Les heures souterraines
Chapitre p. 65
Au moment où la porte se referme derrière elle, Mathilde plonge la main dans son sac jusqu’à sentir le contact du métal. Elle a toujours peur d’avoir oublié quelque chose, ses clés, son téléphone, son porte-monnaie, son passe Navigo.
Avant, non. Avant, elle n’avait pas peur. Avant, elle était légère, elle n’avait pas besoin de vérifier. Les objets n’échappaient pas à l’attention, ils participaient d’un mouvement d’ensemble, un mouvement naturel, fluide. Avant, les objets ne glissaient pas des meubles, ne se renversaient pas, ne faisaient pas obstacle.
Elle n’a pas téléphoné. Depuis que son généraliste a pris sa retraite, elle n’a plus de médecin de famille. Au moment de composer le numéro qu’elle venait de trouver sur internet, il lui a semblé que cela n’avait aucun sens. Elle n’est pas malade. Elle est fatiguée. Comme des centaines de gens qu’elle croise tous les jours. Alors de quel droit ? Sous quel prétexte ? Faire venir quelqu’un qu’elle ne connaît pas. Elle n’aurait pas su lui dire. Dire simplement : je ne peux plus. Et fermer les yeux.
Elle descend à pied. Dans l’escalier, elle croise Monsieur Delebarre, son voisin du dessous, qui monte chez elle deux fois par semaine parce que les garçons font trop de bruit. Même quand ils ne sont pas là. Monsieur Delebarre prend son air exténué et la salue d’une voix faible. Mathilde ne s’arrête pas, elle laisse glisser ses doigts sur la rampe, ses pas sont sourds sur le tapis de velours. Aujourd’hui elle n’a pas envie de s’arrêter quelques minutes pour parler avec lui, d’être aimable, de maintenir un échange. Elle n’a pas envie de se souvenir que Monsieur Delebarre est veuf et seul et malade, qu’il n’a rien d’autre à faire que d’écouter les bruits qui viennent du dessus, de les multiplier, quitte à les inventer, elle n’a pas envie d’imaginer Monsieur Delebarre perdu dans le silence de son grand appartement.
Elle se connaît. Elle sait où ça la mène. Il faut toujours qu’elle cherche pour les autres des excuses, des explications, des motifs d’indulgence. Elle finit toujours par trouver que les gens ont des bonnes raisons d’être ce qu’ils sont. Mais pas aujourd’hui. Non. Aujourd’hui, elle aimerait pouvoir se dire que Monsieur Delebarre est un con. Parce que c’est le 20 mai. Parce qu’il faut que quelque chose se passe. Parce que cela ne peut pas durer comme ça, le prix est trop lourd. Le prix à payer pour avoir un badge de pointage, une carte de cantine, une carte de mutuelle, un passe trois zones à la RATP, le prix à payer pour s’insérer dans le mouvement.
Dans la fraîcheur matinale, Mathilde longe le square. À cette heure les rues semblent lavées, recommencées, au loin on entend un camion poubelles. Mathilde regarde sa montre, presse le pas, ses talons frappent le trottoir.
Tandis qu’elle s’engage sur le quai du métro, elle remarque aussitôt une densité inhabituelle. Les gens sont debout, agglutinés, sans toutefois dépasser la bande en caoutchouc qui marque la limite au-delà de laquelle il est dangereux de s’approcher. Les quelques sièges disponibles sont occupés, l’air est chargé d’une fébrilité maussade. Mathilde lève les yeux vers le panneau électronique : le temps d’attente pour les prochaines rames a été remplacé par deux traits lumineux. Une voix féminine envahit le quai : « En raison d’une avarie matérielle, le trafic en direction de Mairie de Montreuil est très perturbé. »
Quiconque emprunte régulièrement les transports en commun maîtrise la langue singulière de la RATP, ses subtilités, ses idiomes et sa syntaxe. Mathilde connaît les différents cas de figure et leur répercussion probable sur son temps de trajet. Une avarie technique, un problème d’aiguillage, une régulation du trafic entraînent des retards modérés. Plus inquiétant, un voyageur malade signifie que quelqu’un, quelque part, dans une autre station, s’est évanoui, a tiré le signal d’alarme ou bien a dû être évacué. Un voyageur malade peut perturber fortement le trafic. Beaucoup plus inquiétant, un accident grave de voyageur, terme communément admis pour désigner un suicide, paralyse le trafic pendant plusieurs heures. Il faut évacuer les morceaux.
