les garçons ne sont pas copains comme ça avec les filles.

Je plisse les yeux

– Comme quoi, exactement ?

Elle me regarde fixement un instant, puis détourne le regard.

– Rien. Vas-y. Amuse-toi bien.

Je prends le volant, c’est moi qui suis le plus habitué à conduire le 4x4 de James. Steph s’assied à mes côtés et Penny monte à l’arrière. Elle passe sa tête à travers la vitre, comme un chien fou avide de soleil.

Pendant un court instant merveilleux, j’ai l’impression qu’il n’y a plus que Steph et moi au monde. Je peux même imaginer que Penny n’est pas là. Il n’y a plus que le beau visage de Steph qui dodeline et ses grands yeux curieux qui scrutent les collines autour de nous. Dans une autre vie rêvée, j’aurais stoppé la voiture et je l’aurais baisée au milieu des champs, en laissant la côte sauvage nous posséder et révéler ainsi tous nos désirs secrets.

Mais ceci n’est pas un rêve, et mes fantasmes doivent rester des fantasmes.

Nous restons plus longtemps que prévu à Gualala. L’endroit n’a rien de particulier, c’est juste un conglomérat de bâtiments de part et d’autre de la route no1, mais il s’en dégage cette atmosphère de tranquillité désuète qu’ont la plupart des villages de cette côte balayée par les vents. Nous achetons de quoi préparer un dîner, deux déjeuners et un petit déjeuner, plus une provision de bières et d’amuse-gueules, avant de pousser plus loin. La plupart des magasins sont fermés pour l’hiver.

J’ai à peine petit-déjeuné, vu que nous n’avions que du pain et du beurre. Penny commence elle aussi à se plaindre de la faim quand nous tombons sur le « Restaurant de Bones ». Nous y dévorons quelques tranches de poitrine fumée arrosées de bière. Même à travers les fenêtres sales, mouchetées de sel, la vue sur les maisons et les falaises qui dominent l’océan est splendide. Du coup, nous ne nous rendons absolument pas compte du temps qui passe. Lorsque nous rentrons au bungalow, l’atmosphère a légèrement évolué. Les sacs bourrés de provisions et les packs de bière que nous déposons sur le comptoir de la cuisine semblent satisfaire Aaron, qui se met à fouiller dedans comme un écureuil affamé, mais James et Nadine sont très énervés.

– Qu’est-ce qui vous a pris si longtemps ? demande James.

J’ai d’abord pensé qu’il parlait à Penny, mais en fait il s’adresse à moi.

– Nous avons mangé un morceau, j’explique dans un haussement d’épaules, sans comprendre pourquoi il est tellement en colère.

Est-ce que c’est parce que sa petite copine était avec nous ?

– Vous auriez pu prévenir.

Il me regarde en coin, comme si je mentais.

– D’accord Maman ! Mais il n’y avait aucune réception de prévue ici. Putain. On vous apporte à boire et à manger, alors servez-vous et arrêtez de faire chier.

Il tend la main et attrape une cannette de bière, comme si sa réaction était normale.

– Je me renseigne, c’est tout.

Pendant tout ce temps, Nadine est restée muette, ce qui est assez terrifiant. Je sais qu’elle peut péter un câble d’un instant à l’autre. Je sais également qu’elle ne le fera pas tant que les autres sont là.

Alors moi aussi, je me prends une bière et je m’installe sur un tabouret avec la ferme intention de ne plus jamais en descendre.

Je supporte son silence pendant une heure environ. Aaron fait griller des hot-dogs pour lui et James. Mais je finis par avoir besoin d’aller aux toilettes, après avoir ingurgité deux bières. J’attends que Nadine soit en train de bavarder avec Penny dans la cour, leurs visages tournés vers le soleil, pour me lever. Je peux pisser très rapidement. Vous apprenez ce genre de truc quand vous grandissez avec un frère comme Bram qui passe des heures à la salle de bains, mais la voilà, main sur la hanche, sa chemise rose et blanche nouée à la taille, ses cheveux roux tirés en arrière, qui m’offre un mélange de mine renfrognée et d’air dédaigneux.

– Hé Bébé ! je lui lance, avec mon plus beau sourire.

Ça l’énerve encore un peu plus. Elle me lance assez fort que je l’évite, que j’agis comme si elle était devenue un fardeau pour moi et que je ne lui montre aucun respect. Je ne sais pas ce qui est faux dans tout ça, mais il doit y avoir du vrai. Et du coup, je me sens très merdeux. Et je ne proteste pas trop.

– Il faudra qu’on parle en rentrant, m’assène-t-elle en faisant demi-tour.

Sa queue de cheval manque me gifler.

Je ne peux pas le nier. Nous devons avoir une discussion, même si je ne sais pas où ça va nous mener ni ce que je vais dire. Je me demande combien de temps encore je vais pouvoir vivre dans le déni.

Ce que je sais, c’est que j’ai besoin de m’évader un moment. J’attrape une autre bière et je sors. Mes pas me mènent le long d’un petit sentier caillouteux, à travers des champs remplis de graminées et de fleurs sauvages à moitié mortes, jusqu’à une dune où l’herbe atteint mes genoux et le vent me soulève presque. Me voilà sur une large bande de sable gris qui semble infinie et se perd dans la brume océanique, comme une apparition.

