Les heures souterraines
Chapitre p. 294
Sur le quai Mathilde s’est arrêtée devant le distributeur de friandises, le panneau électronique annonçait la prochaine rame quatre minutes plus tard.
Elle a pensé que si elle s’asseyait, elle ne pourrait plus jamais se relever.
Elle a regardé le corps des femmes, leurs jambes interminables, lisses et bronzées, les crèmes solaires et les bouteilles d’eau minérale. Et puis les affiches se sont mêlées, confondues en une seule toile, mouvante, un kaléidoscope aux couleurs brillantes qui tournoyait autour d’elle. Elle a senti que son corps tanguait, elle a fermé les yeux.
Plus tard, à mesure que le quai se remplissait, un voile a recouvert l’ensemble de la station, un voile de tulle sombre qui réduisait l’intensité lumineuse.
Les gens se sont effacés, elle sentait leur présence, percevait leurs déplacements, mais ne distinguait plus leur visage.
Ses jambes se dérobaient sous elle, très doucement. Elle tenait la carte du Défenseur de l’Aube d’Argent dans la main droite, il lui a semblé qu’elle s’appuyait sur lui, qu'il la portait.
Les gens parlaient entre eux, braillaient dans des téléphones, écoutaient de la musique dans des casques non hermétiques.
Le bruit des gens s’est amplifié. Le bruit des gens est devenu insupportable.
Mathilde s’est approchée des voies pour guetter le métro, elle s’est penchée du côté gauche, elle a cherché dans l’obscurité du tunnel. Au loin, elle a cru reconnaître les deux phares de la locomotive.
Elle a buté dans quelque chose, un sac ou une valise.
L’homme a dit : putain, vous ne pouvez pas regarder devant vous.
Quand il s’est baissé pour ramasser ce qui ressemblait à une mallette de médecin, Mathilde a remarqué sa main gauche. Il n’avait que trois doigts.
Elle est passée devant lui, elle a senti le regard de l’homme suivre ses gestes, se planter dans son dos. Elle n’a pas eu le courage d’affronter ce regard, ni rien de ce qui se passait autour d’elle, son corps tout entier était occupé à tenir debout.
Le métro est entré en station, l’air chaud soulevé par la rame a caressé son visage, elle a fermé les yeux pour éviter la poussière, à peine une seconde.
Elle s’est reculée pour attendre que les portes s’ouvrent, elle a laissé descendre le flot.
Elle est montée dans un wagon au centre de la rame, s’est laissée tomber sur un strapontin. Le roulis s’est mis en marche, elle avait mal au cœur.
L’homme à la mallette était maintenant assis en face d’elle, il la regardait.
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