Les heures souterraines
Chapitre p. 160
Avant, elle déjeunait avec Éric, Jean ou Nathalie. Parfois, ils déjeunaient tous ensemble, l’équipe au grand complet.
Maintenant ils se dispersent, les uns vont à la cantine, les autres au restaurant, ils ne la préviennent pas.
Ses alliés ont disparu, ils ont pris les chemins de traverse. Ils quittent Azeroth sur la pointe des pieds, ils ont des déjeuners à l’extérieur, des courses à faire, ils avalent un sandwich sur le pouce.
De temps en temps, Éric ou Nathalie lui proposent de sortir avec eux. Quand Jacques est à l’étranger. Quand ils le savent loin.
Il est treize heures, les bureaux se sont vidés d’un seul coup, comme une salle de classe après la sonnerie.
Depuis quelques semaines, le plus souvent, Mathilde déjeune avec Laetitia. À la cantine ou ailleurs. Laetitia travaille au service logistique. Elles se sont rencontrées dans une formation interne. Elles ont continué de se voir.
Mais ce midi, Laetitia ne peut pas. Elle a rendez-vous chez le dentiste, elle est désolée, si elle avait su. Surtout aujourd’hui, ça tombe si mal. En quelques mots, Mathilde lui raconte la visite impromptue de Patricia Lethu. À l’autre bout du fil, Laetitia laisse échapper un ricanement.
— Il serait temps qu’elle prenne la mesure du problème, Mathilde. Je veux bien comprendre qu’elle ait le cul entre deux chaises, mais bon, après tout, c’est inhérent à sa fonction. Un genre de contradiction dans les termes, si tu vois ce que je veux dire. Il faudra bien qu’elle choisisse. Qu’elle prenne ses responsabilités. Parce qu’il arrive un moment où on ne peut plus ménager la chèvre et le chou.
— Il y a longtemps que la chèvre a englouti le chou.
— C’est ce que tu crois et c’est bien ça le problème. Mais tu es là, Mathilde. Tu tiens depuis huit mois, là où d’autres seraient anéantis. Tu tiens, Mathilde, et il est temps que cela s’arrête.
Laetitia a une vision simple de l’entreprise. Assez proche de celle qui gouverne le monde d’Azeroth : les bons se battent pour faire valoir leurs droits. Les bons ne sont pas dénués d’ambition, mais refusent le saccage et la mesquinerie pour parvenir à leurs fins. Les bons ont une éthique. Ne piétinent pas leurs voisins. Les méchants ont investi leur vie dans le marécage de l’entreprise, ils n’ont d’autre identité que celle inscrite sur leur fiche de paie, ils sont prêts à tout pour gravir un échelon ou un coefficient de classification. Il y a longtemps qu’ils ont renoncé à leurs principes si d’aventure ils en ont eu.
Avant, les discours de Laetitia, ses nomenclatures radicales, sa manière de diviser le monde en deux, faisaient sourire Mathilde. Parfois, elles se disputaient. Maintenant, elle se demande si, au fond, Laetitia n’a pas raison. Si l’entreprise n’est pas le lieu privilégié d’une mise à l’épreuve de la morale. Si l’entreprise n’est pas, par définition, un espace de destruction. Si l’entreprise, dans ses rituels, sa hiérarchie, ses modes de fonctionnement, n’est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l’impunité.
Laetitia vient travailler tous les jours armée de la même humeur joviale. Elle a tracé une ligne de force entre sa vie privée et sa vie professionnelle, elle ne mélange pas. Elle est hermétique aux ragots et aux bruits de couloir, se fout de savoir si Patricia Lethu est la maîtresse de Pierre Chemin et si Thomas Frémont est homosexuel. Elle traverse les couloirs avec l’allure altière qui est la sienne, le menton haut, elle respire un autre air, plus élevé, plus pur. Elle pointe à dix-huit heures trente tous les soirs et sa vie est ailleurs.
Laetitia a été la première à deviner ce qui arrivait à Mathilde. Peu à peu. Elle a surpris des conversations. Ici ou là. Laetitia a compris ce qui se passait avant même que Mathilde en prenne conscience. Elle n’a jamais cessé de lui poser des questions, de demander des détails, ne s’est pas contentée de ses réponses évasives ni de ses lignes de fuite. Elle a respecté son silence, sa pudeur. Mais elle n’a jamais lâché prise.
