Les heures souterraines
Chapitre p. 182
— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
Laetitia a surgi dans son bureau sans frapper. Elle tourne sur elle-même, prend des poses, s’éloigne, se rapproche, elle attend l’avis de Mathilde.
— Elle est superbe, elle te va très bien. Tu l’as achetée ce week-end ?
— Oui. C’est d’autant plus absurde que j’en ai déjà une bleue et une noire… Tu sais, celle que je portais l’autre jour… c’est la même… Quand je suis rentrée chez moi, je me suis sentie pitoyable.
— Au contraire, dis-toi que ton processus d’achat obéit à une logique implacable ! Qu’il y a une cohérence dans ta manière d’aborder le vêtement, une forme de constance.
Laetitia rit.
Mathilde aime cette fille. Sa manière de faire diversion, de ne pas commencer par le drame, d’éviter la compassion.
Laetitia n’est pas venue avec l’air accablé que n’importe qui aurait adopté en cette circonstance, elle est venue avec sa nouvelle veste et cette apparente futilité à laquelle elle n’a jamais renoncé.
— Bon et toi ? Tu vas te décider à aller voir Paul Vernon ? Parce que maintenant, Mathilde, il faut que tu aies un syndicat derrière toi. Seule, tu ne peux pas y arriver. Tu n’es pas de taille. Ce type est un malade, et il n’a pas fini de t’emmerder. Tu étais sa créature, sa chose, et tu lui as échappé. C’est ce qu’on dit ici, tu sais. Entre autres. Cela ne s’arrangera pas tout seul, Mathilde.
Laetitia jette un regard circulaire.
— Non mais regarde-moi ça, non mais franchement, c’est une honte !
Laetitia ne parle pas à voix basse. Elle veut qu’on l’entende. Un peu plus, elle se posterait dans le couloir avec un porte-voix pour crier au scandale.
— Patricia Lethu m’a rappelée tout à l’heure, elle a pris les choses en main. Elle cherche un autre poste, vraiment. Je crois qu’elle s’en occupe.
— Écoute, Mathilde, tant mieux. Mais toi, de ton côté, tu ne dois rien lâcher. Tu dois te protéger. Continuer exactement comme si la guerre allait se poursuivre. Tu dois envisager le pire.
Et puis après un silence, Laetitia ajoute :
— Méfie-toi. Promets-moi que tu verras Paul, ne serait-ce que pour un conseil. Il faut que tu te fasses aider, Mathilde. Ne reste pas seule.
Laetitia est repartie. Elle avait un rendez-vous.
Mathilde n’a pas réussi à lui dire qu’elle avait appelé Paul Vernon. La semaine dernière. En quelques phrases, Paul Vernon a compris. Il lui a répété, plusieurs fois, qu’il ne fallait pas démissionner. Quoi qu’il arrive et sous aucun prétexte. Il lui a expliqué comment garder trace de tout, consigner chaque détail, décrire de la manière la plus factuelle possible ce qui avait changé, l’évolution objective de la situation. Il lui a suggéré de rédiger une sorte de chronologie afin de retracer la détérioration de ses rapports avec Jacques, étape par étape, de noter les dates clé. Elle doit constituer un dossier.
Dans le récit de Mathilde, rien n’a semblé l’étonner. Ni la situation dans laquelle elle se trouve, ni le temps qu’il lui a fallu pour appeler.
Il a dit : dans ces cas-là, on attend toujours trop longtemps. On cherche à lutter et on s’épuise.
Si cela s’envenime, il faudra des témoignages. Il faudra apporter la preuve qu’elle a été dépossédée de ses missions, que le contenu de son poste a été modifié. Apporter la preuve qu’elle n’a plus d’objectifs, qu’elle est tenue à l’écart. Il faut que d’autres prennent le risque de la soutenir. Ses collaborateurs. Des gens de son service. Des gens des autres services. Parce que rien, bien sûr, n’est écrit ni officialisé. Rien n’est vérifiable.
Paul Vernon devait partir aux Prudhommes pour une affaire de licenciement sur un site de production, Mathilde a promis de le rappeler.
C’était il y a une semaine et elle ne l’a pas fait. Malgré tout ce temps vide étalé devant elle, elle n’a pas commencé non plus à rédiger le document qu’il lui a demandé.
Elle n’a pas dit à Laetitia qu’elle avait appelé Paul Vernon parce qu’elle n’a plus la force. Parce que c’est trop tard. Elle n’est pas en mesure de faire ce qu’il attend d’elle. Elle ne sait plus parler, elle n’a plus de mots. Elle qui était redoutée pour son aisance rhétorique. Elle qui était capable de faire admettre son point de vue, seule contre dix, lorsqu’elle remplaçait Jacques au Comité de Direction. Au téléphone, Paul Vernon n’a pas pu s’en rendre compte, mais c’est trop tard. Maintenant elle fait partie des faibles, au sens où Patricia Lethu l’entend. Des transparents, des rabougris, des silencieux. Maintenant elle dépérit dans un bureau près des chiottes parce que c’est la seule place qu’elle mérite. Et il n’y a aucune raison que cela s’arrête.
Mathilde regarde la liste qu’elle vient de rédiger, ces choses minuscules qu’elle n’arrive plus à entreprendre.
Éric passe devant son bureau pour aller aux toilettes, il jette un coup d’œil furtif à l’intérieur, ne s’arrête pas.
Elle l’entend de l’autre côté de la cloison : verrou, ventilateur, jet d’urine, papier, chasse d’eau, lavabo.
Il passe de nouveau devant sa porte, Mathilde l’appelle.
Il s’approche, hésitant, mal à l’aise, elle dit : assieds-toi.
Depuis quelques semaines, Mathilde a développé une forme d’intuition de la position de l’autre en tant que partenaire ou adversaire. Dans le monde d’Azeroth, au seuil de la porte des Ténèbres, il importe de connaître ses alliés.
Elle l’a recruté elle-même il y a trois ou quatre ans. Elle s’est battue pour l’imposer. Il est devenu l’un des meilleurs chefs produit de l’équipe.
Éric échappe à son système de reconnaissance. Il est flou.
— Éric, je voudrais te demander quelque chose.
— Oui ?
— Est-ce que tu pourrais écrire une lettre, avec quelques faits concrets, précis. Pas une lettre contre Jacques, ni contre qui que ce soit, plutôt un bilan de la situation actuelle. Par exemple que je n’ai plus la responsabilité directe de l’équipe, que je n’anime plus le planning et que je n’interviens plus dans aucune décision ? Seulement ça : constater que je ne participe plus à rien.
Il y a eu ce silence. Les joues d’Éric se sont empourprées.
Éric a regardé autour de lui, le bureau sans fenêtre, les meubles recouverts de poussière. Il a frotté ses mains sur ses cuisses, machinalement, il a éloigné sa chaise. Il a parlé sans la regarder.
— Je ne peux pas, Mathilde. Tu sais que je ne peux pas me permettre de perdre mon boulot, de… Je… ma femme est enceinte, elle ne travaille pas, je… Je suis désolé. Je ne peux pas.
Éric est reparti sur la pointe des pieds.
Elle ne demandera pas à Jean, ni à Nathalie, ni à personne d’autre. Elle sait à quoi s’en tenir.
Les autres poissons ont des couleurs flamboyantes, leurs écailles sont douces en apparence, leurs nageoires ne sont pas endommagées. Ils se sont éloignés d’elle, ils naviguent dans d’autres eaux, plus claires, plus limpides.
Elle a perdu ses couleurs, son corps est devenu translucide, elle gît à la surface, ventre à l’air.
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