Les heures souterraines
Chapitre p. 125
Thibault a enchaîné sur une gastro-entérite rue Bobillot, une crise de tétanie avenue Dorian, une otite rue Sarrette.
À onze heures, il a appelé Rose pour lui demander si le dispatcheur avait l’intention de lui faire faire la navette toute la journée entre les deux secteurs. Il voulait bien se montrer conciliant, mais Francis devait veiller à rationaliser un minimum ses déplacements, surtout quand il s’agissait d’urgences classées U4 par le régulateur.
Justement, Francis n’était pas là. Francis était souffrant. La base avait dû faire appel à un dispatcheur remplaçant.
Rose a précisé :
— Il a travaillé pour SOS.
Thibault était de mauvaise humeur, il n’a pas pu s’empêcher d’ironiser. Le type s’amusait peut-être à promener les médecins de SOS dans tout Paris, mais si elle pouvait lui expliquer que ce n’était pas le genre de la maison, cela lui rendrait service.
La voix de Rose a tremblé.
— C’est la merde aujourd’hui, Thibault. Je suis désolée. Autant te le dire tout de suite, la ligne directe du SAMU sonne toutes les trois minutes, ils nous refilent des patients par paquets. D’ailleurs il faut que tu ailles rue Liancourt, un homme de trente-cinq ans s’est enfermé dans sa salle de bain. Il est en pleine bouffée délirante. Il menace de s’ouvrir les veines, il a déjà fait quatre tentatives de suicide, sa femme veut le faire hospitaliser.
Il ne manquait plus que ça. Une galère. Dans leur jargon, c’est le nom qu’on donne aux visites dont personne ne veut. Parce qu’en général, la demi-journée y passe. En tête des galères, figurent les placements par un tiers, les gardes à vue et les certificats de décès.
Thibault a dit qu’il y allait. Parce qu’il adore Rose et qu’il est sans doute l’un des moins préoccupés par son rendement horaire. Il a raccroché.
Quelques secondes plus tard, il a entendu le bip du SMS qui lui précisait le code, l’étage et le nom de la personne qui avait appelé. Il a quand même vérifié qu’il ne s’agissait pas d’un message de Lila. Au cas où.
Il sait ce qui l’attend. S’il ne parvient pas à convaincre le patient de signer le placement volontaire, il faudra faire venir la police, l’ambulance, en espérant que cela ne se termine pas comme la dernière fois. La jeune fille avait réussi à s’enfuir sur les toits. Et puis elle avait sauté. Elle n’avait pas vingt ans.
Le soir même, il s’en souvient, il avait rendez-vous chez Lila. À peine entré, il avait eu envie de se jeter dans ses bras, qu’elle le recueille, qu’elle l’enveloppe, envie de sentir la chaleur de son corps. De se délester de lui-même, quelques secondes. Il avait eu ce mouvement vers elle, ce mouvement d’abandon. Et puis, en une fraction de seconde, d’instinct, le mouvement s’était interrompu. Lila n’avait pas bougé. Lila était là, devant lui, les bras le long du corps.
Il est coincé depuis une bonne vingtaine de minutes derrière une camionnette stationnée en plein milieu de la chaussée rue Mouton-Duvernet.
Deux hommes déchargent des vêtements avec nonchalance, le pas traînant, cigarette à la main. Ils disparaissent dans la boutique, réapparaissent plusieurs minutes plus tard. Ils prennent leur temps.
Thibault regarde derrière lui. Les voitures se sont agglutinées, il ne peut pas reculer.
Au bout du sixième aller-retour accompli par les deux hommes avec cette même lenteur, vaguement ostentatoire, Thibault klaxonne. Les autres voitures l’imitent aussitôt, comme si elles avaient attendu son signal. L’un des deux se retourne vers lui, bras replié, majeur levé vers le ciel.
Une fraction de seconde, Thibault se voit sortir de la voiture, se précipiter sur l’homme et le rouer de coups.
Alors il allume la radio, monte le son. Il inspire.
Depuis toujours, Thibault s’attache à changer de secteur quand il demande ses gardes. Il les a traversés dans tous les sens et de toutes les manières possibles, il connaît leur rythme et leur géométrie, il connaît les squats et les hôtels particuliers, les maisons recouvertes de lierre, le nom des cités HLM, les numéros des cages d’escalier, les tours vieillissantes et les résidences flambant neuves aux airs d’appartements témoins.
Il a longtemps cru que la ville lui appartenait. Sous prétexte qu’il en connaissait la moindre rue, la plus petite impasse, les dédales insoupçonnables, le nom des nouvelles artères, les passages sans lumière, et ces quartiers surgis de nulle part aux abords de la Seine.
Il a plongé ses mains dans le ventre de la cité, au plus profond. Il connaît les battements de son cœur, ses douleurs anciennes que l’humidité réveille, ses états d’âme et ses pathologies. Il connaît la couleur de ses hématomes et le vertige de sa vitesse, ses sécrétions putrides et ses fausses pudeurs, ses soirs de liesse et ses lendemains de fête.
Il connaît ses princes et ses mendiants.
Il vit au-dessus d’une place, il ne ferme jamais les rideaux. Il voulait la lumière, le bruit. Ce mouvement circulaire qui ne s’arrête jamais.
Il a longtemps cru que la ville et lui battaient au même rythme, ne faisaient qu’un.
Mais aujourd’hui, après dix ans passés au volant de sa Clio blanche, dix ans d’embouteillages, de feux rouges, de souterrains, de sens uniques, de stationnement en double file, il lui semble parfois que la ville lui échappe, qu’elle lui est devenue hostile. Il lui semble qu’à force de promiscuité, et parce qu’il connaît mieux que quiconque son haleine empesée, la ville attend son heure pour le vomir ou le recracher, comme un corps étranger.
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