Les heures souterraines

Delphine de Vigan · Chapitre 19 sur 45

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Les heures souterraines

Chapitre p. 131

Dans son cagibi, Mathilde vérifie que sa ligne téléphonique fonctionne. Elle décroche le combiné, compose le zéro, attend la tonalité.

Rassurée par la possibilité d’un contact avec l’extérieur, elle raccroche.

Elle s’étire sur sa chaise, fait glisser sa paume sur le formica, elle cherche dans le silence le bruissement du temps qui passe. Il reste deux heures avant la pause du déjeuner.

Elle aurait voulu se mettre en jupe, faire scintiller ses bas satinés dans la lumière matinale. À cause de sa brûlure, elle a dû enfiler un pantalon. Parce que c’était le 20 mai, elle a choisi le plus fluide, le plus léger.

Si elle avait su.

 

Le téléphone sonne, elle sursaute. Le numéro du portable de Simon s’affiche sur l’écran, lui confirmant que sa ligne a bien été transférée.

Son prof de maths est absent, il veut savoir s’il peut échapper à la cantine, déjeuner chez son copain Hugo et retourner au lycée cet après-midi.

Elle est d’accord.

Elle aimerait discuter avec lui, prolonger l’échange, gagner quelques minutes sur l’ennui, savoir à quoi ressemble la vie dehors, aujourd’hui, le 20 mai, s’il perçoit dans l’air quelque chose de singulier, une moiteur, une langueur, quelque chose qui résiste à la ville, à son empressement, qui fait opposition.

Elle ne peut pas lui poser des questions comme ça, aussi absurdes, elle l’inquiéterait.

Un court instant, elle songe qu’elle pourrait lui demander de rentrer à la maison, tout de suite, de préparer ses affaires et celles de ses frères, un sac chacun, pas davantage. Parce qu’ils s’en vont, oui, maintenant, tous les quatre, ils partent ailleurs, là où l’air est respirable, là où elle pourra tout recommencer.

Derrière Simon, elle devine la rumeur de la rue, il va déjeuner chez son copain Hugo, elle sent qu’il est pressé, il a quatorze ans, il a sa vie.

Mathilde l’embrasse, elle raccroche.

 

Ses mains sont posées à côté du téléphone. Ses mains sont comme le reste de son corps : inertes.

 

Au loin, une photocopieuse crache cent cinquante feuillets à la minute. Elle écoute la machine, régulière, elle essaie de distinguer chaque note, chaque son – soufflerie, papier, mécanisme d’entraînement –, elle compte, cent douze, cent treize, cent quatorze. Elle se souvient d’un soir d’hiver, il y a longtemps, elle avait dû rester tard pour terminer, avec l’aide de Nathalie, une présentation de l’activité du service. Les bureaux étaient vides. Avant de partir, elles devaient reproduire le document en quatre exemplaires. Mathilde avait appuyé sur le bouton vert, le bruit de la machine avait rempli tout l’espace, répétitif, entêtant. Et puis le bruit s’était transformé en musique, elles avaient dansé tout le temps que cela avait duré, pieds nus sur la moquette.

C’était un autre temps. Un temps de légèreté, d’insouciance.

 

Aujourd’hui, il faut faire semblant.

Avoir l’air occupé dans un bureau vide.

Avoir l’air occupé sans ordinateur, sans connexion à Internet.

Avoir l’air occupé quand tout le monde sait qu’elle ne fait rien.

Quand plus personne n’attend son travail, quand sa seule présence suffit à dévier le regard.

Avant, elle prenait des nouvelles de ses amis. Elle téléphonait. Quelques minutes volées au retour du déjeuner, ou plus tard dans l’après-midi, entre deux réunions. Elle entretenait le lien, partageait le quotidien. Elle racontait les enfants, les projets, les sorties. L’anecdote et l’essentiel. Aujourd’hui elle n’appelle plus. Elle ne sait plus quoi leur dire. Elle n’a rien à raconter. Elle refuse les dîners, les soirées, elle ne va plus au restaurant, ni au cinéma, elle ne sort plus de chez elle. Elle a épuisé tous les prétextes, elle s’est perdue dans des excuses de plus en plus vagues, s’est soustraite à leurs questions, n’a pas répondu à leurs messages.