Je m’assieds sur un rondin et j’ouvre ma cannette. J’entre dans un état de quasi-méditation en regardant les vagues mourir les unes après les autres sur le rivage. Leur bruit, leur force, tout me relaxe et me pose là où j’ai envie d’être.

– Est-ce que je vais au-devant de problèmes si je te dérange ?

Une voix connue rompt le silence de mes pensées éthérées.

En levant les yeux, j’aperçois Stéphanie à côté de moi. Le soleil tombe à l’horizon derrière elle. Elle est nimbée de lumière et irradie comme un ange. Je ne peux m’empêcher de sourire en voyant ça.

– Probablement. (Je lui fais signe de la tête de s’asseoir à côté de moi.) Qu’est-ce que tu fais par ici ?

Elle lève la main pour me montrer son smartphone.

– Je prends des photos. Tu sais, pour le magasin. Pour me donner des idées pour mes futures vitrines.

Elle s’assied et se met à regarder ses photos. Je contemple la sélection de coquillages et de flaques d’eau qui défile sur son écran, puis je me mets à détailler son profil autour duquel des mèches de cheveux bruns volettent au vent. Je crève d’envie de les repousser derrière ses oreilles pour pouvoir mieux l’observer.

Elle est tellement belle. C’est une femme extraordinaire. En un sens, c’est bizarre de penser ça alors que je la connais depuis que nous avons vingt-trois ans. Nous étions encore des mômes, elle et ses cheveux bleus et moi et ma connerie. Maintenant, elle est dans sa plénitude, avec de véritables courbes que vous avez envie de serrer entre vos mains et un visage plus ciselé et plus paisible qu’alors. Chaque jour, chaque année semblent l’avoir fait évoluer vers la personne qu’elle est aujourd’hui, cette femme assise à mes côtés. Je n’arrive pas à croire qu’elle fait partie de ma vie depuis si longtemps.

Elle lève les yeux vers moi en les plissant à cause de la lumière.

– Tu en penses quoi ?

Je sais qu’elle parle des photos, mais je réponds :

– Je pense que j’ai de la chance de te connaître depuis si longtemps.

Elle se recule légèrement en souriant.

– Vraiment ? fait-elle.

– Vraiment.

– C’est surprenant.

– Pourquoi ?

Elle hausse les épaules.

– Je ne sais pas. Parfois je me demande si tu te rends compte de la chance que tu as.

Je fronce les sourcils et elle continue :

– Je ne parle pas de moi. Je veux dire, tu sais, ta vie. Tout quoi.

– Et ma copine ?

C’est une question piège.

Elle frotte ses mains l’une contre l’autre et se penche pour jouer avec le sable en le faisant couler entre ses doigts.

– Peut-être. Si tu es heureux, alors tu as de la chance.

– Et si je ne suis pas heureux ?

Elle s’arrête pour réfléchir.

– Alors, tu peux changer.

– Je ne suis pas sûr de le vouloir.

Elle lève les yeux vers moi.

– Je sais que Nadine ne m’aime pas. Mais je sais également que je vous vois très rarement ensemble. Et toi et moi… eh bien, j’ai été très occupée. Toi aussi. Je ne sais pas vraiment ce qui se passe dans ta vie. Je ne sais pas comment elle est avec toi. Nous avions l’habitude de parler de ce genre de trucs ensemble… mais maintenant, j’ignore tout de votre relation. Ce que je sais, par contre, c’est qu’il ne faut pas juger les gens trop vite. Certaines personnes peuvent sembler être de vraies salopes alors qu’elles s’avèrent pleines de compassion, gentilles et loyales envers ceux qu’elles aiment. Si Nadine est comme ça avec toi, je ne peux pas le savoir, et ça explique pourquoi tu es encore avec elle.

Une fois qu’elle a fini, elle se remet à regarder l’océan.

– Ou peut-être que je parle de trucs qui ne me regardent pas.

– Non, je lui réponds doucement. Ça a du sens. Mais… je ne sais pas quoi répondre à ça. J’espère simplement que c’est une phase passagère, tu vois. Une phase difficile. Et que nous nous en sortirons. Je sens que… à un moment, on doit être prêt à arrêter de jouer et à devenir sérieux. Que quand quelqu’un entre dans ta vie, tu dois savoir si c’est pour longtemps ou pas.

À ces mots, elle semble se tétaniser.

– Tu es sérieux à son propos, le mariage et tout et tout ? demande-t-elle doucement.

– Non, je me surprends à lui répondre.

Et je ne peux pas revenir dessus, parce que c’est l’entière vérité.

– Même si tu te rends compte que ce n’est qu’un mauvais moment à passer ?

Je prends une profonde inspiration, comme si j’avais un poids énorme sur la conscience, une grande décision à prendre.

– Je ne sais pas, je lui réponds en me relevant. (Je ressens le besoin de m’éloigner d’elle et du tour que prend notre conversation.) Mais je sais que tout irait mieux si les choses avaient pris un tour différent. (Je déglutis et je la regarde dans les yeux.) Pour nous deux.

Et je la laisse sur le rondin, sur la plage, avec le vent dans ses cheveux, avant de faire quelque chose que je pourrai regretter.

 

1. Acteur et humoriste américain.

2. Le National Lampoon (ou « Parodie nationale ») était un magazine mensuel humoristique, ensuite décliné à la TV et à la radio.

3. Ce titre d’un morceau de Brian Adams est un jeu de mots intraduisible, qui signifie : « Ça fait mal comme un coup de poignard ».

 

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