Les heures souterraines
Chapitre p. 145
La femme porte un vieux jean et un pull informe dont les manches cachent ses mains. Les cernes sous ses yeux virent au violet, elle n’est pas coiffée.
Ils se sont assis dans le salon, Thibault lui a posé une série de questions sur l’état de son mari. Il est là, de l’autre côté de la porte, ils l’entendent tousser. Elle l’a prévenu que quelqu’un allait venir. Il l’a traitée de salope et refuse maintenant de lui répondre.
Cela a commencé quelques jours plus tôt. Il a jeté tout le contenu du réfrigérateur sous prétexte qu’il était empoisonné, et n’a cessé de vérifier que le gaz n’était pas ouvert. Il refuse d’allumer la lumière, de s’asseoir, de s’allonger, il a passé la nuit debout dans l’entrée. Au matin, après avoir expliqué à sa femme que les forces du mal s’infiltraient chez eux par le fil du téléphone et les conduits d’aération, il s’est enfermé dans la salle de bain. Il a été hospitalisé à plusieurs reprises pour de sévères épisodes dépressifs. Jusqu’ici, il n’a jamais connu de phase délirante. Il lui a dit qu’il allait devoir mettre fin à ses jours, pour elle et pour l’enfant, pour les protéger. Il veut qu’elle quitte l’appartement, qu’elle parte loin, le plus loin possible, pour ne pas être contaminée par son sang. Il attend qu’elle s’en aille.
La femme déplace sa chaise.
C’est alors que Thibault découvre la petite fille derrière elle, il ne l’a pas vue entrer. Une silhouette minuscule, blottie contre sa mère, qui le dévisage, les yeux agrandis par la peur.
En dix ans d’urgence médicale, il a eu son lot. Il a vu de près l’angoisse, la détresse, la folie. Il connaît la souffrance, ses accents de terreur, ce qui submerge, ce qui s’égare et ce qui se perd. Il connaît cette violence, il s’y est habitué.
Mais ça non.
L’enfant l'observe. Elle n’a pas six ans.
— Tu n’es pas à l’école ?
Elle fait non de la tête, se cache de nouveau derrière sa mère.
— Je n’ai pas pu l’emmener. Je ne voulais pas que mon mari reste seul.
Thibault se lève et s’approche de la fillette. Elle regarde sa main gauche, il sourit. Les enfants sont toujours plus prompts à remarquer son infirmité.
— J’aimerais que tu ailles jouer un peu dans ta chambre parce que j’ai des choses à dire à ta maman.
Thibault a expliqué à la femme qu’il allait essayer de convaincre son mari de se faire hospitaliser. Si jamais il échouait, il faudrait appeler le commissariat et qu’elle signe elle-même la demande d’internement. Parce que son mari présentait un danger pour lui-même et peut-être pour sa famille.
Il s’est approché de la porte, il s’est accroupi pour être à hauteur de l’homme dont il percevait la respiration. Il a parlé avec lui pendant une demi-heure. L’homme a fini par ouvrir, Thibault est entré dans la salle de bain. L’homme était calme. Il s’est laissé ausculter. Thibault a pris sa tension. Il a prétendu que celle-ci était beaucoup trop élevée, un subterfuge qu’il utilise souvent afin de convaincre le patient de la nécessité d’une hospitalisation. L’homme a accepté la piqûre. Ils ont parlé encore une dizaine de minutes et il a cédé. Même au plus profond du délire, même dans les épisodes maniaques les plus avancés, il existe une faille. Un interstice minuscule de lucidité, par lequel il faut s’immiscer.
L’ambulance est arrivée. Thibault est resté avec l’homme jusqu’à ce qu’il monte dans le véhicule. Une fois les portières fermées, instinctivement, il a relevé la tête. Derrière la vitre, la petite fille le regardait.
Que gardera-t-elle de ces images, de ce temps suspendu, de ces jours où les choses ont dérapé ?
Quel adulte devient-on d’avoir su si tôt que la vie peut basculer ? Quel genre de personne, armée de quoi, à quel point désarmée ?
Les questions sont revenues, comme à chaque fois. Les questions viennent quand tout est terminé. Quand il a accompli son travail et qu’il laisse derrière lui des gens démolis qu’il ne reverra pas.
Thibault est remonté dans sa voiture, le parfum de Lila flottait dans l’air, l’empreinte invisible lui arrachait la gorge.
Il a rallumé son portable, deux nouvelles adresses l’attendaient. La suivante n’était pas très loin, il a tourné la clé de contact pour démarrer. Le manque l’a assailli aussitôt. Compact.
Dès qu’il est dans la voiture, le manque le défie.
Au feu rouge il pense à elle, quand son pied appuie sur l’accélérateur il pense à elle, quand il change de vitesse il pense à elle.
Il est midi et demi et il n’a pas faim. Il a un trou à la place de l’estomac. Une douleur brute. Quelque chose qui oppresse, qui brûle, qui n’appelle aucune nourriture, aucun réconfort.
Il a rencontré Lila une nuit d’automne, au Bar des Oies, dans cette partie de la rue qui grimpe vers le ciel. Jusque-là ils s’étaient croisés à plusieurs reprises, près de chez lui, devant la piscine ou aux alentours de la boulangerie. Cette fois ils étaient si proches qu’il leur fut impossible de se rater. Accoudé au comptoir, il avait regardé ce bracelet à son poignet qui n’allait pas avec l’ensemble, le contredisait. Et puis ses jambes maigres, ses talons trop hauts, et ses chevilles si fines qu’il avait eu envie de les tenir entre ses doigts. Il sortait d’une garde de douze heures, elle s’était approchée de lui, ou bien l’inverse, il ne saurait pas dire, il ne s’en souvient plus. Elle ne ressemblait pas aux femmes qui lui plaisaient, pourtant ils avaient bu plusieurs verres, et puis leurs langues s’étaient rencontrées. Sur le zinc, Lila avait attrapé sa main gauche, caressé la cicatrice du bout des doigts. Entre eux il avait été question de chimie : les corps étrangers parfois se mêlent, s’accordent, se confondent. Entre eux il avait été question de corps, sans aucun doute. Et comme il n’avait jamais tout à fait renoncé à ses expériences de petit garçon, il avait voulu voir si le mélange des peaux pouvait se transformer, s’accomplir.
