Les mains propres
De la discussion.
Mais il faut le suivre de loin, et non point jusque dans ses excès. Il faut s’en inspirer, lui prendre ce qu’elle a de gracieux. Il ne faut pas qu’une femme, dans la rage d’être à la mode, abdique son goût personnel. Et le cas est fréquent. Telle mode avantage une femme, telle autre mode la désavantage. Va-t-elle donc les suivre aussi étroitement l’une et l’autre ? Non. Telle mode est fort coûteuse. Telle autre l’est moins. Il faudra par conséquent, avant de les suivre, consulter ses ressources. Il importe de garder, même sur ce terrain, l’esprit de réflexion, d’examen, d’harmonie, nécessaire à tous les actes de la vie.
De la discussion.
Persuadons-nous bien que les neuf dixièmes des discussions sont fondées sur des malentendus. Et parfois sur des malentendus matériels. On écoute si peu les autres… Mais c’est souvent sur les définitions qu’on s’est mal entendu. Mettez-vous bien d’accord sur la signification des mots, sur l’objet de la discussion. Et vous verrez que vous serez d’accord, ou près de l’être, sur le fond même de la question. Cette crainte du malentendu est d’ailleurs excellente en tous cas. Elle met de la prudence, de la modération, de la clarté dans la discussion. Elle fait frein.
Le malentendu ne préside pas seulement aux querelles. Il se glisse silencieusement entre deux adversaires qui s’imaginent nourrir de mutuels griefs. Ils ne s’en sont jamais expliqués. Y parviennent-ils ? L’erreur et la vindicte se dissipent en même temps.
On ne saurait trop mettre les enfants en garde contre cet incessant danger. Il est même peut-être plus général encore qu’on ne pense. Deux êtres, animés du désir de s’ouvrir l’un à l’autre, de se pénétrer, ne se comprennent jamais complètement. L’un et l’autre ne donnent point aux mots le même sens. Chacun sert et suit sa pensée. Il semble que les langages humains soient encore des instruments imparfaits de compréhension. La vie n’est peut-être qu’un long malentendu.
Il faut apporter dans la discussion une large tolérance. On n’y peut parvenir qu’à la condition d’être animé de l’esprit d’examen, c’est-à-dire de l’esprit de science. En effet, ses doctrines sont sans cesse perfectibles, sujettes à révision. Elles sont fondées sur l’hypothèse, à la merci d’une découverte nouvelle. Elles ont un caractère transitoire. Ce ne sont que des travaux d’approche, des étapes vers le vrai. Aussi leurs adeptes, si passionnément qu’ils y soient attachés, ne les affirment-ils jamais avec une lourde assurance. Ils ménagent un adversaire dont ils respectent la sincérité et dont ils craignent de froisser les convictions. Car ils admettent qu’on en puisse avoir d’autres que les leurs.
Au contraire, un esprit de dogme et de passé n’imagine pas qu’on puisse avoir un autre avis que le sien. L’excellence de ses opinions lui apparaît évidente. Parlant de sa cause, de ses journaux, de son patriotisme, il dit : « la bonne cause, la bonne presse, de bons français. » Il a le monopole de ce qui est bon. Il en tient brevet. Sa croyance est si absolue qu’il se défend d’y réfléchir, car réfléchir c’est discuter avec soi-même. Ses principes lui apparaissent si parfaits qu’il les expose avec une impassible puissance, sans soupçonner qu’on puisse penser autrement. Quand il laisse tomber la vérité — sa vérité — de ses lèvres, il ne conçoit pas qu’il puisse blesser quelqu’un. Ainsi écrase-t-on avec sérénité le pied du voisin, justement parce qu’on ignorait qu’il fût là. Force apparente, réelle faiblesse.
Assurons-nous donc cette discrète supériorité dans la discussion, que donne seul l’esprit d’examen.
Avant de formuler une opinion, dites : « Je trouve que… » Ou bien débutez par : « A mon avis… » Cela vous fait sourire, cela n’a l’air de rien. Cela semble une simple forme de langage. Et pourtant cela suffit pour plier l’esprit à la tolérance ; pour lui représenter, chaque fois, qu’il s’agit d’une opinion personnelle et que d’autres peuvent penser autrement.