Le téléphone a sonné de nouveau, c’était Patricia Lethu. La DRH voulait l’informer qu’elle avait pris les choses en main. Transmis son CV dans toutes les filiales du groupe et retenu quelques offres de recrutement internes qui pourraient l’intéresser. Elle devait voir Jacques dans l’après-midi pour évoquer la question avec lui. Les choses allaient s’arranger. Au moment où Mathilde allait raccrocher, Patricia Lethu l’a retenue. Sa voix avait repris une forme d’assurance.
— Je n’ai peut-être pas pris la mesure de vos difficultés assez tôt, Mathilde et je m’en excuse. Mais je veux que vous sachiez que je m’en occupe. Et j’en fais une affaire personnelle.
Il est treize heures vingt. Mathilde attend encore pour tenter une sortie. Elle n’a pas envie de croiser Jacques, ni qui que ce soit appartenant à l’étage.
Elle enfile sa veste, glisse le Défenseur de l’Aube d’Argent dans son sac, se dirige vers l’ascenseur.
La porte du bureau de Jacques est fermée.
Comme Mathilde sort de l’immeuble, elle hésite à se diriger vers le restaurant d’entreprise. De là où elle se trouve, elle distingue la file d’attente qui longe la façade sur quelques mètres.
Finalement elle s’approche, prend sa place dans la queue. Elle déjeunera vite, puis elle ira boire un café chez Bernard. Elle vérifie qu’elle n’a pas oublié la carte magnétique du self.
Elle attend derrière les autres, regarde ses pieds. Son tour arrive, elle se glisse dans le portillon. Une fois à l’intérieur, il reste quelques minutes d’attente avant d’accéder aux plats.
Il faut prendre son plateau, le faire glisser sur les rails, choisir entre le menu minceur, le menu gastronomique et le menu exotique. Choisir entre les betteraves décorées d’une fine tranche de citron, les carottes râpées surmontées d’une pincée d’œuf mimosa, ou le céleri rémoulade et sa fleur de persil. Attraper un petit pain avec une pince, un ou deux sachets de sel, attendre devant la caisse. Tendre sa carte, prendre son ticket. Dire bonjour, bon appétit, merci, signes de la main, sourires éteints. Choisir une table, manger dans le brouhaha des conversations de bureau, invariables, avariées.
Mathilde s’est assise à l’écart, derrière un poteau. Elle garde les yeux rivés sur son assiette, elle avale sans y penser, elle se laisse porter par le bruit et puis les mots reviennent, la roue tourne comme le bas des robes à fleurs, Jacques Pelletier dit que, je l’ignorais, je vais m’en occuper, vous montrez des signes de résistance, le train en direction de Melun entrera en gare voie 3, je vais m’en occuper, les cartes permettent de recruter des alliés au sein du groupe, vous n’adhérez pas aux orientations de l’entreprise, vous n’êtes ici qu’à titre provisoire, parce qu’il arrive un moment où on ne peut plus ménager la chèvre et le chou, je n’ai pas pris la mesure de vos difficultés assez tôt, je vais commencer par appeler le service informatique, cela ne peut pas durer, les dommages subis sont permanents et non réversibles, les dommages subis sont permanents et non réversibles.
Mathilde s’est levée sans avoir terminé son assiette, elle a reposé son plateau dans le chariot prévu à cet effet, elle est sortie. Elle a marché jusqu’à la Brasserie de la Gare, s’est installée sur une petite table au milieu de la salle. Bernard est sorti de derrière son comptoir pour l’accueillir.
Il est assis en face d’elle, il sourit.
Il voit bien qu’elle a perdu des points, plusieurs centaines, depuis ce matin.
Elle aimerait qu’il la prenne dans ses bras. Comme ça, sans rien dire, juste un instant. Se reposer, quelques secondes, prendre appui. Sentir son corps se relâcher. Respirer l’odeur d’un homme.
Dans l’entreprise, on raconte que le patron de la brasserie est amoureux d’elle. Qu’il l’aurait demandée en mariage. On raconte qu’il attend chaque matin le moment où Mathilde franchit sa porte pour boire son café. Qu’il espère qu’un jour elle changera d’avis.
Bernard est reparti derrière le zinc, il rince les verres.
