Les heures souterraines
Chapitre p. 221
De retour dans son bureau, elle a regardé Le Défenseur de l’Aube d’Argent, il n’avait pas bougé. Pas un cheveu. Il se tenait dans la même position de parade, son bouclier brandi contre l’ennemi, debout face au vent. Elle a pensé au bilan provisoire de ce 20 mai : Jacques l’avait transférée dans un cagibi sans aucune forme de préavis et lui avait raccroché au nez, après avoir laissé entendre qu’elle l’insultait.
Elle a pensé que le 20 mai était le jour du chaos et de la violence et qu’il ne ressemblait en rien à celui qu’on lui avait prédit.
Lorsqu’elle a voulu utiliser l’ordinateur, celui-ci ne répondait plus. Ni la souris, ni le clavier.
Les poissons s’étaient noyés. L’écran était noir.
Mathilde a appuyé de manière simultanée sur les touches ALT et F4 pour redémarrer la machine. Elle a attendu que celle-ci s’éteigne quelques secondes avant de relancer le système. Elle a pensé aux raccourcis clavier, mentalement elle a établi la liste de ceux qu’elle connaissait – à partir des touches ALT ou CTRL – permettant de copier, coller, enregistrer, elle s’est demandé s’il existait des fonctions comparables dans la vie quotidienne, une manière d’aller plus vite, de contourner le problème, de passer outre.
Elle a songé que ces minutes perdues à attendre la machine – son bon vouloir, ses lenteurs et ses coquetteries –, ces minutes qui autrefois l’horripilaient, la mettaient en rage, aujourd’hui la réconfortaient.
Attendre la machine remplissait le temps.
Mathilde est face à l’écran, mains levées au- dessus du clavier.
Un message d’erreur apparaît, signalé par une sorte de gong, elle sursaute. Elle lit une première fois, elle ne comprend rien. Elle relit.
La DLL system user 32 a été repositionnée en mémoire.
L’application ne s’exécutera pas correctement.
La reposition a été faite car la DLL C/Windows/Système
32/HHCTRL.OCX occupait une zone d’adresse réservée pour les DLL
Système de Windows NT.
Le vendeur ayant fourni la DLL doit être contacté pour en obtenir
une nouvelle.
Elle pourrait se mettre à pleurer. Là, tout de suite. Après tout. Personne ne la verrait. Ne l’entendrait. Elle pourrait sangloter sans retenue, sans pudeur, laisser couler sa peine sur le clavier, entre les touches, s’infiltrer dans les circuits. Mais elle sait comment cela se passe. Dans ces moments-là. Quand on ouvre la boîte. Quand on se laisse aller. Elle sait que les larmes en appellent d’autres, en rappellent d’autres, qu’elles ont le même goût de sel. Quand elle pleure, Philippe lui manque, l’absence de Philippe devient palpable à l’intérieur de son corps, se met à battre comme un organe atrophié, un organe de douleur.
Alors elle relit le message et elle rit. Elle rit seule dans un bureau sans fenêtre.
Elle compose le numéro de la maintenance. Cette fois, un homme dont elle ne reconnaît pas la voix lui répond. Elle demande à parler à l’autre, elle dit : un grand monsieur blond qui est venu ce matin. Avec une chemise bleu pâle. Et des lunettes.
Il est en intervention. On va le prévenir. Il rappellera dès que possible.
Elle est dans l’attente, encore. Dans cet espace de dislocation sourde et d’éboulement muet, dans l’imminence de sa propre chute.
Aujourd’hui, chacun de ses gestes, de ses mouvements, chacune de ses paroles, et son rire dans le silence, convergent en un seul point : une faille dans l’ordre des jours, une faille dont elle ne sortira pas indemne.
Elle va téléphoner à la SNCF. En attendant. Elle va réserver des billets de train pour partir, n’importe où, dès la fin des classes, elle va prendre le train vers le Sud avec les garçons, ils iront au bord de la mer, à Nice, à Marseille ou à Perpignan, peu importe, elle trouvera un hôtel, ou quelque chose à louer. Il faut qu’elle réserve des billets, qu’elle se fixe un point d’ancrage, une date qu’elle inscrira sur son agenda, au-delà d’aujourd’hui, au-delà de demain, dans le prolongement opaque du temps. Elle vérifie la date des vacances scolaires puis compose le numéro.
Après quelques secondes de musique, une voix de femme lui déclare qu’elle est à son écoute. Cette voix n’appartient à personne, elle émane d’un système informatique hautement sophistiqué. On entend cette voix dans toutes les gares, reconnaissable parmi des milliers, cette voix qui prétend l’écouter.
