Les heures souterraines

Delphine de Vigan · Chapitre 40 sur 45

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Les heures souterraines

Chapitre p. 267

Elle a cherché sur Internet les coordonnées des Urgences Médicales. Elle s’est dit qu’elle allait appeler avant de partir pour faire venir un médecin chez elle après dix-neuf heures.

Elle a composé le numéro. Au moment où la standardiste lui a répondu, Éric est passé devant sa porte. Mathilde a eu peur qu’il entende sa conversation depuis les toilettes. Elle a raccroché.

Elle a attendu un peu. Quand elle a composé une nouvelle fois le numéro, son portable a sonné. Elle a raccroché d’un côté, décroché de l’autre. Elle était fatiguée. Une opératrice de Bouygues Télécom voulait connaître les raisons pour lesquelles elle avait changé d’opérateur un an plus tôt. Elle ne s’en souvenait plus. L’opératrice voulait savoir jusqu’à quelle date Mathilde était engagée auprès de son nouvel opérateur et sous quelles conditions elle pourrait redevenir cliente de Bouygues Télécom. Au moment où l’opératrice s’apprêtait à lui citer différentes offres parmi lesquelles elle devait choisir celle qui lui semblait la plus attrayante, Mathilde s’est mise à pleurer.

Émilie Dupont a lu à toute vitesse sa fiche no12 selon laquelle Bouygues Télécom remerciait Mathilde pour son aimable participation et la rappellerait pour lui soumettre de nouvelles formules à un moment plus opportun.

 

Il pleuvait quand Mathilde est sortie de l’immeuble, une pluie fine salie par la proximité des usines, encrassée, une pluie chargée des excrétions du monde, a-t-elle pensé, le trottoir se dérobait sous elle, par endroits, ou bien étaient-ce ses jambes qui pliaient sous le poids du renoncement. C’était un affaissement vers le sol, imperceptible, comme si son corps ne savait plus comment tenir debout. À un moment elle s’est vue s’écrouler là, sur l’asphalte, par une forme de court-circuit. Pourtant non.

La chanson lui est revenue, celle qu’ils aimaient tant, Philippe et elle, on and on, the rain will fall, like tears from a star, on and on the rain will say, how fragile we are, how fragile we are. Elle a pensé qu’elle était une silhouette grise parmi des millions d’autres, glissant sur le bitume, elle a pensé qu’elle était lente. Auparavant, elle aurait couru jusqu’à la gare, même sur dix centimètres de talons. Auparavant, elle aurait calculé qu’en se dépêchant elle pouvait attraper le VOVA de 18h40.

La brasserie était fermée, de l’extérieur on pouvait voir le comptoir lisse et vide et quelques chaises retournées sur les tables. Elle s’est demandé si Bernard n’était pas parti en vacances. Tout semblait si propre. Elle l’avait vu le matin même, et à l’heure du déjeuner, peut-être lui en avait-il parlé sans qu’elle écoute.

 

Au même moment, un homme est venu vers elle, il descendait de son scooter, il a enlevé son casque et l’a regardée. Il voulait l’inviter à boire un verre, ou un café, il a insisté, il a dit : s’il vous plaît. Vous êtes merveilleuse.

Soudain Mathilde a eu envie de pleurer, pleurer encore, sans aucune retenue devant cet homme pour qu’il sache que non, elle n’avait rien de merveilleux, au contraire, elle n’était qu’un déchet, une partie endommagée rejetée par l’ensemble, un résidu. Il a insisté encore, votre silhouette, vos cheveux, j’aimerais tellement vous inviter à boire un verre.

L’homme était beau, il souriait.

Elle a dit je ne suis pas très en forme en ce moment, il a répondu : justement. Cela vous ferait du bien, vous changerait les idées.

Elle continuait d’avancer et il la suivait. Il a fini par lui tendre sa carte, appelez-moi, une autre fois, quand vous voulez, je vous ai déjà vue, je sais que vous travaillez dans le coin, appelez-moi, vous avez tous mes numéros.