Elle rêve parfois d’un homme à qui elle demanderait : est-ce que tu peux m’aimer ? Avec toute sa vie fatiguée derrière elle, sa force et sa fragilité. Un homme qui connaîtrait le vertige, la peur et la joie. Qui n’aurait pas peur des larmes derrière son sourire, ni de son rire dans les larmes. Un homme qui saurait.
Mais les gens désespérés ne se rencontrent pas. Ou peut-être au cinéma. Dans la vraie vie, ils se croisent, s’effleurent, se percutent. Et souvent se repoussent, comme les pôles identiques de deux aimants. Il y a longtemps qu’elle le sait.
Maintenant Mathilde observe au fond de la salle une fille et un garçon, jambes mêlées sous la table. Ils sont jeunes. La fille porte une jupe très courte, elle parle fort. Le garçon la dévore des yeux. Ils partagent une assiette de spaghettis. La main du garçon caresse la cuisse de la fille.
Mathilde attend son café. Elle pense à cette question que Simon lui a posée, l’autre jour, à brûle-pourpoint : « À partir de quand on est un couple ? »
Elle préparait le repas, il s’était installé près d’elle pour faire ses devoirs. Les jumeaux étaient dans leur chambre.
Elle savait qu’il sortait avec une fille, depuis quelques temps, qu’il était amoureux.
Elle a cherché longtemps une réponse, une vraie réponse.
Elle a dit, attends, je réfléchis. Et puis après quelques secondes :
— Quand on pense à l’autre tous les jours, quand on a besoin d’entendre sa voix, quand on s’inquiète de savoir si il ou elle va bien.
Simon la regardait. Cela ne suffisait pas. Il attendait d’autres mots.
— Quand on est capable d’aimer l’autre tel qu’il est, quand on est seul à voir ce qu’il peut devenir, quand on a envie de partager l’essentiel, de le projeter sur une surface nouvelle, inventée… je ne sais pas. Quand cela devient plus important que tout le reste.
Elle aurait voulu être deux pour répondre à ces questions.
Être un couple, justement.
Elle est seule et elle répond d’une seule voix. Une voix amoindrie, tronquée. Ses fils grandissent et il leur manque un père. Sa représentation masculine, sa façon d’envisager le monde, son expérience.
Elle est une femme face à trois garçons qui n’en finissent pas de grandir, de changer, de se transformer. Seule face à leur étrangeté.
Il y a dix ans que Philippe est mort.
Dix ans.
La mort de Philippe fait partie d’elle. Elle est inscrite dans chacune des cellules de son corps. Dans la mémoire des fluides, des os, du ventre. Dans la mémoire des sens. Et ce premier jour de printemps, baigné de soleil. Une cicatrice pâle, qui se confond avec la peau.
Pour la première fois depuis la naissance des jumeaux, ils partaient en week-end sans les enfants. Tous les deux. Théo et Maxime venaient d’avoir un an. Un an de nuits entrecoupées, somnambules, de purées de légumes et de biberons à bonne température, un an de machines à remplir, de linge à étendre, de caddies débordant poussés dans les allées du Carrefour.
Ils venaient de laisser les trois garçons chez les parents de Philippe, dans leur maison de Normandie, ils roulaient vers la mer. Ils étaient épuisés. Mathilde avait réservé dans un hôtel à Honfleur. Philippe conduisait, elle avait regardé défiler les arbres tout au long de la route, elle s’était endormie.
Et puis il y a eu ce bruit, aigu, le crissement des pneus sur le goudron, comme un hurlement. Une déchirure dans l’engourdissement du sommeil. Quand Mathilde a ouvert les yeux, ils étaient au milieu d’un champ. En contrebas de la route. L’avant de la voiture était enfoncé, les jambes de Philippe étaient dessous. Tout le bas de son corps, jusqu’à la taille, avalé par la tôle.
Philippe était conscient. Il n’avait pas mal.
Ils venaient de faire dix ou douze tonneaux, ils avaient percuté un arbre. Elle l’a su plus tard.
Elle a regardé autour d’elle, les arbres, les champs à perte de vue. Son corps s’est mis à trembler, elle n’arrivait plus à respirer, la terreur enflait, silencieuse.
Ils ne roulaient plus vers l’hôtel. Ils n’allaient pas dîner au restaurant, ni passer des heures à se caresser sous les draps. Ils n’allaient pas traîner au lit. Ils n’allaient pas prendre des bains et boire du vin tard dans la nuit.