Parce qu’elle ne peut plus faire semblant.

Parce qu’il arrive toujours un moment où ils finissent par lui demander : « Et ton boulot, ça va ? »

Dans leur regard, elle se sent plus démunie encore. Ils se disent sans doute qu’il n’y a pas de fumée sans feu, qu’elle a dû commettre une faute ou un impair. Dans leur regard, elle est celle qui ne va pas bien. Qui a des problèmes. Elle ne fait plus partie des leurs. Elle ne sait plus rire de son patron, raconter ses collègues, se satisfaire des succès de son entreprise ou s’inquiéter des difficultés qu’elle rencontre, avec ce même air concerné. L’air de quelqu’un qui travaille. Elle s’en fout. Elle n’en a plus rien à foutre. Ils ne savent pas à quel point leur boîte, comme ils disent, est hermétiquement fermée. À quel point l’air qu’ils respirent est vicié, saturé. Ou bien c’est elle. Elle qui ne va pas bien. Qui n’est plus adaptée. Elle qui est trop faible pour s’imposer, marquer son territoire, défendre sa place. Elle que l’entreprise a isolée par mesure sanitaire, une tumeur découverte tardivement, un amas de cellules malsaines coupé du reste du corps. Dans leur regard, elle se sent jugée. Alors elle se tait. Ne répond plus. Change de trottoir quand elle les croise. Leur fait signe de loin.

Alors depuis des semaines elle vit en circuit fermé avec ses enfants, dépense pour eux l’énergie qu’elle n’a plus. Le reste n’a pas d’importance.

Et quand sa mère lui téléphone, elle prétend qu’elle rappellera plus tard parce qu’elle est débordée.

 

La photocopieuse s’est arrêtée, le silence est revenu.

Lourd.

Mathilde regarde autour d’elle.

Elle voudrait parler à quelqu’un. Quelqu’un qui ignorerait tout de sa situation, qui n’aurait pour elle aucune commisération.

Puisqu’elle a le temps, puisqu’elle a tout son temps, elle va appeler la mutuelle. Il y a plusieurs jours qu’elle doit le faire pour connaître le montant de la prise en charge du traitement d’orthodontie que Théo va bientôt commencer.

C’est une bonne idée, ça va l’occuper.

Mathilde sort sa carte d’adhérente de son sac, compose le numéro. Le serveur vocal l’informe que son appel sera facturé trente-quatre centimes d’euro la minute. Le temps d’attente n’est pas pris en compte. La voix synthétique lui demande de taper # puis de préciser l’objet de son appel en composant 1, 2 ou 3. La voix synthétique lui propose différents cas de figure parmi lesquels elle est supposée se reconnaître.

Pour parler à quelqu’un – une vraie personne, avec une vraie voix, susceptible d’apporter une vraie réponse – il faut échapper au menu. Ne pas céder aux propositions. Résister. Ne taper ni 1, ni 2, ni 3. Éventuellement 0. Pour parler à quelqu’un, il faut être différent, ne rentrer dans aucune case, aucune catégorie. Il faut revendiquer son altérité, ne correspondre à rien, n’être rien d’autre qu’un autre, justement : autre motif, autre demande, autre opération.

Parfois, de cette manière, on parvient à échanger quelques mots avec une vraie personne. Parfois le serveur vocal tourne en boucle, renvoie au menu principal, il est impossible d’en sortir.

La voix l’informe qu’un conseiller va lui répondre dans quelques minutes. Mathilde sourit. Elle tente d’identifier la musique d’attente, elle connaît cet air, elle ne connaît que ça, elle ne trouve pas.

Elle attend.

Au moins elle aura parlé à quelqu’un.