Elle a glissé la carte dans sa poche, elle a fait un effort pour lui sourire, elle l’a laissé là. Il tenait son casque à la main, il l’a regardée s’éloigner.

 

Depuis la mort de Philippe, elle a rencontré d’autres hommes. Quelques-uns. Peut-être qu’on n'aime qu’une fois. Cela ne se recharge pas. Elle avait lu cette phrase dans un livre, il y a longtemps, s’y était à peine arrêtée. Une infime résonance. Mais la phrase était revenue, à chaque fois qu’elle avait fini par quitter les hommes qu’elle avait cru aimer. Depuis dix ans, elle a vécu des histoires, en marge de sa vie, juste au bord, à l’insu de ses enfants. Et les histoires, au fond, elle s’en fout. À chaque fois qu’il a été question de réunir les meubles et le temps, de suivre la même trajectoire, elle est partie. Elle ne peut plus. Peut-être que cette chose-là n’a eu lieu que dans l’inconscience de ses vingt ans, vivre ensemble, au même endroit, respirer le même air, chaque jour partager le même lit, la même salle de bain, peut-être que ça n’arrive qu’une fois, oui, et qu’ensuite plus rien de cet ordre n’est possible, ne peut être recommencé.

 

Mathilde entre dans la gare, lève les yeux vers le panneau électronique. Elle vient de rater le train. Le suivant est supprimé.

Sur l’ensemble des lignes franciliennes, la ligne D du RER détient probablement le record d’avaries techniques, de mouvements sociaux, de voyageurs fous, de litres d’urine, d’annonces incompréhensibles, d’informations erronées.

Elle va devoir attendre une demi-heure. Debout.

Elle monte les escaliers jusqu’à la voie B.

Depuis plusieurs mois, la salle d’attente a été rasée. Au sol, on distingue encore les traces de son emplacement.

La SNCF a supprimé tous les abris fermés du réseau Île-de-France pour éviter qu’ils servent de refuge aux sans-abris. C’est ce qu’on lui a dit.

Un peu plus loin sur le quai, au début de l’hiver, un genre de grille-pain géant a été installé. Ses résistances rouges, brûlantes, diffusent de la chaleur un mètre à la ronde. En période de froid, les voyageurs s’agglutinent, tendent leurs mains pour se réchauffer. En ce soir de printemps, par une sorte de conditionnement étrange, ils se rassemblent autour de l’engin pourtant éteint.

 

Elle vient de donner sa démission. Elle n’en éprouve ni regret ni soulagement. Peut-être une sensation de vide.

 

Mathilde se tient à l’écart, elle observe les gens, la fatigue sur leur visage, cet air de contrariété, cette amertume à leurs lèvres. Le FOVA est supprimé, il va falloir attendre. Il lui semble qu’elle partage avec eux quelque chose que d’autres ignorent. Presque tous les soirs, côte à côte, dans ce courant d’air géant, ils attendent des trains aux noms absurdes. Pour autant cela ne les rassemble pas, ne crée aucun lien entre eux.

 

Mathilde sort la carte de visite que l’homme lui a tendue tout à l’heure. Il s’appelle Sylvain Bourdin. Il est commercial. Il travaille pour la société Pest-Control. Sous le logo, en caractères italiques, la mission de l’entreprise est précisée : « Éradication des nuisibles, cafards, blattes, ravets, cancrelats, souris, rats, pigeons. Désinsectisation, désinfection ».

Mathilde sent le rire, à l’intérieur de son ventre, une onde. Aussitôt éteinte. Si elle n’était pas aussi fatiguée, elle rirait de bon cœur, elle rirait à gorge déployée. L’homme du 20 mai est un exterminateur professionnel qui éradique les indésirables.

Elle ne l’a pas reconnu, elle est passée à côté de lui, elle a refusé de prendre un verre, elle ne s’est pas arrêtée.

 

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