Ils étaient là, côte à côte, au milieu de nulle part. Quelque chose de grave était arrivé. Quelque chose d’irrémédiable.
Elle a caressé son visage, son cou. Elle a passé ses doigts sur sa bouche, ses lèvres étaient sèches, il a souri.
Philippe lui a demandé de remonter chercher du secours. De la route, on ne les voyait pas.
Les jambes de Mathilde se cognaient l’une contre l’autre, les dents aussi.
Sa portière était coincée, elle a forcé un peu. Elle est sortie de la voiture, elle a fait le tour, elle est venue de son côté. Elle l’a regardé à travers la vitre, ses jambes et ses hanches, englouties, elle a eu un moment d’hésitation. Tout semblait si calme.
Elle s’est retournée, une dernière fois, elle s’est éloignée. Les sanglots sont venus, ils arrachaient sa gorge, elle a marché jusqu’au talus. Elle s’est accrochée aux buissons et aux herbes hautes pour grimper jusqu’en haut, les paumes sciées jusqu’au sang. Elle s’est postée sur le bas-côté, elle a levé les bras. La première voiture s’est arrêtée.
Quand elle est redescendue, Philippe avait perdu connaissance.
Il est mort trois jours après.
Mathilde venait d’avoir trente ans.
Des mois qui ont suivi, elle garde peu de souvenirs. Ce temps anesthésié, amputé, ne lui appartient pas. Il est en dehors d’elle. S’est dérobé à la mémoire.
Après l’enterrement, elle s’est installée chez sa mère avec les garçons. Elle a avalé les médicaments, bleus et blancs, rangés par prises dans une boîte transparente. Elle est restée allongée des jours entiers, les yeux rivés au plafond. Ou debout, dans sa chambre de jeune fille, le dos collé au mur, incapable de s’asseoir. Elle a passé des heures, recroquevillée sous la douche brûlante, jusqu’à ce que sa mère vienne la relever.
La nuit, elle tâtonnait dans le silence, ouvrait la porte pour regarder les garçons dormir. Ou bien elle s’allongeait par terre, à côté d’eux. Elle posait sa main sur leurs corps, approchait son visage de leur bouche, jusqu’à sentir leur souffle.
Elle puisait sa force.
Il lui semblait alors qu’elle pourrait passer là le reste de sa vie. Prise en charge. À l’abri du monde. N’avoir rien d’autre à faire qu’écouter battre sa douleur. Et puis un jour elle a eu peur. De redevenir une enfant. De ne plus pouvoir partir.
Alors peu à peu, elle a réappris. Tout. Manger, dormir, s’occuper des garçons. Elle est revenue d’une torpeur sans fond, de l’épaisseur du temps.
À la fin de l’été, elle est retournée dans l’appartement. Elle a rangé, trié, vidé. Elle a donné les affaires de Philippe à Emmaüs, elle a gardé ses disques, sa bague en argent et ses carnets moleskine. Elle a trouvé une autre location. Elle a déménagé. Simon est entré au CP. Elle a commencé à chercher du travail.
Quelques mois plus tard, elle a vu Jacques pour la première fois. Après trois entretiens, Jacques l’a embauchée. Sa mère est venue tous les jours garder Théo et Maxime jusqu’à ce que Mathilde obtienne une place en crèche.
Elle avait recommencé à travailler. Elle prenait le RIVA, elle parlait avec des gens, elle se rendait chaque matin dans un endroit où on l’attendait, elle appartenait à un service, elle donnait son avis, parlait de la pluie et du beau temps devant la machine à café.
Elle était vivante.
Ils avaient été heureux, Philippe et elle, ils s’étaient aimés. Elle avait eu cette chance. Ces années étaient inscrites dans son corps. Le rire de Philippe, ses mains, son sexe, ses yeux brillants de fatigue, sa façon de danser, de marcher, de prendre les garçons dans ses bras.
Aujourd’hui la mort de Philippe n’est plus une douleur.
La mort de Philippe est un manque qu’elle a apprivoisé. Avec lequel elle a appris à vivre.
Philippe est sa part manquante, un membre amputé dont elle garde la sensation précise.
Aujourd’hui la mort de Philippe n’entrave plus sa respiration.
À trente ans, elle a survécu à la mort de son mari.
Aujourd’hui elle en a quarante et un connard en costume trois pièces est en train de la détruire à petit feu.
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