Les heures souterraines
Chapitre p. 274
Ce n’est pas si simple. À chaque fois qu’il entre dans sa voiture, le parfum de Lila lui retourne l’estomac. Pourtant, depuis ce matin, il a laissé les fenêtres entrouvertes. Quand il se penche vers le siège passager, le parfum est plus fort encore, incrusté.
Il fera nettoyer l’intérieur de la voiture. Le week-end prochain.
Il se souvient de cette nuit où il avait retrouvé Lila chez elle, très tard, elle l’avait appelé vers minuit et lui avait demandé de venir, maintenant. À peine était-il entré, elle avait entrepris de le déshabiller, ils avaient fait l’amour sans se parler. Et puis ils s’étaient étendus sur le lit, côte à côte. Dans l’obscurité, la blancheur de son corps semblait phosphorescente. La respiration de Lila s’était apaisée, peu à peu, il avait cru qu’elle dormait. Une fois de plus, il s’était senti dépossédé, éparpillé. Seul.
Et puis, par un étrange instinct, dans le silence, il avait touché son visage. Son visage était trempé de larmes. Sur les draps il avait pris sa main.
Il ne savait pas l’aimer. Il ne savait pas la faire rire, la rendre heureuse.
Il l’aimait avec ses doutes, son désespoir, il l’aimait depuis le plus sombre de lui-même, au cœur de ses lignes de faille, dans la pulsation de ses propres blessures.
Il l’aimait avec la peur de la perdre, tout le temps.
Le message de la base évoquait des signes neurologiques légers sur une patiente âgée de trente-deux ans. L’adresse était classée en urgence moyenne.
Thibault avait un doute sur l’emplacement de la rue, il a sorti son plan de la boîte à gants. Il était dix-huit heures trente-cinq, avec un peu de chance ce serait son dernier rendez-vous. Il lui a fallu près de vingt-cinq minutes pour y parvenir. Devant l’immeuble, une livraison s’est libérée juste au moment où il arrivait.
Il a pris l’ascenseur et longé les murs de crépi d’un couloir interminable. Parmi la dizaine de portes de l’étage, il a cherché le numéro de l’appartement. Il a sonné.
La jeune femme est assise devant lui. Il observe ses jambes longues, cette façon étrange qu’elle a de se tenir sur sa chaise, d’un seul côté, ses taches de rousseur et les quelques mèches échappées de son chignon. Elle est belle, d’une beauté singulière, qui l’émeut.
Elle lui a raconté. Depuis le début.
Il y a quelques jours, alors qu’elle travaillait sur l’ordinateur, sa main a cessé de lui répondre, d’un seul coup. Sa main était posée sur la souris, ne pouvait plus la tenir et ne bougeait plus. Et puis c’est revenu. Plus tard dans la soirée, alors qu’elle travaillait toujours, un voile noir a obscurci sa vision. Pendant plusieurs secondes, elle n’a plus rien vu. Elle ne s’est pas inquiétée. Elle a mis ça sur le compte de la fatigue. Deux jours plus tard, elle a raté une marche dans l’escalier, exactement comme si son corps, une fraction de seconde, s’était déconnecté de son cerveau.
Et puis ce matin, la cafetière lui est tombée sur les pieds, sans qu’elle comprenne pourquoi, elle la tenait de la main gauche et elle l’a lâchée. Elle a appelé.
Elle n’a pas de médecin traitant, elle n’est jamais malade.
Elle se tient devant lui, les mains réunies sur la table. Elle lui demande si c’est grave. Et puis elle précise :
— Je veux savoir exactement à quoi vous pensez.
Thibault a procédé à un examen neurologique complet.
Il doit la convaincre de faire, sans tarder, des examens plus poussés. Il doit la convaincre sans l’affoler. Cette femme a trente-deux ans et elle présente les premiers symptômes d’une sclérose en plaques ou d’une tumeur au cerveau. Voilà à quoi il pense.
— C’est trop tôt pour le dire. Mais vous devez prendre ces signes très au sérieux. Comme votre état semble revenu à la normale, je ne demande pas d’hospitalisation. Mais vous devez dès demain obtenir des rendez-vous pour les examens que je vais vous prescrire. J’appellerai moi-même l’hôpital pour que vous soyez reçue le plus rapidement possible. Et si quelque chose de nouveau se produit d’ici là, il faut vous rendre aux urgences.
Elle n’insiste pas. Elle le regarde et elle sourit.
Il a envie de s’avancer vers elle, de la prendre dans ses bras. De la bercer et de lui dire de ne pas s’inquiéter.
Il a envie de caresser sa joue, ses cheveux. De lui dire qu’il est là, avec elle, qu’il ne l’abandonnera pas.
Il a vu des centaines de patients atteints de maladies graves. Il sait comment la vie bascule, à quelle vitesse, il connaît les overdoses, les crises cardiaques, les cancers foudroyants et les chiffres constants du suicide. Il sait qu’on meurt à trente ans.
Mais ce soir, face à cette femme, cela lui paraît intolérable.