À Paris, tous les quatre jours, un homme ou une femme se jette sous le métro. Mathilde l’a lu dans un journal. La RATP reste discrète sur les statistiques exactes, mais depuis longtemps des cellules de soutien psychologique ont été mises en place pour les conducteurs concernés. Certains ne s’en remettent jamais. Ils sont déclarés inaptes, reclassés au guichet ou dans des emplois de bureau. En moyenne, un conducteur est confronté au moins une fois dans sa vie à une tentative de suicide. Est-ce que dans les grandes villes les gens se suicident davantage qu’ailleurs ? Elle s’est souvent posé la question, sans prendre la peine de chercher une réponse.
Depuis quelques mois, quand Mathilde rentre de son travail, il lui arrive d’observer les voies, d’y accrocher son regard, de fixer les cailloux qui tapissent le sol, la profondeur du trou. Parfois elle sent son corps qui bascule en avant, de manière imperceptible, son corps épuisé qui cherche le repos.
Alors elle pense à Théo, Maxime et Simon, l’image s’impose par-dessus les autres, toutes les autres, mouvante et lumineuse, et Mathilde recule, s’éloigne du bord.
Elle essaie de se frayer une place parmi la foule. Il faut mériter son emplacement, son territoire. Il faut respecter l’ordre d’arrivée et la distance admise entre les personnes, laquelle diminue à mesure que le quai se remplit.
Aucun métro n’est annoncé.
Elle n’aura pas le train de 8 h 45, ni celui de 9 h 00, ni même celui de 9 h 15. Elle va être en retard. Et Jacques par le plus grand des hasards se trouvera devant l’ascenseur quand elle en sortira, ou bien à l’entrée de son bureau, il l’aura cherchée partout et n’aura pas manqué de le faire savoir – alors qu’il ne lui a pas adressé la parole depuis trois semaines –, il regardera sa montre, la moue dubitative et les sourcils froncés. Parce que Jacques surveille de près ses horaires, ses absences, guette le faux pas. Parce qu’il habite à cinq minutes en voiture et se fout pas mal du trajet qu’elle accomplit chaque jour, comme la plupart des salariés du site, et du nombre de facteurs objectifs qui peuvent l’empêcher d’être à l’heure.
Pour l’instant, il s’agit de rester du bon côté du quai. Ne pas se laisser entraîner vers le fond, maintenir ses positions. Quand le métro arrivera, bondé, irascible, il faudra lutter. Selon une loi tacite, une forme de jurisprudence souterraine appliquée depuis des décennies, les premiers resteront les premiers. Quiconque tente de s’y soustraire se voit conspué. Au loin, ça gronde, ça vibre, on croit reconnaître le bruit de la rame tant attendue. Mais le tunnel reste vide, privé de lumière. Le panneau électronique n’indique toujours rien. La voix féminine s’est tue. Il fait chaud. Mathilde regarde les autres, hommes et femmes, leurs vêtements, leurs chaussures, leur coiffure, la forme de leurs fesses, elle les observe de dos, de face ou de profil, il faut bien s’occuper. Quand les regards se croisent, elle détourne les yeux. Même en période d’affluence, il subsiste dans les transports en commun quelque chose qui relève de l’intimité, du quant-à-soi, une limite imposée à l’œil faute de pouvoir s’imposer au corps. Alors Mathilde regarde le quai d’en face. Presque vide.
De l’autre côté ça circule, les rames se succèdent à un rythme normal. Il ne faut pas chercher d’explication. En sens inverse, les gens montent dans le métro et arriveront à l’heure à leur travail.
Enfin, Mathilde perçoit un bourdonnement sur la gauche, de plus en plus clair, les visages se tournent, tendus, impatients : le voilà ! Il faut inspirer profondément, plaquer son sac contre sa hanche, vérifier qu’il est bien fermé. Le métro ralentit, s’arrête, il est là. Il dégorge, régurgite, libère le flot, quelqu’un crie « laissez descendre », on se bouscule, on piétine, c’est la guerre, c’est chacun pour soi. Soudain c’est une question de vie ou de mort, monter dans celui-là, ne pas devoir attendre un improbable suivant, ne pas risquer d’arriver plus tard encore à son travail. « Laissez descendre, merde ! » La foule s’écarte à contrecœur, il ne faut pas perdre de vue l’entrée, se tenir à proximité, ne pas se laisser entraîner par le nombre, il faut se positionner sur les côtés, rester près de la porte. Soudain la horde s’engouffre, la précède, elle ne va pas y arriver. Le wagon est déjà plein, il ne reste pas un centimètre carré. Pourtant elle sait qu’elle peut rentrer. Il faut forcer. Il faut tendre le bras, attraper la barre centrale, ignorer les cris et les protestations, s’accrocher et tirer. Tirer de toutes ses forces pour propulser son corps à l’intérieur. Il faut que ça se tasse. Face à sa détermination, on s’incline.