 

Elle a mis l’appareil en haut-parleur. La tête entre les mains, elle a fermé les yeux. Elle n’a pas entendu Patricia Lethu qui est entrée sur la pointe des pieds. Au moment où leurs regards se croisent, la musique s’arrête. La voix synthétique lui annonce que tous les conseillers étant actuellement en ligne, la mutuelle l’invite à renouveler son appel.

Mathilde raccroche le combiné.

 

Patricia Lethu est blonde et bronzée. Elle porte des escarpins assortis à ses tailleurs et des bijoux en or. Elle fait partie de ces femmes qui savent qu’une tenue n’associe pas plus de trois couleurs et que les bagues se portent en nombre impair. L’été, elle s’habille de blanc, de beige ou de grège, garde les couleurs sombres pour l’hiver. Tous les vendredis, elle ferme la porte de son bureau à clé, s’envole pour la Corse ou ailleurs, quelque part dans le Sud, quelque part où il fait beau.

On dit qu’elle est mariée au numéro deux d’un grand groupe automobile. On dit qu’elle est entrée dans l’entreprise parce que son mari est le meilleur ami du président de la filiale. On dit qu’elle habite un deux cents mètres carrés dans le seizième. On dit qu’elle a un amant, plus jeune qu’elle, un cadre supérieur de la holding. Des noms circulent. Parce que depuis quelques mois, Patrica Lethu porte des jupes de plus en plus courtes.

Pendant les vacances, Patricia Lethu part à l’île Maurice ou aux Seychelles avec son mari. Elle rentre plus bronzée encore.

 

La DRH ne sort de son bureau que pour les grandes occasions : pots de départ en retraite, assemblées générales, fêtes de Noël. Le reste du temps, elle a beaucoup de travail. Elle reçoit sur rendez-vous.

Ce matin, un pli amer déforme sa bouche. Elle regarde autour d’elle, elle a l’air embarrassé.

Mathilde se tait. Elle n’a rien à dire.

 

Le jet que lâche un homme quand il urine s’éloigne suffisamment de son corps pour produire un bruit d’éclaboussure. Qui recouvre le silence.

Le torrent de la chasse d’eau ne tarde pas à se faire entendre. Dans les toilettes, quelqu’un tousse, puis laisse couler le robinet. C’est Pascal Furion, Mathilde le sait, elle l’a vu entrer.

Un effluve de spray Fraîcheur des glaciers envahit maintenant son bureau.

 

Patricia Lethu écoute les bruits qui viennent de l’autre côté de la cloison. La soufflerie du sèche-main, une nouvelle quinte de toux, la porte qui se referme. En temps normal, Patricia Lethu fait partie de ces femmes qui savent meubler le silence. Mais aujourd’hui non. Elle n’essaie même pas de sourire. À la regarder de plus près, Patrica Lethu a l’air désarmé.

— On m’a prévenue que vous aviez changé de bureau. Je… je l’ignorais, je n’étais pas là vendredi. Je vous avoue que… enfin… Je viens de l’apprendre.

— Moi aussi.

— Je vois que vous n’avez pas de poste de travail. Nous allons nous en occuper. Considérez qu’il s’agit d’une solution transitoire, ne vous inquiétez pas, nous allons…

— Vous êtes passée devant le bureau de Jacques, n’est-ce pas ?

— Euh… oui.

— Il était là ?

— Oui.

— Vous lui avez parlé ?

— Non, je voulais vous voir d’abord.

— Alors, écoutez. Je vais l’appeler, là, maintenant. Je vais l’appeler devant vous pour lui demander un entretien. Pour la dixième fois. Parce que j’aimerais savoir quoi faire, vous voyez. Aujourd’hui, par exemple, à votre avis, quel genre de travail pourrais-je accomplir sans ordinateur, sans avoir participé à aucune réunion d’équipe et sans être en copie d’aucun document interne depuis plus d’un mois ? Je vais l’appeler parce que Jacques Pelletier est mon supérieur hiérarchique. Je vais lui dire que vous êtes là, que vous êtes descendue, je vais lui demander de venir.