Est-ce que cette voix l’écouterait si elle disait je n’en peux plus ? Si elle disait je me suis trompée, sortez-moi de là. Est-ce que cette voix l’écouterait si elle disait venez me chercher ?
Le système de reconnaissance vocale lui demande de préciser sa demande. Mathilde suit les instructions.
Elle articule bien, sépare les syllabes les unes des autres. Dans le bureau presque vide, sa voix résonne.
Elle dit « Billets ».
Elle dit « Loisirs ».
Elle dit « France ».
Du fond de son bureau, elle parle à quelqu’un qui n’est personne. Quelqu’un qui a le mérite de lui répondre gentiment, de lui faire répéter sans s’énerver, qui ne se met pas à hurler, ne prétend pas qu’elle l’insulte. Quelqu’un qui lui indique comment faire, pas à pas, qui dit je n’ai pas compris votre réponse, sur le même ton patient et bienveillant.
Quelqu’un qui l’informe qu’un conseiller va prendre en charge sa demande. Son temps d’attente est estimé à moins de trois minutes. Mathilde attend.
— SNCF bonjour, Nicole, que puis-je pour votre service ?
Cette fois c’est une vraie dame qu’on entend à peine, dans le brouhaha produit par ses collègues qui font la même chose qu’elle huit heures par jour. Une vraie dame qui maîtrise l’ordinateur et parle de lui à la troisième personne.
Mathilde réserve quatre billets pour Marseille qu’elle doit retirer en gare avant le 6 juin, 9 h 20.
La vraie dame épelle chaque lettre de la référence de son dossier.
— Le Q de Quentin, le T de Thibault, le M de Matthieu, le F de François, encore le T de Thibault, le A d’Anatole. QTMFTA.
Ses vacances portent des prénoms d’hommes.
Sa DLL système user 32 a été repositionnée en mémoire.
Le grand type blond est occupé ailleurs.
L’odeur du pschitt Fraîcheur des glaciers est à vomir.
Elle est au cœur de l’absurdité du monde, de son déséquilibre.
L’homme de la maintenance est entré dans le bureau. Son téléphone portable est accroché à sa ceinture, un cutter dépasse de la poche de sa chemise, ses cheveux sont en bataille, comme s’il surgissait du dixième étage en rappel, suspendu à une corde. Il ne lui manque qu’une cape, une longue cape rouge soulevée par le vent. L’homme de la maintenance est quelqu’un de nécessaire, cela se voit sur son visage, ce pli entre ses sourcils, cet air préoccupé. Il est joignable à tout moment, circule sans cesse entre les dix étages, il répare, restaure, rallume. L’homme de la maintenance porte secours et assistance. Peut-être possède-t-il quelque lien de parenté avec le Défenseur de l’Aube d’Argent, non visible à l’œil nu.
On l’a prévenu que Mathilde avait un problème.
D’un geste las, elle lui désigne l’ordinateur. Elle agite la souris, le message d’erreur apparaît de nouveau.
Il la rassure. Ce n’est rien.
Il va rebouter la machine. Ça arrive.
Mathilde lui cède sa place pour qu’il puisse s’asseoir.
Tandis qu’il s’affaire, elle hésite, lui pose finalement la question.
— Je suis descendue prendre l’air une vingtaine de minutes, tout à l’heure. Est-ce que vous pensez… est-ce que quelqu’un aurait pu venir en mon absence… trafiquer… enfin je veux dire intervenir sur l’ordinateur ?
L’homme de la maintenance la regarde. Le pli de son front s’est creusé.
— Ah non, cela n’a rien à voir. C’est un problème de configuration. Non, non… Je… vous assure…
Il marque un silence, continue son travail. Puis il se tourne de nouveau vers elle, sa voix est plus douce.
— Ma petite dame, si je peux vous dire une chose… il faudrait… il faudrait peut-être vous reposer.
Il y a ce geste, de lui vers elle, comme s’il s’apprêtait à poser sa main sur son épaule, ce geste interrompu.
Est-ce qu’elle a l’air si fragile ? Si fatiguée ? Si dévastée ?
Est-ce que ça déborde d’elle, ça dépasse ?
Elle regarde la main de l’homme revenue sur le clavier, agile.
L’homme de la maintenance a terminé. Il a rebouté la machine. Les poissons ont réapparu. Se cognent de nouveau.
Au moment où il franchit le seuil de la porte, Mathilde l’interpelle.
— Pour la carte, je vais en parler avec mon fils ce soir, je vais voir si c’est possible… je veux dire pour le vôtre, pour votre fils. On va voir ce qu’on peut faire.
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