Ce soir il lui semble qu’il a perdu cette pellicule de protection, cette distance invisible sans laquelle il lui est impossible d’exercer son métier. Quelque chose lui manque, lui fait défaut.
Ce soir il est nu.
Il cherche l’interrupteur du palier, il allume.
La jeune femme le salue de nouveau, le remercie. Elle referme la porte derrière lui.
Il s’assoit dans la voiture. Il n’est pas capable de démarrer.
Longtemps, en l’absence de Dieu, il a cherché dans la maladie une raison supérieure. Quelque chose qui lui donnerait un sens.
Quelque chose qui justifierait la peur, la souffrance, la chair entamée, ouverte, les heures immobiles.
Maintenant il ne cherche plus. Il sait combien la maladie est aveugle et vaine. Il connaît la fragilité universelle des corps.
Et contre ça, au fond, il ne peut rien.
Il a envie de fumer une cigarette, pour la première fois depuis longtemps. Il a envie de sentir la fumée arracher sa gorge, ses poumons, envahir son corps, l’anesthésier.
Il remarque un carton glissé sous son essuie-glace.
Il sort de la voiture, l’attrape. Se rassoit pour le lire.
« M. Salif, médium, résout en 48h vos problèmes les plus
désespérés. Si votre ami(e) vous a quitté(e), il/elle va courir derrière vous comme un chien derrière son maître. Retour rapide de l’être aimé. Affection retrouvée. Désenvoûtement.
Chance. Travail. La puissance sexuelle. Réussite dans tous les domaines. Examens, permis de conduire. »
Il sent le rire, à l’intérieur de son ventre, une onde. Aussitôt éteinte. S’il n’était pas aussi fatigué, il rirait de bon cœur, il rirait à gorge déployée. Thibault jette le carton par la fenêtre. Il se moque de la ville, de sa saleté. Aujourd’hui, sans aucun scrupule, il pourrait vider dans le caniveau la totalité des papiers froissés et des emballages vides qui jonchent le sol de sa voiture depuis des semaines. Il pourrait cracher par terre, laisser le moteur tourner pendant des heures. Il s’en fout.
La base l’a appelé pour lui demander s’il pouvait se rendre au commissariat du treizième pour une garde à vue. Il s’agissait d’un mineur, les flics attendaient depuis deux heures un médecin pour le certificat médical.
Il a refusé.
Il n’a aucune envie d’aller examiner un môme de seize ans qui vient d’en planter un autre à l’arme blanche pour établir que son état est compatible avec le maintien en garde à vue dans les locaux de police.
C’est au-dessus de ses forces.
Il se souvient, au début, ce temps qu’il passait à sa fenêtre, à regarder les gens, ces heures attentives dans les cafés, quand il dînait seul, à écouter les autres, à deviner leur histoire. Il aimait la ville, cet enchevêtrement de récits, ces silhouettes multipliées à l’infini, ces visages innombrables. Il aimait l’effervescence, les destins croisés, l’addition des possibles.
Il aimait ce moment où la ville s’apaise, et le gémissement étrange de l’asphalte, à la nuit tombée, comme si la rue rendait sa violence contenue, son trop-plein d’affects.
Il lui semblait alors qu’il n’y avait rien de plus beau, de plus vertigineux que ce nombre.
Aujourd’hui il voit trois mille patients par an, il connaît leurs irritations, leur toux grasse et leur toux sèche, leurs addictions, leurs migraines et leurs insomnies. Il connaît leur solitude.
Maintenant il sait combien la ville est brutale et qu’elle fait payer le prix fort à ceux qui prétendent y survivre.
Et pourtant, pour rien au monde, il ne repartirait.
Il a quarante-trois ans. Il passe un tiers de son temps dans sa voiture à chercher une place pour se garer ou bien coincé derrière des camions de livraison. Il habite un grand deux pièces au-dessus de la place des Ternes. Il a toujours vécu seul, à l’exception d’une cohabitation de quelques mois, quand il était étudiant. Pourtant il a connu un certain nombre de femmes et certaines l’ont aimé. Il n’a pas su poser ses valises, arrêter le mouvement.
Il a quitté Lila, il l’a fait.
On ne peut pas obliger les autres à vous aimer. Voilà ce qu’il se répète à lui-même, pour asseoir son propre renoncement.
En d’autres temps, peut-être, il se serait battu.
Mais plus maintenant. Il est trop fatigué.
Il arrive un moment où le prix est devenu trop élevé. Dépasse les ressources. Où il faut sortir du jeu, accepter d’avoir perdu. Il arrive un moment où l’on ne peut pas se baisser plus bas.
Il va rentrer chez lui.
Il va prendre son courrier dans sa boîte aux lettres, monter ses cinq étages à pied, poser sa mallette dans l’entrée. Il va se servir un gin tonic et mettre un CD sur la platine.
Il va prendre la mesure exacte de ce qu’il a fait. Il va pouvoir pleurer, si tant est qu’il en soit encore capable. Se moucher à grand bruit, noyer son chagrin dans l’alcool, laisser tomber ses chaussures sur son tapis Ikéa, céder à la caricature, se vautrer dedans.
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