Les heures souterraines

Delphine de Vigan · Chapitre 14 sur 45

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Les heures souterraines

Chapitre p. 95

Vêtue d’une robe de chambre en velours, une femme d’une cinquantaine d’années lui a ouvert. Dès qu’elle a vu Thibault, son visage s’est éclairé.

— Encore vous ?

Ni l’adresse, ni l’endroit, et encore moins le visage de cette femme ne lui étaient familiers.

— Pardon ?

— Eh bien, c’est vous qui êtes venu il y a quinze jours.

Il n’a pas démenti. Il a pensé que cette femme le confondait avec un autre médecin. Il est entré derrière elle, il a regardé autour de lui. Le buffet du salon, les bibelots de porcelaine, l’épaisseur des rideaux de la chambre ne lui évoquaient rien non plus. Pas plus que le corps maigre de cette femme, sa chemise de nuit en nylon rose, ses ongles immenses et peints. Après l’avoir auscultée, Thibault lui a demandé si elle avait conservé l’ordonnance précédente pour prendre connaissance du traitement qui lui avait été prescrit. Le papier à en-tête était à son nom. Il est resté quelques secondes à regarder la prescription, sa propre écriture et cette date du 8 mai, à laquelle il avait effectivement pris une garde de sept heures à dix-neuf heures.

Lors d’une garde, il n’est pas rare qu’il voie au moins deux ou trois patients qu’il connaît. Mais en temps normal, il s’en souvient.

 

La femme présentait tous les symptômes d’une surinfection bronchique. Il a rédigé une nouvelle ordonnance de la main droite, comme il le fait depuis des années, alors qu’il est gaucher. Il a regardé une dernière fois autour de lui. Il aurait mis sa main à couper – ou ce qu’il en reste – qu’il n’avait jamais posé le pied dans cet appartement. Pourtant il y était venu douze jours plus tôt.

Il n’a que huit doigts. Cinq d’un côté et trois de l’autre. Cela fait partie de lui, cette partie qui lui manque, quelque chose qui se définit par la soustraction. C’est un moment de sa vie, une date, une heure approximative. Un moment inscrit dans son corps. Retranché plutôt. C’est un samedi soir, alors qu’il terminait sa deuxième année de médecine.

Thibault étudiait à Caen, il rentrait un week-end par mois chez ses parents. Il retrouvait ses copains de lycée autour d’un verre, plus tard ils allaient à la Maréchalerie, une discothèque de la région, à une trentaine de kilomètres de chez lui. Ils s’engouffraient à quatre ou cinq dans la camionnette de Pierre, ils buvaient des alcools forts accoudés au bar, dansaient sur la piste, regardaient les filles. Ce soir-là, Pierre et lui s’étaient disputés à propos de rien, et puis le ton était monté, quelque chose avait surgi entre eux qui venait de loin. Il était en faculté de médecine et Pierre avait raté son bac, il vivait à Caen et Pierre travaillait dans la station-service de son père, il plaisait aux filles qui remarquaient ses mains fines, Pierre mesurait près de deux mètres et pesait cent vingt kilos. Pierre était ivre mort. Il avait poussé Thibault à plusieurs reprises, il hurlait par-dessus la musique : j’en ai rien à foutre de ta belle petite gueule de fils de bonne famille. Le vide s’était fait autour d’eux. On leur avait demandé de partir. Vers trois heures du matin, ils sont montés dans la camionnette, Thibault s’est assis sur le siège passager, les deux autres derrière. Pierre est resté à l’extérieur, furieux, il refusait de prendre le volant tant que Thibault n’était pas descendu. Qu’il se casse. Qu’il se démerde. Il n’avait qu’à rentrer à pied. La portière du côté de Thibault était ouverte, Pierre se tenait devant lui et exigeait qu’il sorte. Ils ont parlementé encore quelques minutes, la voix des deux autres protestant par-dessus la leur. Au même moment, ils ont renoncé. Thibault a pris appui sur l’encadrement pour sortir, Pierre a claqué la portière avec une violence inouïe. La camionnette a tremblé, Thibault a hurlé. Refermée sur sa main, la portière était bloquée. Chacun à son tour, ils ont tiré, secoué, donné des coups de pied. À l’intérieur, Thibault luttait pour ne pas perdre connaissance. Il ne sait pas combien de temps ils sont restés comme ça, dans l’affolement et la confusion, leurs gestes pourtant ralentis par l’alcool, les insultes qui fusaient de part et d’autre, et lui, seul dans l’habitacle, la main prise par la tôle. Une demi-heure, une heure, peut-être plus. Peut-être qu’il s’est évanoui. Quand ils ont réussi à ouvrir, la main de Thibault était littéralement aplatie et deux de ses doigts pendaient au niveau de l’articulation métacarpo-phalangienne. Ils ont roulé vers la ville la plus proche. À l’hôpital, ils ont attendu le chirurgien de garde.

