Les mains propres
La loi d’équilibre.
Je crois que les hommes ne se disent pas d’avance : je vais être noir, je vais être fatal. Ils se laissent entraîner. Ils glissent au mal et au crime.
Pour se déterminer, il faut chercher la solution de moindre inconvénient. On ne peut pas toujours éviter de faire de la peine. Il faut faire la moindre peine.
Je suis très persuadé que les mots exercent une influence mécanique sur la pensée. J’entends par là que l’on contraint sa pensée à couler dans le moule des mots qu’on prononce. Elle prend leur empreinte. On pense comme on parle. Ainsi, en déterminisme, le simple artifice qui consiste à dire : « C’est de son fait », au lieu de : « C’est de sa faute », modifie la mentalité. L’emploi même de la formule efface de l’esprit l’idée de blâme, de responsabilité au sens religieux, d’expiation, la remplace par une constatation apaisée, sereine, où déjà se lève l’indulgence.
La loi d’équilibre.
La loi d’équilibre qui semble régir l’univers et suspendre les astres dans l’espace, cette même loi doit gouverner le détail de notre vie. Elle veut qu’à toute action corresponde une réaction égale. On ne dira plus : tout se paye. Mais peut-être dira-t-on : tout se compense. Il faut seulement que cette loi ait le temps de jouer.
Elle ne connaît pas d’exception. Quand elle semble en défaut, nous pouvons nous en prendre à nos sens ou à notre savoir bornés. L’exemple est classique de Leverrier découvrant par le calcul l’existence de Neptune. La loi d’équilibre exigeait, pour être respectée, que cette planète fût.
Ainsi, tout se balance, le positif et le négatif, le beau et le laid, le bon et le mauvais. Tous les contraires se neutralisent. Toutes les forces opposées s’annihilent dans un équilibre final. Et la notion, en somme, est rassurante, de cette harmonie faite d’antagonisme, de ce néant fécond.
La loi d’équilibre nous ouvre des vues consolantes. Car elle veut que le bien et le mal se compensent. Ainsi, dans le monde innombrable des plantes, il doit y en avoir autant de bienfaisantes que de malfaisantes. Je crois qu’on n’a pas arraché aux simples tous leurs secrets. Les hommes ont découvert des poisons végétaux qui, en quelques secondes, amènent l’organisme de la santé à la mort. La loi d’équilibre permet de prévoir qu’on découvrira, en opposition avec ces toxiques, des toniques qui amèneront instantanément à la santé un organisme au seuil de la mort. Non pas des contre-poisons, mais de puissants révulsifs qui ressusciteront l’individu près de succomber à un choc, un traumatisme, une asphyxie.
De même, dans une autre direction, on peut prévoir que l’équilibre se rétablira entre les villes et les campagnes. Avant qu’un pendule ne prenne la verticale, il oscille à droite, puis à gauche. Ce qui manque à une vie humaine, c’est le temps de voir le pendule prendre l’équilibre. On n’assiste qu’à une oscillation.
Tout se compense, à la condition que cet équilibre ait le temps de se réaliser. C’est bien en effet un équilibre qui s’établit entre le bon et le mauvais, au cours d’une existence.
Supposez un joueur de roulette qui jouerait un nombre de coups infini… Les mathématiques prouvent que ses gains et ses pertes se seraient équilibrés.