Le signal sonore indique la fermeture des portes. Hormis son bras droit qui dépasse, elle y est presque. La porte se referme par à-coups, ignorant gémissements et lamentations.
Mathilde gagne quatre centimètres avec son pied gauche, elle pousse une dernière fois, elle est dedans.
Sur le quai, une voix féminine annonce que le trafic reprend normalement sur la ligne 9.
Tout est affaire de perspective.
Aux stations suivantes, Mathilde s’enfonce dans le wagon, gagne quelques centimètres supplémentaires, tient bon pour ne pas avoir à descendre.
Il ne faut rien lâcher.
L’air est saturé, les corps ont fusionné en une seule masse, compacte et harassée. Les commentaires ont fait place au silence, chacun prend son mal en patience, le menton se lève vers les vitres ouvertes, les mains cherchent un appui.
Alors Mathilde pense que le 20 mai commence aussi comme ça, dans cette lutte absurde et misérable : neuf stations à tenir, neuf stations asphyxiées, arrachées à la fièvre d’un matin d’affluence, neuf stations à chercher de l’air au milieu de gens qui n’utilisent en moyenne qu’un savon et demi par an.
Soudain, une femme émet des sons étranges, aigus et de plus en plus longs, ni cri ni râle, une plainte plutôt. Elle se tient à la barre centrale, comprimée entre une opulente poitrine et un sac à dos. Le bruit qui sort de la bouche de cette femme est insupportable. On se retourne, on l’observe, on échange quelques regards perplexes. La femme cherche des yeux quelqu’un qui pourrait l’aider. Mathilde parvient à extraire sa main pour la poser sur son bras. Leurs regards se croisent. Elle lui sourit.
La femme cesse de gémir, elle respire fort, son visage est déformé par la peur.
— Vous ne vous sentez pas bien ?
Au moment où elle pose la question, Mathilde prend conscience de son absurdité. La femme ne répond pas, elle fait des efforts surhumains pour ne pas hurler, elle respire de plus en plus fort, elle recommence à gémir, et puis cette fois elle crie. Les commentaires fusent, d’abord à mi-voix, puis plus haut, on n’a pas idée de prendre le métro un jour d’avarie technique quand on est claustrophobe, faites-la descendre, ah non ne tirez pas le signal d’alarme, par pitié, on n’est pas rendu.
La femme est un élément perturbateur, une avarie humaine susceptible d’interrompre le trafic.
Mathilde a laissé sa main posée sur le bras de la femme qui tente de lui sourire.
« Je vais descendre avec vous à la prochaine station, il ne reste que quelques secondes, vous voyez, le métro ralentit. »
Le métro s’est arrêté, les portes s’ouvrent, Mathilde précède la femme pour ouvrir le passage, s’il vous plaît, poussez-vous, laissez-la passer, elle tire la femme par la manche.
Elle regarde à quelle station elle se trouve. Sur le quai, en dessous de l’inscription Charonne, elle l’oblige à s’asseoir. La femme a l’air de se calmer, Mathilde lui propose d’aller lui chercher un peu d’eau ou quelque chose à manger au distributeur. La femme recommence à s’agiter, elle va être en retard, elle ne peut pas, elle ne peut pas remonter dans le métro, elle vient juste de trouver du travail par une agence d’Intérim, oui, elle est claustrophobe, mais d’habitude ça va, elle y arrive, elle pensait qu’elle pouvait y arriver.
Et puis la femme se met à respirer plus fort, de plus en plus vite, de manière saccadée, elle cherche de l’air, ses membres semblent agités de secousses, ses mains sont accrochées l’une à l’autre dans un geste qu’elle ne maîtrise pas.
Mathilde a demandé de l’aide, quelqu’un est monté jusqu’au guichet. Un homme de la RATP en costume vert-de-gris est descendu. Il a appelé les pompiers. La femme ne peut pas se lever, tout son corps est crispé, soulevé par à-coups, elle respire toujours aussi fort.
Ils attendent.
Le quai est bondé, les agents de la RATP ont créé un périmètre de sécurité, ils sont maintenant trois ou quatre. Autour, les gens s’agglutinent, tendent le cou.
Mathilde a envie de hurler. Elle se voit à la place de cette femme, les images se superposent, pendant un court instant elles sont une seule et même personne, avalée par les néons, recroquevillée près d’un distributeur de friandises.
Et puis Mathilde regarde autour d’elle. Et elle pense que tous ces gens, sans exception, un jour ou l’autre, seront assis là, ou bien ailleurs, et ne pourront plus bouger. Un jour d’effondrement.
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