Les deux doigts n’étaient plus vascularisés et trop abîmés pour envisager une opération de réparation ou de réimplantation. Quelques jours plus tard, il a fallu l’amputer de l’auriculaire et de l’annulaire gauches : deux choses mortes et tuméfiées dont il ne resterait rien d’autre qu’une surface lisse et blanche, au-dessus de la paume.

Son rêve avait été tranché. Net. Son rêve gisait au fond d’une poubelle dans un hôpital de province dont il n’a jamais oublié le nom. Il ne serait pas chirurgien.

 

Après son internat, Thibault a commencé par remplacer le médecin du village où il avait grandi, une semaine par mois et deux mois l’été. Le reste du temps, il travaillait pour un réseau d’assistance à domicile. Quand le docteur M. est mort, Thibault a repris sa clientèle.

Il consultait le matin à son cabinet et réservait l’après-midi pour les visites. Il rayonnait sur un périmètre d’une vingtaine de kilomètres, remboursait son emprunt, déjeunait le dimanche chez ses parents. À Rai dans l’Orne, il est devenu un homme respectable, salué au marché et sollicité pour faire partie du Rotary Club. Un homme qu’on appelait docteur et auquel on présentait des jeunes filles de bonne famille.

Les choses auraient pu continuer ainsi, suivre leur tracé en pointillé. Il aurait pu épouser Isabelle, la fille du notaire, ou bien Élodie, la fille de l’agent Groupama de la ville voisine. Ils auraient eu trois enfants, il aurait agrandi la salle d’attente, refait la peinture, acheté un monospace et trouvé un remplaçant pour partir l’été.

Les choses sans doute auraient été plus douces.

Au bout de quatre ans, Thibault a revendu le cabinet. Il a mis quelques affaires dans une valise, il a pris le train.

Il voulait la ville, son mouvement, l’air saturé des fins de journée. Il voulait l’agitation et le bruit.

Il a commencé à travailler aux Urgences Médicales de Paris, d’abord en tant que remplaçant, puis comme temporaire, puis comme actionnaire. Il a continué d’aller et venir, ici ou là, au gré des appels des patients et de ses périmètres de garde. Il n’est jamais reparti.

 

Peut-être qu’il n’a rien d’autre à donner qu’une ordonnance écrite au stylo bleu sur un coin de table. Peut-être qu’il ne sera jamais rien d’autre que celui qui passe et s’en va.

Sa vie est ici. Même s’il n’est dupe de rien. Ni de la musique échappée des fenêtres, ni des enseignes lumineuses, ni des éclats de voix autour des téléviseurs les soirs de foot. Même s’il sait depuis longtemps que le singulier l’emporte sur le pluriel, et combien les conjugaisons sont fragiles.

Sa vie est dans sa Clio pourrie, avec ses bouteilles en plastique vides et les papiers de Bounty froissés à ses pieds.

Sa vie est dans cet incessant va-et-vient, ces journées harassées, ces escaliers, ces ascenseurs, ces portes qu’on referme derrière lui.

Sa vie est au cœur de la ville. Et la ville, de son fracas, couvre les plaintes et les murmures, dissimule son indigence, exhibe ses poubelles et ses opulences, sans cesse augmente sa vitesse.

 

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