Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 22 sur 42

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Les mains propres

Solidarité.

Les fleurs sont le symbole de ce qu’il y a de meilleur et de plus noble en nous. Les bêtes nous rappellent par leur exemple nos nécessités, nos bas besoins, nos pauvres postures. Les bêtes nous rappellent notre bête. Tandis que les fleurs nous rappellent la fine fleur de nous-même. Elles ne sont pas égoïstes. Elles rayonnent, elles exhalent un peu d’elles-mêmes, elles se répandent, elles se donnent. Et elles montent toujours droit vers la lumière.

Puis elles se nourrissent discrètement, par la racine. Elles boivent une goutte de rosée. Leur petit cadavre ne sent pas mauvais. Et elles cachent leur sexe dans leur cœur, au centre d’elles-mêmes. Elles sont de l’amour, offert dans la robe des pétales.

 

Solidarité.

 

La plus grande découverte humaine est peut-être celle de l’interdépendance des êtres, des choses mêmes, la connaissance des liens invisibles qui les unissent et qui les rendent solidaires.

Elle est récente. La notion n’en est pas encore installée dans les esprits. Car elle a été mise en lumière par la science. Les lois de la gravitation universelle nous ont appris que les astres exerçaient les uns sur les autres une attraction, que les mondes eux-mêmes « se tenaient », qu’un trouble dans la vie d’une étoile lointaine se répercutait dans les autres étoiles, que la chute d’une pierre sur Jupiter était ressentie sur notre terre.

L’étude du corps humain, récente également, tenue longtemps secrète, est venue renforcer cette notion de dépendance et de solidarité. Elle a montré qu’une cellule malade troublait l’organisme entier, que tout l’être avait la fièvre pour un point enflammé.

Et les individus dépendent les uns des autres, réagissent les uns sur les autres, comme les astres jetés dans l’infini, comme les cellules d’un organisme.

Nul de nous n’est isolé. Quoi que nous en ayons, le sort du voisin influe sur notre sort. Nous vivons d’échange. Pensées, plaisirs, labeurs, tout n’est qu’échange. De ce phénomène vital, les exemples abondent également. La contagion nous en fournit une preuve sensible. La notion en est neuve encore, comme celle de toutes les découvertes scientifiques, et si peu familière aux esprits que, dans les classes restées incultes, on ne croit pas à la contagion, on ne la craint pas, on s’y expose niaisement. Cependant, elle matérialise ces liens invisibles qui, jetés d’un être à l’autre, mènent souvent leur destinée.

Si la contagion nous montre la mutuelle dépendance des individus sous son jour néfaste, elle nous révèle aussi l’enseignement que nous devons en tirer. Chacun doit se persuader que sa santé dépend souvent de celle du voisin. Il est de l’intérêt de chacun, pour ne point attraper la fièvre typhoïde, que personne ne l’ait dans le milieu où il évolue. Souvent, la tuberculose ou la syphilis d’un riche viennent d’un pauvre. Rien ne montre mieux l’intérêt des privilégiés à combattre ces maux dont ils sont menacés. Ainsi, à travers ce symbole un peu rude, apparaît le précepte capital de la solidarité humaine : « Toutes les existences se tiennent. Chacune est influencée par l’ensemble des autres. Les soigner toutes, c’est soigner la sienne. C’est travailler à son bonheur particulier que de travailler au bonheur général. » Et, là encore, l’utilité de faire le bien prolonge l’utilité de ne pas faire le mal.

 

Certes, on pourra juger sévèrement une morale qui proclame l’intérêt pour chacun de rendre heureux autrui afin d’être heureux soi-même. Encore n’est-elle utilitaire qu’en apparence, puisqu’au fond elle entend faire jaillir l’altruisme des sources de l’égoïsme, puisqu’elle veut faire du bonheur universel la condition nécessaire du bonheur personnel. Elle est en harmonie avec notre nature, qui tend à faire de chacun de nous le centre de l’univers et qui nous anime d’abord du souci de nous-même. Et si elle fait appel à nos intérêts et à nos passions, du moins les dirige-t-elle dans la voie généreuse.

 

Les apôtres de la solidarité ne l’ont pas bornée aux lignes un peu sèches de sa définition scientifique, qui constate simplement la mutuelle dépendance des êtres. Ils l’ont revêtue d’un plus ample vêtement. Ils lui ont donné un sens social. Considérant que chaque individu profitait du labeur de la collectivité, ils entendent qu’il paye de retour cette collectivité. Puis, associant l’œuvre des morts à celle des vivants, ils déclarent que chacun de nous, bénéficiant des efforts des générations, a contracté une véritable dette envers la société. Enfin, ils réclament l’entr’aide, le concours de tous les individus à l’action commune. Ils prêchent le groupement, l’association, dont les organismes naturels donnent l’exemple et nous ont révélé les bienfaits.

Qu’on ne s’y trompe pas : l’idée de solidarité, dans ses expressions diverses, vaincra. Elle animera les évolutions futures. Elle sera la foi de demain.

 

On ne met pas assez les enfants devant cette réalité que, nés sur un sol, en un temps donné, ils doivent accepter les obligations de la vie sociale telle qu’elle est régie sur ce sol et en ce temps. De ce fait, ils ont contracté une sorte d’engagement, touchant les impôts, les charges, les lois.

C’est là du patriotisme pacifique. C’est aussi un aspect de la solidarité. Nous devons beaucoup à ceux qui nous ont précédés. Tout objet dont nous nous servons est le résultat d’une longue suite d’efforts. Nos vêtements, nos trains, notre téléphone, nous trouvons tout cela sous notre main, nous jugeons tout naturel de nous en servir. Mais tout cela nous le devons à ceux qui sont morts. Voilà ce qui rend les générations solidaires.

