Les mains propres
Chapitre III: La Vie
CHAPITRE III
LA VIE
La vie en souplesse. — La vie est complexe. — La vie est précaire. — L’inutile
tristesse. — L’harmonie dans la vie. — Le plan du réel.
La vie en souplesse.
Le e XIX siècle fut le siècle de la vitesse. Tous ses progrès sont des progrès de vitesse. On voyage plus vite, on correspond plus vite, on « portraitise » plus vite. Locomotion, télégraphie, photographie, ce sont des progrès de vitesse. On tend partout vers l’instantané. Je crois qu’après avoir progressé en vitesse, on progressera en souplesse. J’entends par là que la vie, après être devenue plus rapide, deviendra plus plastique. Ce sera — pour qui a foi dans le progrès et pour qui en voit les signes dans ces changements — la prochaine amélioration humaine.
Si l’on admet que l’enfant recommence l’humanité, en parcourt toutes les étapes, on s’aperçoit que nous progressons en souplesse. En effet, l’enfant manque d’abord de souplesse. Pour atteindre un but, il fait un mouvement démesuré, il déploie une trop grande énergie. Il commence par s’envoyer la cuiller dans l’œil pour atteindre sa bouche. C’est peu à peu qu’il calcule son geste et son effort pour obtenir le résultat avec la moindre dépense, une souple facilité.
Il en est de même dans le début d’un exercice physique, tel que l’escrime. D’abord, on se roidit, on se fatigue. Et c’est peu à peu qu’on gagne en harmonieuse souplesse ce qu’on épargne en force maladroite.
En ces matières, l’éducation tend donc à développer le moindre effort pour atteindre le but. Ainsi, le ruisseau, pour descendre de la montagne à la plaine, se trace le chemin le plus court. Ainsi le courant électrique suit la ligne de moindre résistance. Mais il ne faut pas considérer cette recherche du moindre effort comme un encouragement à la paresse ! Loin de là. Il s’agit du « moindre effort pour un résultat déterminé ». Il s’agit de la meilleure utilisation, du meilleur rendement. C’est encore le triomphe de l’élégance et de la souplesse.
Un symptôme — qui est en même temps un symbole — de cette tendance à l’assouplissement de la vie : le train était obligé de suivre sa voie ; puis l’auto s’affranchit du rail et peut, à la même vitesse, suivre son caprice au long des routes ; enfin l’aéroplane s’évade de la terre même, il a tout l’espace pour sa fantaisie.
L’idée de souplesse s’appliquera aux usages trop rigides, à ceux qu’on suit uniquement « parce que cela se fait ». On les brisera, dans le sens où l’on brise une chaussure trop étroite pour l’assouplir et l’adapter à son pied.
Elle s’appliquera aux habitudes qui, si elles nous aident parfois, souvent nous ankylosent.
Elle s’appliquera aux règles de la vie usuelle, qui ont souvent quelque chose d’automatique, d’inutilement dur. Par exemple, on se déplacera vers des villégiatures, non pas une seule fois par an comme on en avait coutume au temps des voyages difficiles, mais plusieurs fois, selon les loisirs, selon la couleur du ciel, selon les opportunités. Et déjà cette tendance se dessine. On s’échappe de la ville à diverses vacances. On va et on vient. On étend les congés des enfants, sans nuire à leurs études. Il y a plus d’aisance dans le jeu de la vie.
Il faut assouplir les règles de la vie ménagère. Elles sont trop rigides. Ainsi, quand elle « fait » une chambre, la servante ouvre la fenêtre aussi largement tous les jours. Il faudrait nuancer, ouvrir plus ou moins selon que le temps est humide ou sec, que le vent est plus ou moins violent.
Déjà, pour le vêtement masculin, nous avons suivi cette loi de l’assouplissement. Ce n’est plus la gaine étroite, l’armure rigide qui s’imposaient à nos ancêtres. Aisé, flottant, il se plie, s’adapte à notre forme, « sur mesure ».
Pourquoi ne pas suivre cette tendance dans toutes les directions de la vie pratique ?
Il faut aussi composer avec soi-même, ne pas s’imposer inutilement une roide discipline, mais au contraire tirer de soi, de son organisme, le meilleur profit. Ainsi, a-t-on sommeil le matin ? Est-on, comme on dit, « du soir » ? Il ne faut pas lutter, et souffrir vainement toute sa vie. Il faut transporter au soir la besogne qu’on aurait voulu faire le matin. Il faut adapter au mieux son labeur aux besoins de son être physique.
Ainsi, dans les bureaux, les ateliers, ne devrait-on pas essayer, même avec des grossières approximations, de se guider sur le
soleil, pour commencer le travail [1] .
[1] Écrit en 1913.
De l’hiver à l’été, il y a quatre heures de différence, quant au lever du soleil. On devrait commencer la journée beaucoup plus tard en hiver, beaucoup plus tôt en été, afin de travailler moins à la lumière artificielle et de mieux profiter du jour.
Salaires, emploi du temps, pourraient être modifiés de façon que ni la production ni les gains ne soient, au total, troublés par ces changements saisonniers.