Les heures souterraines

Delphine de Vigan · Chapitre 28 sur 45

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Les heures souterraines

Chapitre p. 203

Thibault est remonté dans sa voiture. Il a mis le contact, libéré le frein à main et il est reparti.

Il a roulé jusqu’à la villa Brune pour une gastro-entérite, puis jusqu’à l’avenue Villemain pour une rhino-pharyngite. Ensuite, il s’est vu contraint de revenir en secteur quatre pour une insuffisance respiratoire, non sans avoir appelé la base pour protester.

Audrey venait de prendre son service. À ses récriminations, elle a répondu la même chose que Rose quelques heures plus tôt :

— Thibault, c’est la merde aujourd’hui.

 

Elle avait raison. Depuis ce matin, Thibault percevait autour de lui une forme de résistance, une épaisseur inhabituelle de l’air, un ralentissement général auquel n’était associée aucune douceur. Au contraire, il lui semblait maintenant qu’à la surface des choses affleurait une violence sourde que la ville ne pouvait plus contenir.

 

Il s’arrête devant le Monoprix, vérifie l’adresse et le numéro du boulevard où il doit se rendre. Il est beaucoup trop haut. Il a dû passer devant sans s’en rendre compte. Il va devoir refaire le tour. Il soupire.

Après trois rues en sens unique, il parvient à tourner sur sa droite. Un taxi garé en double file obstrue le passage. Il est de nouveau coincé. À l’intérieur, le chauffeur et le client sont en pleine discussion. Thibault passe au point mort. Il lève son pied gauche, ferme les yeux.

 

Il y a des journées fluides, où les choses se suivent, s’enchaînent, où la ville lui ouvre le passage, se laisse faire. Et puis des jours comme celui-ci, chaotiques, harassés, où la ville lui refuse toute évidence, où rien ne lui est épargné. Ni les embouteillages, ni les déviations, ni les livraisons interminables, ni les difficultés pour se garer. Des jours où la ville est si tendue qu’il lui semble, à chaque carrefour, que quelque chose peut arriver. Quelque chose de grave, d’irréparable.

 

Depuis ce matin, dès qu’il est seul, les mots reviennent, dispersés, cherchent un sens à la lumière de l’échec. Dès qu’il est seul, la voix de Lila s’insinue, portée par ses intonations basses, maîtrisées.

« Pourquoi je te rencontre maintenant ? »

Elle est étendue sur le côté, face à lui, elle caresse son poignet. Ils viennent de faire l’amour pour la première fois. Cela suffit pour savoir qu’ils s’accordent. Ce n’est pas une question de gymnastique. C’est une question de peau, d’odeur, de matière.

Inaugurale, la phrase instaure le déséquilibre. Tout est dans le maintenant. Maintenant quoi ? Maintenant qu’elle n’est pas guérie d’une autre histoire, maintenant qu’elle a envie de partir vivre à l’étranger, maintenant qu’elle vient de changer de travail ? Peu importe. Il aura tout le loisir d’imaginer, de déduire, d’inventer. Maintenant n’est pas le bon moment.

 

Et puis il y a eu d’autres mots.

« Si tu tiens encore une semaine, je t’achète une brosse à dents. »

« Imagine qu’en rentrant de Genève je te dise : prenons un appartement et faisons un enfant. »

« Le risque, ce n’est pas que je ne t’aime pas assez, c’est que je t’aime trop. »

Des mots dans lesquels il entrevoyait sa part de rêve à elle, son aptitude à l’illusion, des mots circonscrits au moment, à sa magie éphémère, des mots auxquels il n’avait pas su répondre. Des mots privés de traduction, contradictoires, disjoints du réel.

Lila parlait dans le noir, une fois la nuit tombée, ou dans le flottement que lui offrait l’alcool, après quelques verres. Lila parlait comme elle aurait chanté une chanson écrite par d’autres, pour le plaisir de l’allitération ou de la rime, étrangère au sens. Des mots sans conséquences, volatiles.

 

Il n’a pas cru à cet amour fragmentaire, intermittent, cet amour qui se passait de lui pendant des jours, voire des semaines, cet amour privé de contenu.

Car Lila avait toujours quelque chose de plus important à faire.

