Les heures souterraines

Delphine de Vigan · Chapitre 24 sur 45

Pages du PDF

Les heures souterraines

Chapitre p. 178

Quand Thibault est revenu vers sa voiture, un PV ornait son pare-brise et flottait au vent. Il est entré dans le café le plus proche, le bruit l’a assailli d’un seul coup, il a hésité quelques secondes à s’engager plus loin. Après avoir commandé un sandwich au comptoir, il a envoyé un SMS à Rose pour la prévenir qu’il s’accordait une pause de vingt minutes.

 

Thibault s’est assis sur le tabouret resté libre. Il a coupé son portable.

Il est fatigué. Il aimerait qu’une femme le prenne dans ses bras. Sans rien dire, juste un instant. Se reposer, quelques secondes, prendre appui. Sentir son corps se relâcher. Parfois il rêve d’une femme à qui il demanderait : est-ce que tu peux m’aimer ? Avec toute sa vie fatiguée derrière lui. Une femme qui connaîtrait le vertige, la peur et la joie.

Est-ce qu’il pourrait aimer une autre femme ?

Maintenant.

Est-ce qu’il pourrait désirer une autre femme : sa voix, sa peau, son parfum ? Est-ce qu’il serait prêt à recommencer, encore une fois ? Le jeu de la rencontre, le jeu de la séduction, les premiers mots, le premier contact physique, les bouches et puis les sexes, est-ce qu’il a encore la force ?

Est-ce qu’au contraire, il est amputé de quelque chose ? Est-ce que dorénavant quelque chose lui manque, lui fait défaut ?

Recommencer. Encore.

Est-ce que cela est possible ? Est-ce que cela a un sens ?

 

À côté de lui, un homme en costume sombre déjeune debout en feuilletant le journal. Il a envie de fermer les yeux, de ne plus rien entendre, de s’extraire, le temps que quelque chose s’apaise, à l’intérieur de lui, quelque chose qu’il ne parvient pas à contenir.

— Est-ce que je sais, moi, ce que ça veut dire, être ensemble, quelle forme ça peut prendre, à l’âge que j’ai, à quoi ça ressemble, avec toutes les histoires minables qu’on trimbale derrière soi, tu le sais toi ?

Thibault s’est tourné vers la femme assise de l’autre côté. Pendant quelques secondes il a cru qu’elle parlait seule, et puis il a vu l’écouteur accroché à son oreille et le capteur qui dansait devant sa bouche. Elle s’est mise à parler de plus en plus fort, indifférente aux regards.

— Non, je n’y crois plus. T’as raison, voilà, c’est exactement ça ! Je n’y crois plus. J’ai pas envie de me faire mener en bateau, voilà. Parce que j’ai mal au cœur, tu vois, j’ai le mal de mer, oui, j’ai la trouille, oui, d’accord, si tu veux, et alors ? La peur est parfois bonne conseillère. Je… comment ?

Les jambes croisées, le dos droit, elle tient comme par miracle sur les hauteurs de son tabouret, un talon calé sur le barreau d’acier. Son portable est posé devant elle. Elle regarde son verre vide, et dans l’inconscience absolue de ce qui l’entoure, agite les bras quand elle parle.

Il a envie de poser sa main droite sur l’épaule de cette femme pour attirer son attention. De lui dire fermez votre gueule on n'entend que vous.

Derrière lui, une dizaine de conversations se mêlent au bruit des couverts et des chaises tirées sur le carrelage. Derrière lui, on trinque, on s’esclaffe, on se lamente.

Il a envie d’être seul. Il a chaud et en même temps il a froid. Il n’est pas sûr d’avoir la migraine mais peut-être que oui. Il perçoit son corps d’une manière étrange. Son corps est un terrain vague, un territoire abandonné, relié pourtant au désordre alentour. Son corps est sous tension, prêt à imploser. La ville l’étouffe, l’oppresse. Il est fatigué de ses hasards, de son impudeur, de ses fausses accointances. Il est fatigué de ses humeurs feintes et de ses illusoires mixités. La ville est un mensonge assourdissant.

OceanofPDF.com