Les heures souterraines
Chapitre p. 291
S’il regardait sa montre il saurait depuis combien de temps il est là, enfermé dans sa voiture, coincé derrière un 4 × 4 aux vitres fumées. S’il regardait sa montre, il se mettrait à pleurer.
C’est bouché, bloqué, paralysé. Devant, derrière, partout.
Tout autour de lui.
De temps à autres, un concert de klaxons s’élève, recouvre le son du lecteur CD.
Aussi loin qu’il peut les distinguer, les voitures sont arrêtées. Les boutiques tirent leurs rideaux de fer, quelques immeubles commencent à s’éclairer. Aux fenêtres, des silhouettes furtives constatent l’ampleur des dégâts.
Devant lui, l’homme a coupé son moteur. Il est sorti de sa voiture, fume une cigarette.
Thibault pose son front sur le volant, quelques secondes. Il n’a jamais vu ça.
Il pourrait allumer la radio, écouter les informations, sans doute apprendrait-il la raison d’une telle paralysie.
Il s’en fout.
La ville s’est refermée sur lui comme une mâchoire.
L’homme remonte dans sa voiture, avance de quelques mètres. Thibault lève le pied de la pédale du frein, se laisse glisser.
C’est alors qu’il remarque une place, une presque place, du côté droit. Un espace vacant dans lequel il devrait pouvoir s’immiscer.
Il faut qu’il sorte de cette putain de voiture.
Il va la laisser là, descendre dans le métro. Il reviendra la chercher demain.
Il s’y reprend à plusieurs fois, braque, contre-braque, finit par s’introduire, une roue sur le trottoir. Il attrape sa mallette, son imperméable, claque la portière.
Il marche jusqu’à la station la plus proche. En bas des escaliers, il consulte le plan des lignes, détermine le trajet le plus court pour rentrer chez lui. Il achète un ticket au guichet, emprunte les escaliers jusqu’au quai.
Il s’approche des voies, pose sa mallette par terre.
Il attend debout.
En face de lui, les affiches ont cette lumière d’été. En face de lui, les affiches exhibent leurs paréos, leurs plages d’or et leurs mers turquoise.
La ville qui broie les êtres les invite à la détente.
OceanofPDF.com