Les heures souterraines
Chapitre p. 252
— Ah non, M. Pelletier ne repassera pas ce soir, ni demain. Il est parti pour quatre jours et sera de retour la semaine prochaine. Puis-je quelque chose pour vous ?
Le parfum capiteux de Corinne Santos semble avoir imprégné les meubles, la moquette et chaque centimètre cube d’air, comme si elle occupait ce bureau depuis la nuit des temps. Ses manières empruntées, sa diction vaguement précieuse, les boules en plastique rouge de son collier, tout chez cette femme lui déplaît. Mathilde la hait. Et elle s’en veut de la haïr à ce point. D’avoir une telle envie de déchirer ses papiers, de défaire son chignon, de lui cracher au visage. Elle aimerait que Corinne Santos soit plus minable encore, écœurante de vulgarité, qu’elle accumule les erreurs, les gaffes et les méprises, qu’elle fasse preuve d’une incompétence spectaculaire, qu’on la surprenne avec Jacques dans une position évoquant singulièrement la fellation, que cela fasse le tour de l’entreprise en moins de deux heures, qu’ils deviennent tous les deux l’objet des plus perfides médisances. Elle aimerait que Corinne Santos se désintègre, là, devant ses yeux, qu’elle se dégonfle ou parte en poussière.
Mathilde distingue son propre reflet dans la vitre. Raide.
Elle est comme lui. Comme eux tous. Aussi médiocre. Aussi petite.
L’entreprise a fait d’elle cet être mesquin et injuste.
L’entreprise a fait d’elle cet être de rancœur et d’amertume, avide de représailles.
Elle est sortie du bureau de Corinne Santos sans ajouter un mot. Elle est passée par le local de reprographie pour prendre une ramette de papier. Elle est revenue dans son antre, elle a déchiré l’emballage, attrapé une feuille blanche.
En haut à gauche, elle a noté ses coordonnées. À droite, le nom de l’entreprise et celui de Patricia Lethu.
Objet : Lettre de démission
Remise en mains propres contre signature.
Madame,
Par la présente lettre, je vous informe de ma volonté de
démissionner du poste d’adjointe du Directeur Marketing que j’occupe depuis le 7 janvier 2001.
Compte tenu du contexte, je vous serais reconnaissante de
bien vouloir me dispenser d’effectuer mon préavis.
Je vous remercie par avance de bien vouloir m’informer au
plus vite de la date officielle de mon dernier jour de travail.
Mathilde froisse, jette, recommence.
Objet : Lettre de démission
Madame,
Je mets fin à notre collaboration et vous confirme par la
présente ma démission de votre entreprise. Je souhaiterais que ma démission soit effective à compter du 22 mai 2009.
Je reste à votre disposition pour toute information
complémentaire. Je vous prie d’agréer, madame, mes salutations distinguées.
C’est la dernière chose à faire. Elle le sait.
Ce qu’il faut éviter à tout prix. Coûte que coûte.
Ce sur quoi il ne faut pas lâcher, jamais.
Mais il arrive un moment où le prix est devenu trop élevé. Dépasse les ressources. Où il faut sortir du jeu, accepter d’avoir perdu. Il arrive un moment où l’on ne peut pas se baisser plus bas.
OceanofPDF.com