 

Patricia Lethu acquiesce d’un mouvement de tête, elle n’a pas prononcé un mot. Elle a du mal à avaler sa salive.

Elle n’a jamais vu Mathilde dans cette humeur, excédée. Sur un ton plus bas, Mathilde la rassure.

— Ne vous inquiétez pas, Patricia, il ne va pas répondre. Il ne répond jamais. Mais vous pourrez constater, lorsque vous repasserez devant son bureau, qu’il y est toujours.

Mathilde compose le numéro de Jacques. Patricia Lethu retient son souffle. Elle fait tourner son alliance avec son pouce.

Jacques ne décroche pas.

 

La DRH se rapproche de Mathilde, s’assoit sur le rebord de la table.

— Jacques Pelletier s’est plaint que vous étiez agressive à son égard. Il dit qu’il est devenu très difficile de communiquer avec vous. Que vous montrez des signes forts de résistance, que vous n’adhérez plus aux orientations du service, ni à celles de l’entreprise.

Mathilde est abasourdie. Elle pense à ce mot, adhérer, à quel point il lui semble grotesque. Jusqu’à quel point devrait-elle, aurait-elle dû, adhérer, coller, épouser, ne faire qu’un, se fondre, se confondre ? Se soumettre. Elle n’adhère pas. Elle aimerait savoir comment cela se mesure, comment cela se compte, s’évalue.

— Écoutez, cela doit faire trois mois que je n’ai pas eu une conversation digne de ce nom avec Jacques Pelletier, et plusieurs semaines qu’il ne m’a pas adressé la parole. Sauf ce matin, pour m’expliquer que mon bureau avait été transféré. Alors je ne vois pas bien de quoi il s’agit.

— Je… bon… nous allons résoudre ce problème. Bien sûr, vous n’êtes ici qu’à titre provisoire. Je veux dire, cela… cela ne peut pas durer.

 

Le roulement du distributeur de papier hygiénique interrompt leur échange.

Soudain, il lui semble que Patricia Lethu va s’effondrer. Quelque chose dans ses yeux. Un découragement. Quelque chose qui passe très vite, une expression de dégoût.

La DRH ramène ses cheveux en arrière. Elle n’ose plus regarder Mathilde.

D’un mouvement du pied droit, Mathilde donne une impulsion à son fauteuil. Les roulettes glissent, elle s’approche de Patricia.

— Je ne vais pas tenir, Patricia, je ne peux plus. Je veux que vous le sachiez. Je suis arrivée au bout de ce que je pouvais supporter. J’ai demandé des explications, j’ai cherché à maintenir le dialogue, j’ai été patiente, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que la situation s’arrange. Mais là, je vous préviens, je ne vais pas…

— Je vous comprends, Mathilde. Ce bureau, sans lumière, sans fenêtre… enfin, si éloigné… je sais bien… ce n’est pas possible.

— Vous savez comme moi que ce n’est pas un problème de bureau. Je voudrais travailler, Patricia. Je suis payée trois mille euros net par mois et je voudrais travailler.

— Je… je vais m’en occuper. Nous allons trouver une solution. Je vais commencer par appeler le service informatique afin qu’on vous envoie tout de suite quelqu’un pour vous installer un poste.

 

Patricia Lethu est repartie. Au moment où elle franchissait la porte, elle s’est retournée vers Mathilde, elle a répété je vais m’en occuper, sa voix tremblait, son brushing avait perdu de son ampleur, de son mouvement. De dos aussi, elle semblait fatiguée.

 

« Le Défenseur de l’Aube d’Argent combat sans pitié toutes les manifestations du mal qui infectent Azeroth. » Pour l’instant, il somnole, se repose, prend des forces. Mathilde regarde la carte. Elle se demande si Patricia Lethu l’a vue. Elle l’approche d’elle, la caresse du bout des doigts.

Puis elle regarde au-delà de la carte, dans un espace à l’intérieur de sa pensée qui est là pourtant devant elle, un espace transparent, sur lequel rien n’accroche, ne peut être projeté.

 

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