Si la chimie – par contagion, par diffraction – pouvait s’épandre, s’éprendre.
Mais très vite il s’était heurté à elle. Heurté, le mot lui était venu. Très vite il s’était heurté à sa réserve, à sa distance, à ses absences. Très vite il avait compris qu’elle ne pouvait l’aimer qu’à l’horizontale, ou quand il la tenait par les hanches au-dessus de lui. Ensuite, il la regardait dormir de l’autre côté du lit, d’un sommeil profond, lointain. Dès le début, il s’était heurté à cet air d’indifférence qu’elle opposait à toute tentative d’effusion, à son visage fermé des lendemains, à son humeur maussade des fins de week-end, à son inaptitude aux plus élémentaires adieux.
Même après les nuits les plus intenses, au matin elle lui avait tendu ce visage clos, sur la pointe des pieds, sans signe d’émotion. Jamais, au moment de se séparer, il n’avait osé la prendre contre lui. De même, quand ils se retrouvaient après quelques jours ou quelques semaines sans se voir, l’élan qui toujours le propulsait vers elle semblait lui faire offense, heurtait son immobilité. Il n’y avait pas de prise. Rien à quoi s’accrocher.
Elle n’ouvrait pas les bras.
Il s’était longtemps demandé si Lila était ainsi, de manière essentielle, si ce refus de toute démonstration en dehors d’un lit était sa façon d’être, une donnée de base qu’il devait accepter et contre laquelle il ne pouvait rien. Ou si au contraire ce traitement lui était réservé, ne concernait que lui, une manière silencieuse de lui rappeler le registre dans lequel ils évoluaient, et qu’entre eux ne se jouait rien d’autre qu’une affaire de corps, rien qui pût s’apparenter de près ou de loin à une histoire. Ils n’étaient pas ensemble. Ils ne formaient rien, aucune géométrie, aucune figure. Ils s’étaient rencontrés et s’étaient contentés de reproduire cette rencontre, autant de fois qu’ils s’étaient vus : se mélanger l’un à l’autre et constater l’évidence de la fusion.
Lila était sa perte. Sa punition. Pour toutes les femmes qu’il n’avait pas su aimer, celles qu’il n’avait vues que quelques nuits, celles qu’il avait fini par quitter – parce que toujours quelque chose retombait qu’il ne savait pas nommer. C’était ridicule, mais il l’avait pensé : l’heure était venue pour lui de payer l’addition.
La relation amoureuse peut-être se réduisait à ce déséquilibre : dès lors qu’on voulait quelque chose, dès lors qu’on attendait, on avait perdu.
La chimie ne pouvait rien contre la mémoire et les amours de Lila, inachevées. Il ne pesait rien contre l’homme qu’elle attendait, espérait, un homme lisse auquel il ne ressemblait pas.
Et les mots, comme les liquides, s’étaient évaporés.
Rue Daviel, il s’est garé sur un passage piéton.
Il n’a pas envie de faire trois fois le tour pour chercher une place. Il est fatigué.
Les passants lui jettent des regards noirs. Peu importent son caducée et l’enseigne inscrite sur sa voiture, ils sont sur leur territoire. Dans la ville, on est piéton, cycliste ou automobiliste. On marche, on pédale ou on roule. On se toise, on se jauge, on se méprise. Dans la ville, il faut choisir son camp.
Un peu plus haut, Madame L. l’attend. Son bébé a trente-neuf de fièvre. Il la connaît. Il la voit quatre fois par mois. Elle pèse, mesure, guette, vérifie : elle fabrique de l’inquiétude. La base ne peut pas refuser d’envoyer un médecin. Question de responsabilité. Neuf fois sur dix, Thibault y va. Parce que Madame L. le connaît et qu’il ne perd pas patience. D’ailleurs, elle le demande, lui.
Il faut qu’il attrape sa mallette, qu’il s’extraie de la voiture, qu’il referme la portière.
Cette fois, c’est lui qui a perdu. Il aime une femme qui ne l’aime pas. Peut-être n’existe-t-il rien de plus violent que ce constat, cette impuissance ? Peut-être qu’il n’y a pas pire chagrin, pire maladie ?
Non, il sait bien que non. C’est ridicule. C’est faux.
L’échec amoureux n’est ni plus ni moins qu’un calcul coincé dans les reins. De la taille d’un grain de sable, d’un petit pois, d’une bille ou d’une balle de golf, une cristallisation de substances chimiques susceptible de provoquer une douleur forte, voire insoutenable. Qui finit toujours par s’éteindre.
Il n’a pas détaché sa ceinture. Derrière son pare-brise, il regarde la ville. Ce ballet incessant aux couleurs de printemps. Un sac en plastique vide qui danse dans le caniveau. Un homme courbé à l’entrée de la Poste que personne ne semble voir. Des poubelles vertes renversées sur le trottoir. Des hommes et des femmes qui entrent dans une banque, se croisent sur un passage piéton.
Il regarde la ville, cette superposition de mouvements. Ce territoire infini d’intersections, où l’on ne se rencontre pas.
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