Les mains propres
Le « plan du réel ».
Dans une maison où l’argent coule à flot, et presque sans contrôle, on fera la toute petite économie d’un blanchissage et l’on assiéra son convive devant une nappe maculée d’une tache douteuse et gênante…
On voit une femme de condition moyenne passer des heures à ravauder une paire de chaussettes. Elle passe, à cette besogne ingrate, un temps démesuré. Car elle essaie de restaurer, de ressusciter cette ruine qui n’est plus que reprises. Et elle ne réfléchit pas au prix minime de cet article.
Je crois donc qu’il faudrait mettre les jeunes filles en garde contre cette tendance, leur apprendre l’usage harmonieux de leur temps et de leurs occupations.
On peut citer encore, comme exemple de dépense démesurée d’énergie, celui de l’homme qui — sans raison capitale — veut attraper le tramway… Il court, s’accroche, se cramponne, flotte en drapeau au flanc de la voiture. Enfin il se hisse. Il a risqué de se faire tuer ou tout au moins de se faire broyer les jambes. Et tout cela pour gagner deux minutes ! N’y a-t-il pas disproportion entre le risque et le résultat ?… Ah ! si, en des occasions capitales de sa vie, qui le laissent au contraire indolent et mou, il développait cette sauvage ardeur !
Le « plan du réel ».
Nous ne manquons pas d’éprouver une déception chaque fois que nous apprenons une défaillance de notre prochain. A la faveur d’un scandale, ouvre-t-on l’armoire secrète d’une famille, y découvre-t-on fatalement quelque linge sale ? Nous révèle-t-on dans notre entourage quelque faiblesse, quelque turpitude ? Nous en ressentons chaque fois une surprise déçue. Quelque chose en nous se décroche, automatiquement. Nous n’apprenons la vie qu’à coups d’étonnements attristés. Pourquoi ?
Surtout parce que notre éducation nous a peint un monde parfait. Les livres qui composent la bibliothèque enfantine ne connaissent pas les fléchissements soudains de la créature. Les personnages n’en sont point humains. Ce sont de pures marionnettes qui s’agitent au-dessus de la vie. Puis, au foyer, les parents — ces modèles immédiats — apparaissent impeccables, dans une sorte de surhumanité. Le bandeau du respect cache aux petits les fautes des grands. Bref, nous ne tentons rien pour acheminer prudemment l’enfant vers l’humaine vérité. Qu’arrive-t-il ? Qu’il place les êtres dans une atmosphère idéale, sur un plan trop élevé. Pour les ramener au plan du réel, il doit les faire descendre. Chaque fois, c’est la chute d’un ange.
Enfin, nous portons peut-être en nous l’image d’un monde supérieur. Elle illustrerait notre espoir qu’il se réalise. Elle serait une anticipation. Le sentiment du divin, qui s’agite au fond des âmes, n’est peut-être lui-même que l’aspiration vers ces temps meilleurs, la prescience de l’homme futur. Dieu, c’est une prévision…
Ah ! pourquoi a-t-on cultivé en nous cette notion d’une humanité dès maintenant parfaite ? Pourquoi, aux yeux de l’enfant, a-t-on placé les individus sur un plan supérieur au réel ?
Acquérir de l’expérience, c’est perdre ensuite ces illusions dont on prit soin de nous nourrir. Nous employons notre existence à dépouiller, de désenchantement en désenchantement, cette ingénuité tenace. Ce doit être une des causes de la tristesse de la vie.
Si on nous avait peu à peu dévoilé la faiblesse et la misère pitoyables de la créature, nous ne sentirions pas cette continuelle « chute des feuilles » dans notre cœur. Nous n’éprouverions pas, par exemple, un inutile déchirement à découvrir que nos parents eurent des travers et des défaillances, comme les autres. Cela nous paraîtrait naturel.
Erreur néfaste, de nous avoir fait vivre d’abord dans un monde si haut, qu’ensuite la réalité nous apparaisse toujours basse. En célébrant éperdûment dans nos poèmes et dans nos romans « l’haleine parfumée » de toutes les amantes, nous avons mis dans chaque baiser une déception.
« Mais, en montrant aux enfants la vie telle qu’elle est, vous allez en faire d’affreux petits sceptiques, des pessimistes féroces et recroquevillés ! » Telle est l’objection qui se dresse contre cette vue. Elle ne me paraît pas fondée. L’éducation au foyer permet le tact, la mesure, la prudence, l’art patient des préparations. Par elle, l’adolescent ne sera-t-il pas mieux initié aux réalités que par le choc brutal de ces réalités mêmes ? Et puis, à tout prendre, si l’existence doit lui réserver des étonnements, ne doit-on pas préférer, à la triste surprise des désillusions, la surprise heureuse de découvrir ce qu’il y a — malgré tout — de joli, d’élégant dans la vie ?
Il y a peut-être de l’égoïsme aussi chez les parents qui veulent garder à leurs enfants toute la fleur de l’ignorance pour s’en donner l’agréable spectacle. Ainsi, je ne suis pas bien sûr que « Noël » soit une si charmante fiction. Est-ce bien pour la joie des enfants que nous la conservons ? N’est-ce pas pour le plaisir que nous donne la vue de leur fraîche surprise ? Qui donc a mis en balance l’allégresse de l’enfant le soir de Noël, avec sa secrète déception le jour où il apprend qu’il n’y a pas de Noël ?
Il n’y a guère de collaborateurs, même de ceux dont nous associons, dont nous soudons les noms, comme Erckmann-Chatrian, qui ne se soient, à un moment de leur vie, brouillés et combattus. Chaque fois que nous apprenons une de ces haines intimes, c’est en nous une déception, un décrochement d’illusion. Pourquoi ? Parce que nous portons en nous, par hérédité, par éducation, peut-être par instinct du futur, cette notion des affections fraternelles, parfaites, immuables. La vie se charge de la détruire. Si nous n’avions pas cette idée préconçue, et cultivée en nous, toute union de ce genre serait à nos yeux l’heureuse surprise.
S’il était bien entendu, bien admis, que la discrétion humaine est toujours relative, qu’elle n’est jamais absolument étanche, imperméable, on n’aurait pas de déception chaque fois qu’on apprend une indiscrétion.
Et, de plus, on ne confierait à personne ce qu’on ne veut absolument pas divulguer.
Physiquement, on n’est pas toujours en beauté ; quand on bâille, on est laid. Eh bien, de même, on ne peut pas toujours être beau moralement. On a ses moments d’abandon, ses bâillements. Prenons-en bravement notre parti. Et ne soyons pas déçu de ces fléchissements de notre prochain.
Quand nous passons à la réalisation de nos projets, il se produit toujours une sorte de retrait analogue à celui du métal quand il se refroidit dans son moule. Nous pourrions, sans verser dans le pessimisme ni le scepticisme, nous éviter ces désillusions. Nous pourrions prévoir ce retrait, comme on prévoit celui du métal.