 

Ce n’était pas le bon moment. Et il revenait sans cesse à ça : l’histoire s’était usée avant même d’avoir eu lieu. S’était épuisée de tourner à vide.

 

Il voudrait être loin, en être plus loin. Il voudrait que le temps soit déjà écoulé, ce temps incompressible par lequel sa souffrance devra passer, six mois, un an. Il voudrait se réveiller à l’automne, presque neuf, regarder l’entaille comme une fine cicatrice.

Il s’agit d’organiser le temps jusqu’à ce qu’il puisse revivre.

Meubler, en attendant que ça passe.

 

Un coup de klaxon le ramène à la réalité. Devant lui, la voie est dégagée. Thibault fait le tour, se gare enfin devant l’immeuble où il est attendu. Il attrape sa mallette de la main gauche, un geste qui revient parfois, quand il est fatigué.

À vingt ans, pour ne pas attirer l’attention sur son infirmité, il a renoncé à être gaucher. Peu à peu, à force de volonté, il a appris à se servir de sa main droite. Au fil des années, ses gestes se sont modifiés, sa manière d’écrire, de boire, de caresser, de se tenir, de parler, de se moucher, de se frotter les yeux, de dissimuler un bâillement. Sa main gauche a quitté le devant de la scène, s’est effacée, repliée sur elle-même ou escamotée dans une manche, à l’abri. Parfois pourtant elle se tend, au moment où il s’y attend le moins.

Il pense à ça, comment les choses reviennent, ressurgissent, tandis qu’il monte l’escalier.

 

La peinture part en lambeaux, les murs jaunes suintent d’humidité, au-delà du deuxième étage la lumière du palier ne marche plus. Avant d’y vivre, il ignorait que la ville pouvait être abandonnée. À ce point déliquescente. Il ne connaissait pas son visage ravagé, ses façades décrépies, ses parfums de déréliction. Il ignorait que la ville pouvait exhaler une telle puanteur et se laisser ronger par petits bouts.

Au quatrième face, il frappe à la porte. Il attend.

Il s’apprête à frapper de nouveau lorsqu’il entend un pas traînant approcher. Au bout de plusieurs minutes, les verrous coulissent.

Dans l’entrebâillement, une vieille femme apparaît. Pliée en deux, les mains agrippées à sa canne, elle l’observe quelques secondes avant d’ouvrir complètement. La transparence de sa chemise de nuit laisse deviner la maigreur de son corps. Elle parvient à peine à tenir sur ses jambes.

À l’intérieur l’odeur est très forte, à la limite du supportable. Une odeur de vieux, de renfermé, d’ordures. De l’entrée, Thibault distingue l’état de la cuisine. Dans l’évier la vaisselle s’est accumulée, sur le sol gisent une dizaine de sacs poubelles.

La femme le précède, avance à petits pas vers la salle à manger, l’invite à s’asseoir sur une chaise.

— Alors, que se passe-t-il madame Driesman ?

— Je suis fatiguée, docteur.

— Depuis combien de temps ?

Elle ne répond pas.

Il observe son teint gris, son visage émacié.

Elle a posé ses mains sur ses genoux. Soudain Thibault se dit que cette femme va mourir là, devant lui, s’éteindre sans un bruit.

— Fatiguée comment, madame Driesman ?

— Je ne sais pas. Je suis très fatiguée, docteur.

 

Sa bouche est entièrement rentrée vers l’intérieur, ses lèvres ont disparu.

— Vous n’avez pas de dentier ?

— Il est tombé hier sous le lavabo. Je ne peux pas me baisser.

Thibault se lève, se dirige vers la salle de bain. Il ramasse le dentier par terre, le rince sous le robinet. Le sol est noir de crasse. Sur une étagère il avise un vieux tube de Stéradent. Par chance, il reste un comprimé. Il revient avec le dentier flottant dans un verre qu’il pose devant elle, sur la toile cirée.

— Dans une heure ou deux, vous pourrez le remettre.

 

Des femmes et des hommes comme Mme Driesman, il en a vu des centaines. Des femmes ou des hommes que la ville abrite sans même le savoir. Qui finissent par mourir chez eux et que l’on découvre quelques semaines plus tard, quand l’odeur est trop forte ou que les vers ont traversé le plancher.