 

L’enfant ignore tout de cette dépendance des êtres. Il est absolu. Il n’est pas relatif. Et comme nous devons lui apprendre en quelques années ce que les hommes ont acquis en des centaines de siècles, nous devons l’initier à cette loi si féconde et si générale, bien le persuader qu’il est lié, lui qui se croit libre, à tout ce qui l’entoure.

 

On ne saisira jamais assez d’occasions, on n’inventera jamais assez d’anecdotes, pour pénétrer l’enfant de cette dépendance. Par exemple, on lui montrera que le plus insignifiant de ses gestes, en apparence, peut retentir sur une destinée voisine. Car nous sommes, à notre insu, comme l’araignée au centre de sa toile. Nos actions se prolongent au-delà de nous-mêmes, s’irradient, jettent autour de nous une trame invisible, où les autres viennent se prendre.

Oui, nos gestes ont leurs prolongements inconnus, leurs retentissements mystérieux. S’il existe une solidarité des êtres, il existe aussi une solidarité des actes. Encore un phénomène capital, qui devrait souvent fixer notre réflexion. Au moment d’arrêter une décision, si mince soit-elle, il ne faudrait pas dire, comme on nous y invite volontiers « Bah ! rien n’a d’importance ! » Non, non. Il faudrait dire : « Tout peut avoir de l’importance. » Méditant sur une grave circonstance de notre vie, nous sommes souvent tentés d’en rechercher les causes en remontant le cours du passé. Nous ne le pouvons pas. Car elle est l’aboutissement d’une suite d’événements dont beaucoup nous échappent. Elle nous apparaît suspendue à une chaîne dont bien des maillons nous sont cachés. Mais il nous arrive pourtant d’isoler, de saisir un de ces maillons. Sans lui la chaîne se fût rompue. Notre destinée a dépendu de lui. Nous l’examinons… Et nous sommes frappés de sa petitesse et de sa fragilité.

Il y a beaucoup d’associations, de mutualités, certes. Mais ce sont encore des flaques isolées, comme celles qu’on voit sur la grève à marée basse. Elles ne sont point encore unies en un flux irrésistible. Un trait montrera combien l’esprit d’association est encore nébuleux. A Paris, les locataires d’une même maison ne s’unissent jamais. Pourtant, ils représentent une association indiquée, dont tous les membres couchent et mangent sous le même toit, dans une étroite communauté de dangers, de soucis, d’intérêts. Combien leur entente unanime agirait puissamment sur le propriétaire, le gérant, le concierge… Ils pourraient, dans un autre ordre d’idées, acheter des objets d’utilité générale : une bascule pour le charbon, une balance pour les viandes et les légumes, des extincteurs d’incendie, une sonnette d’alarme. Ils pourraient même avoir une cuisine commune… Non, ils s’ignorent et ils ignorent la force que représente leur superposition.

 

Souvent les frais d’une amende dépassent de beaucoup le montant de cette amende. Des droits de timbre et d’enregistrement majorent démesurément la valeur d’une taxe. Mille excès du même ordre nous écrasent. Et personne ne proteste !

Eh bien, nous n’avons que ce que nous méritons, du moment que nous ne trouvons pas l’énergie de nous grouper, de nous compter, de nous apercevoir que nous sommes le nombre et que nous pourrions faire chaque jour de la révolution pacifique.

Car enfin, qui nous impose ces abus ? Des irresponsables, des larves de bureau, dont la force est faite de notre faiblesse. Comme nous les verrions trembler et se terrer, si nous nous dressions…

 

Visitez un domaine avec le châtelain. Écoutez-le : « J’ai bâti cette aile, planté ce fruitier, dessiné ce hall, ouvert cette route… » Mesurez l’énorme effort que cet homme a dépensé en si peu d’années…

Concevez-vous quels résultats on obtiendrait si tous ces propriétaires-là — car ils sont légion sur le sol de France — consacraient un peu de cet effort, avec la même ardeur, à la chose commune, à quelque grande entreprise d’intérêt général, comme l’aviation, le réseau routier, la suppression des taudis ? Et cela viendra quand ils s’apercevront que servir l’intérêt commun, c’est encore servir leur intérêt particulier.

 

Un exemple du bienfait du souci d’autrui, de la concession au voisin, nous est donné par le spectacle de la rue. Si chacun allait droit son chemin sans s’occuper des autres, s’il ne se rangeait pas un peu, s’il n’y mettait pas un peu du sien, ce ne seraient que collisions, algarades, horions. Nul n’avancerait. Donc, il y a avantage à ces concessions mutuelles.

 

Cependant, la foule n’a pas encore conscience de la solidarité. Une femme renoue-t-elle le cordon de son soulier dans l’escalier du métro, parmi le flot qui se rue vers la sortie ? Elle arrête ou retarde cent personnes derrière elle. Elle peut compromettre des intérêts, des satisfactions, des bonheurs. Tant d’événements sont à la merci d’une minute… Mais elle ne soupçonne pas encore que son simple geste puisse se prolonger en répercussions si nombreuses et si graves.

 

Nous ne pensons pas assez au voisin. Nous ne nous mettons pas assez à sa place. Cependant, ce petit travail de réciprocité serait toujours de notre intérêt. Ainsi, on ajourne volontiers la note d’un fournisseur, même sans nécessité. Et soi-même on souffrira de voir ajourner une rentrée attendue. Qui nous dit que ce fournisseur n’attend pas, lui aussi, sa rentrée ?

Il faut développer en nous le sens de la réciprocité.