Les heures souterraines

Delphine de Vigan · Chapitre 32 sur 45

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Les heures souterraines

Chapitre p. 234

Àpeine était-elle assise que son poste a sonné de nouveau. C’était le Directeur du Centre de Recherche. Il avait étudié son CV, il voulait la rencontrer au plus tôt. Est-ce qu’un rendez-vous dès demain était possible ?

Par elle ne sait quel miracle ou quelle extrême mobilisation de ses ressources restantes, par quel effort ultime, quel sursaut, elle a réussi à répondre à ses questions d’une voix calme, relativement sûre d’elle-même, lui a-t-il semblé, comme quelqu’un qui ne joue pas sa santé mentale, quelqu’un qui n’engage rien d’autre qu’une éventuelle mutation.

Elle a été capable de lui décrire quelles étaient ses missions, ses responsabilités et ses principales réalisations, exactement comme si cela existait encore, comme si cela jamais ne lui avait échappé. Elle a fait abstraction de neuf mois de vacuité, une vague parenthèse dans la continuité du temps, elle a retrouvé les mots qu’elle n’emploie plus, le vocabulaire consacré, les formulations volontaires et proactives, elle a évoqué les chiffres, le montant des budgets, elle ne s’est pas trompée.

 

Le Directeur du Centre de Recherche la connaissait de nom, appréciait beaucoup ses articles dans le journal du Groupe.

« J’avoue que je guettais votre signature ! C’est dommage que vous n’écriviez plus, je suppose que vous n’avez plus le temps. Nous en sommes tous au même point : le nez dans le guidon. Enfin, je serais ravi de vous rencontrer demain, si vous le voulez bien. Je serai en réunion tout l’après midi, est-ce que dix-huit heures trente vous conviendrait ? »

Il y avait quelque chose de simple dans sa manière de s’adresser à elle, une forme de bienveillance.

 

Elle a posé son plan RATP sur la table pour étudier la manière de s’y rendre. Elle a étudié la distance entre le Centre de Recherche et son domicile, considéré les différentes possibilités, évalué les temps de trajet. Ce n’était pas loin. Une demi-heure tout au plus.

Elle mettra son tailleur gris ou bien le noir, rehaussé d’un foulard rouge, elle ne boira pas de café après le déjeuner, elle partira vers dix-sept heures trente pour être sûre de ne pas être en retard, s’efforcera de sourire, ne parlera pas de Jacques, évitera toute allusion implicite ou explicite à leur collaboration, elle racontera ses propres succès, le repositionnement de la marque L., le lancement des compléments alimentaires B., les opérations récentes de fidélisation, elle repassera son chemisier blanc, elle se lèvera plus tôt pour se faire un brushing, elle contournera les sujets qui risqueraient de la fragiliser, elle évoquera la création du panel de consommateurs, les tests-produits qu’elle a mis en place il y a quelques années, ne croisera pas les jambes, mettra un vernis à ongles transparent, ne parlera pas de ses enfants sauf s’il pose la question, emploiera des verbes d’action, évitera le conditionnel et toute formulation qui révélerait une forme d’attentisme ou de passivité, elle se tiendra droite, elle

 

Mathilde est plongée dans ses réflexions stratégiques depuis un moment lorsqu’une sorte de carillon lui annonce l’arrivée d’un mail dans sa boîte de réception. L’assistante du Directeur du Centre de Recherche lui envoie confirmation de son rendez-vous, ainsi qu’un plan d’accès au site. Le mail lui a été adressé avec une priorité haute, elle l’a remarqué tout de suite, elle en a été touchée.

Elle est restée immobile plusieurs minutes, face à l’écran, quelque chose s’ouvrait devant elle qui semblait possible.

Elle a pensé que sa vie allait peut-être reprendre son cours. Qu’elle allait redevenir elle-même, retrouver l’ampleur de ses gestes, le plaisir d’aller au travail et celui de rentrer chez elle. Qu’elle ne passerait plus des heures allongée dans l’obscurité, les yeux grand ouverts, que Jacques allait sortir de ses nuits aussi vite qu’il y était entré, qu’elle aurait de nouveau des histoires à raconter à ses enfants, qu’elle les emmènerait à la piscine et à la patinoire, qu’elle recommencerait à improviser des dîners de restes auxquels elle donnerait des noms farfelus, passerait des après-midi entiers avec eux à la bibliothèque.

Elle a pensé qu’elle allait retrouver cette douceur. Que rien n’était perdu.

Elle a pensé qu’elle achèterait un écran plat pour leurs soirées DVD et renouvellerait sa carte d’adhésion au vidéo club. Elle a pensé qu’elle inviterait ses amis à dîner, qu’ils fêteraient sa mutation au champagne, ils danseraient peut-être, dans son petit salon, après avoir poussé la table et les chaises. Comme avant.

Elle avait hâte d’être au lendemain.

Elle avait le courage d’y aller. Elle en était capable.

 

Elle a appelé Théo et Maxime pour vérifier qu’ils étaient bien rentrés, puis Simon sur son portable pour lui rappeler de ne pas traîner parce que ses frères étaient seuls à la maison.

Elle a appelé sa mère qui lui avait laissé plusieurs messages au cours des derniers jours, auxquels elle n’avait pas répondu. Elle a parlé des garçons, ils allaient bien, oui, les jumeaux s’apprêtaient à partir en classe de mer et Simon avait obtenu sa ceinture marron au judo. Sa mère a dit : tu as une bonne voix. Elle a promis qu’elle rappellerait à la fin de la semaine.

 

En rentrant ce soir elle va acheter du poisson, ou bien un poulet, et des tartelettes aux fraises pour le dessert.

Elle donnera à cette soirée un avant-goût de fête, sans en parler à ses enfants, sans rien leur révéler, seulement pour voir leurs yeux briller. Seulement pour se donner la force.

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