Des hommes ou des femmes qui parfois appellent un médecin, simplement pour voir quelqu’un. Entendre le son d’une voix. Parler quelques minutes.

 

Au fil des années, il a appris à reconnaître l’isolement. Celui qu’on ne voit pas, caché dans des appartements miteux. Celui dont on ne parle pas. Parce que les Mme Driesman passent parfois des mois sans que personne ne se rende compte qu’elles n’ont même plus la force d’aller chercher leur retraite à la Poste.

 

Aujourd’hui quelque chose l’atteint, de plein fouet, il n’arrive pas à mettre la distance nécessaire entre lui et cette femme.

Il la regarde et il a envie de pleurer.

 

— Vous vivez seule ?

— Mon mari est mort en 2002.

— Vous avez des enfants ?

— J’ai un fils.

— Et il vient vous voir, votre fils ?

— Il vit à Londres.

— Est-ce que vous sortez de chez vous, madame Driesman ?

— Oui, oui, docteur.

— Hier vous êtes sortie ?

— Non.

— Et avant-hier ?

— Non.

— Depuis combien de temps vous n’êtes pas sortie ?

 

La femme a mis son visage dans ses mains, son corps est secoué de sanglots.

 

Hormis deux tubes de lait concentré, le réfrigérateur est vide. Dans les placards, il ne trouve que des boîtes de thon et de sardines. Il revient dans la salle à manger, s’approche d’elle.

— Depuis combien de temps vous ne pouvez plus sortir, madame Driesman ?

— Je ne sais pas.

 

Il a ausculté Mme Driesman et pris sa tension.

Il lui a dit qu’il préférait l’envoyer à l’hôpital, le temps de mettre en place un suivi avec l’assistante sociale. Qu’ensuite elle pourrait rentrer chez elle, avec la visite quotidienne d’une aide ménagère.

De ses deux mains, Mme Driesman s’est accrochée à la table, elle n’a rien voulu savoir. Il était hors de question qu’elle quitte son appartement.

Il ne pouvait pas l’obliger. Il n’a pas le droit.

Il est remonté dans la voiture après lui avoir promis de repasser demain. Avant de démarrer, il a appelé Audrey pour que la base s’occupe de faire un signalement. Il y a quelques mois, Thibault a vu un patient dans un état similaire. Le vieil homme a refusé l’hospitalisation, il est mort de déshydratation dans la nuit.

Au moment où il a remis le moteur en marche, il a pensé qu’au fil des années ses erreurs s’étaient accumulées pour former une boule compacte dont il ne pourrait jamais se défaire. Une boule exponentielle qui ne cesserait de croître.

 

Il est médecin de ville et sa vie se résume à ça. Il n’a rien acheté de pérenne, pas d’appartement, pas de maison à la campagne, il n’a pas eu d’enfants, il ne s’est pas marié, il ne sait pas pourquoi. Peut-être simplement parce qu’il n’a plus d’annulaire gauche. Il n’y a pas d’alliance possible. Il a quitté sa famille et ne revient qu’une fois par an.

Il ne sait pas pourquoi il est si loin, d’une manière générale, loin de tout excepté de son travail qui l’accapare tout entier. Il ne sait pas comment le temps est passé si vite. Il ne peut rien en dire, rien de particulier. Il est médecin depuis bientôt quinze ans et il ne s’est rien passé d’autre. Rien de fondamental.

 

Thibault regarde une dernière fois l’immeuble miteux où vit cette femme depuis quarante ans.

Il a envie de rentrer chez lui. De tirer les rideaux et de s’allonger.

 

Sa vie n’a rien à voir avec celle des personnages de ce feuilleton français qui avait eu tant de succès dans les années 80. Ces médecins alertes et courageux qui fendaient la nuit, se garaient sur les trottoirs et montaient les escaliers quatre à quatre. Il n’a rien d’un héros. Il a les mains dans la merde et la merde lui colle aux mains. Sa vie se dispense de sirènes et de gyrophares. Sa vie se partage entre 60 % de rhinopharyngites et 40 % de solitude. Sa vie n’est rien d’autre que ça : une vue imprenable sur l’ampleur du désastre.

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