Les heures souterraines

Delphine de Vigan · Chapitre 45 sur 45

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Les heures souterraines

Chapitre p. 297

Certaines silhouettes parce qu’elles sont plus longues ou plus fragiles attirent le regard. La femme était blonde, elle portait un grand manteau noir. Il l’a tout de suite remarquée. Elle se tenait trop près du bord, instable, dans une sorte de chancellement que les gens autour d’elle ne semblaient pas percevoir, mais lui oui. Elle s’avançait vers lui, il a failli lui dire de s’écarter, elle se tenait si près.

 

La femme s’est pris les pieds dans sa mallette, puis elle s’est éloignée sans s’excuser. Il a dit merde ou putain, ou d’autres mots peut-être, tout aussi mesquins. Des mots qui ne lui appartenaient pas. La fatigue avait suffi à faire de lui cet être à fleur de peau, dont la violence, trop longtemps contenue, pouvait surgir à tout moment.

 

Quand le métro est arrivé, Thibault s’est assis en face d’elle pour continuer de l’observer. Pourquoi cette femme occupait à ce point son attention, il n’aurait pas su le dire. Ni pourquoi il avait envie de lui parler.

 

La femme fuyait son regard. Il lui a semblé qu’elle devenait de plus en plus pâle, elle s’est redressée pour se tenir à la barre. Une dizaine de voyageurs sont montés à la station suivante, il a fallu relever son strapontin. Il a continué de la regarder et puis il s’est dit qu’il ne pouvait pas dévisager une femme de cette manière.

Il a sorti son portable de sa poche, vérifié encore une fois qu’il n’avait pas de message.

Pendant quelques minutes il a baissé les yeux. Il a pensé à son appartement, à la chaleur de l’alcool qui envahirait bientôt ses membres, au bain qu’il ferait couler un peu plus tard dans la soirée. Il a pensé qu’il ne pouvait plus faire marche arrière. Il avait quitté Lila. Il l’avait fait.

 

Et puis de nouveau il a cherché cette femme, au-delà des corps amassés, ses yeux fébriles, ses cheveux blonds. Cette fois, il a rencontré son regard. Après quelques secondes il lui a semblé que le visage de cette femme se modifiait, de manière imperceptible, même si rien n’avait bougé, rien du tout, se modifiait dans une forme d’étonnement ou d’abandon, il n’aurait pas su dire.

 

Il lui a semblé que cette femme et lui partageaient le même épuisement, une absence à soi-même qui projetait le corps vers le sol. Il lui a semblé que cette femme et lui partageaient beaucoup de choses. C’était absurde et puéril, il a baissé les yeux.

 

Quand les portes se sont de nouveau ouvertes, la plupart des voyageurs sont descendus. Dans la foule compacte, il a cherché sa silhouette.

Le métro est reparti, la femme avait disparu.

 

Pendant quelques minutes, il a fermé les yeux.

La rame a ralenti de nouveau, Thibault s’est levé. Par terre, quelque chose brillait. Il a ramassé une carte à jouer au nom étrange, l’a tenue quelques secondes dans sa main.

Les portes se sont ouvertes, il est descendu du métro. Il a jeté la carte dans la première poubelle venue, puis s’est engagé dans les escaliers pour emprunter les couloirs de correspondance.

 

Emporté par le flot dense et désordonné, il a pensé que la ville toujours imposerait sa cadence, son empressement et ses heures d’affluence, qu’elle continuerait d’ignorer ces millions de trajectoires solitaires, à l’intersection desquelles il n’y a rien, rien d’autre que le vide ou bien une étincelle, aussitôt dissipée.

 

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Remerciements

 

 

À Karina Hocine, pour sa confiance.

 

À Laurent Chaine, Dominique Copin, Lorette Pierret, Simone Radenne, Albert Servadio, Thierry Verrier.

 

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