Les heures souterraines
Chapitre p. 284
Tandis qu’une voix demandait aux voyageurs de s’écarter de la bordure du quai, le train est entré en gare au ralenti. Mathilde est montée dans le deuxième wagon afin de descendre du côté des escalators une fois arrivée à la Gare de Lyon.
Le front collé à la vitre, elle regarde défiler les immeubles qui bordent les voies, rideaux entrouverts, caleçons au vent, pots de fleurs en équilibre, tracteur d’enfant abandonné sur un balcon, ces vies minuscules, démultipliées, innombrables. Plus loin, les rails traversent la Seine, elle distingue l’hôtel chinois en forme de pagode, et la fumée des usines de Vitry.
Dans le train du retour les gens font le bilan de leur journée, ils soupirent, décompressent, se lamentent, échangent quelques indiscrétions. Lorsque l’information est vraiment confidentielle, ils se penchent l’un vers l’autre, baissent d’un ton, parfois ils rient.
Elle ferme les yeux. Elle écoute les conversations autour d’elle, elle écoute sans voir, paupières closes. Elle se souvient de ces heures qu’elle passait allongée sur la plage, quand elle était enfant, sans bouger, bercée par les cris aigus et le bruit du ressac, et ces voix sans visage, tout autour, ne laissez pas vos maillots mouillés dans le sable, Martine mets ton chapeau, reste à l’ombre, venez chercher vos sandwichs, qui a laissé la glacière ouverte.
Avant elle avait l’habitude de lire, mais depuis plusieurs semaines elle ne peut plus, les lignes se dérobent, s’emmêlent, elle ne parvient pas à se concentrer. Elle reste comme ça, les yeux fermés, elle guette le relâchement des membres, elle attend que la tension s’apaise, peu à peu.
Mais aujourd’hui non. Elle n’y arrive pas. Quelque chose résiste, au plus profond, elle le sent, quelque chose qui ne peut pas lâcher. Une forme de colère dont son corps ne parvient pas à se défaire, quelque chose à l’intérieur d’elle qui enfle au contraire.
— Tu ne la connais pas ? Pourtant, c’est une crème hyper connue dans le milieu du bronzage !
L’homme s’est esclaffé, Mathilde a ouvert les yeux. Plusieurs visages se sont tournés vers lui. Assise sur la banquette en face, la fille répond par un signe de tête, non elle ne connaît pas cette crème, si incroyable cela puisse-t-il paraître. Ils ont tous les deux le même teint hâlé, tirant sur le orange, Mathilde en conclut qu’ils doivent travailler dans un centre UV.
Cela existe. Ces gens travaillent dans le milieu du bronzage. D’autres dans le milieu de la nuit, de la restauration, dans le milieu de la mode ou de la télévision. Ou même de l’après-shampoing.
Dans quel milieu travaillent les croque-morts ?
Et elle, à quel milieu appartient-elle ? Au milieu des lâches, des amoindris, des démissionnaires ?
Dans le tunnel qui précède l’arrivée en Gare de Lyon, le train s’est arrêté. Les lumières se sont éteintes, puis le bruit du moteur, le silence s’est abattu d’un seul coup. Mathilde regarde autour elle, ses yeux font des efforts pour s’acclimater. Plus personne ne parle, même l’homme orange s’est tu. Les gens semblent sur leurs gardes, dans l’obscurité les pupilles brillent.
Elle est coincée au centre d’un tunnel, enfermée dans la partie basse d’un wagon à deux étages, elle respire un air moite, saturé d’oxyde de carbone, il fait trop sombre pour qu’elle puisse distinguer sur le visage des autres cette expression de confiance qui la rassurerait peut-être. Les conversations tardent à reprendre.
Soudain, il lui semble qu’ils sont réunis dans l’imminence d’un drame. Ils ont été pris au hasard, cette fois c’est leur tour. Quelque chose de grave va se passer.
Elle n’a jamais eu peur dans le RER, même tard, même lorsqu’il lui est arrivé de rentrer après vingt et une heures, quand les trains sont presque vides. Mais aujourd’hui quelque chose flotte dans l’air, oppresse sa poitrine, ou bien c’est elle qui ne va pas bien, qui perd pied.
Elle est en danger, elle le sent, un danger immense dont elle ignore s’il se situe à l’intérieur ou à l’extérieur d’elle, un danger qui lui coupe le souffle.
Dix minutes plus tard, une annonce informe les voyageurs que le train est arrêté en pleine voie. Au cas où ils ne s’en seraient pas aperçus. Le conducteur les prie de ne pas tenter d’ouvrir les portes.
La lumière se rallume.
L’homme du centre de bronzage recommence à parler. Autour de lui une onde de soulagement se propage.
Enfin, le train redémarre, salué par un « ah » général.
À Gare de Lyon, Mathilde descend, elle fait le même chemin que le matin en sens inverse.
À l’interconnexion, elle tente de presser le pas, de s’insérer dans le flot.
Elle ne peut pas. Cela va trop vite.
Sous terre, les règles de circulation sont inspirées du code de la route. On double par la gauche et les véhicules lents sont priés de se maintenir du côté droit.
Sous terre, on trouve deux catégories de voyageurs. Les premiers suivent leur ligne comme si elle était tendue au-dessus du vide, leur trajectoire obéit à des règles précises auxquelles ils ne dérogent jamais. En vertu d’une savante économie de temps et de moyens, leurs déplacements sont définis au mètre près. On les reconnaît à la vitesse de leur pas, leur façon d’aborder les tournants, et leur regard que rien ne peut accrocher. Les autres traînent, s’arrêtent net, se laissent porter, prennent la tangente sans préavis. L’incohérence de leur trajectoire menace l’ensemble. Ils interrompent le flot, déséquilibrent la masse. Ce sont des touristes, des handicapés, des faibles. S’ils ne se mettent pas d’eux-mêmes sur le côté, le troupeau se charge de les exclure.
Alors Mathilde reste sur la droite, collée au mur, elle se retire pour ne pas gêner.
Dans les escaliers, elle se tient à la rampe.
Soudain, elle a de nouveau envie de hurler. Hurler à s’arracher la gorge, hurler pour couvrir le bruit des pas et des conversations. Hurler si fort que le silence se fasse, que tout s’interrompe, s’immobilise. Elle voudrait hurler sortez de là, regardez ce que vous êtes devenus, ce que nous sommes devenus, regardez vos mains sales et vos visages blafards, regardez les immondes insectes que nous sommes, rampant sous la terre, répétant chaque jour les mêmes gestes sous la lumière des néons, votre corps n’est pas fait pour ça, votre corps doit être libre de ses mouvements.
Mathilde passe les portillons qui marquent l’entrée dans le métro.
Au croisement de plusieurs lignes, c’est l’anarchie. En l’absence de marquage au sol, il faut traverser le flot, tracer sa route.
Il y a ceux qui s’écartent pour éviter la collision des corps et ceux qui considèrent, en vertu d’une obscure priorité, que les autres doivent s’écarter.
Ce soir, Mathilde se dirige vers le quai, elle regarde droit devant elle, heurtée de plein fouet.
Ce soir il lui semble que toute la surface de sa peau est devenue perméable. Elle est une antenne mobile reliée à l’agressivité ambiante, une antenne flexible, pliée en deux.
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