Les mains propres
L’héritage du passé.
Et à son tour, le moulin à eau est devenu le vieux moulin poétique. C’est le temps qui embellit tout.
Il en est des choses comme des actrices : on ne les trouve belles que lorsqu’elles ne sont plus toutes jeunes. Pour que nous apparaisse la beauté d’un objet nouveau, il faut du temps. Quand nos ancêtres sculptaient des cathédrales, ils n’en savaient pas toute la beauté. Il a fallu des siècles pour dégager leur sévère splendeur. Il a fallu l’éducation des yeux, le consentement des générations. A peine nos enfants commencent-ils à goûter la beauté d’une locomotive. Et nous qui donnons notre admiration aux travaux romains, nous la refusons encore à ces grands viaducs, à ces audacieuses et légères dentelles d’acier jetées en écharpe sur la gorge des montagnes.
Soyons fiers du présent. Quelle joie, quel orgueil d’avoir assisté à l’éclosion de tant de découvertes ! Plaignons ceux que l’orientation de leur esprit a détournés de goûter ces splendides, ces poétiques délices des grands horizons de science, l’air et la mer pénétrés, l’univers dévoilé, la cellule violée, l’atome grandi, la terre réduite.
L’héritage du passé.
Il serait parfaitement injuste de croire qu’on répudie tout le passé parce qu’on aime la vie moderne. On peut avoir tout ensemble le culte du souvenir et de l’avenir. On peut être épris des grandes découvertes scientifiques, en sentir l’ardente poésie, et s’attacher passionnément aux vestiges émouvants ou gracieux des époques disparues.
Nous ne sommes pas les ennemis de tout le passé. Nous voudrions garder tout ce qu’il eut d’aimable et n’abolir que ce qu’il eut de nuisible. Nous voudrions n’accepter son héritage que sous bénéfice d’inventaire, le soumettre à l’examen. Il faut trier le passé, et non pas le tuer.
On peut être remué jusqu’aux larmes par une antique maison, un bibelot vénérable, une coutume touchante, une vieille chanson, se passionner pour les annales de sa famille, pour les lieux où elle a vécu, être rassuré, satisfait de sentir au-dessous de soi des racines profondes, sans pour cela tout admirer du passé, aveuglément, en bloc, sans pour cela respecter les superstitions, les cruautés, l’ignorance, sous couleur qu’elles nous ont été léguées par les ancêtres !
Par exemple, est-il rien de plus charmant, de plus justifié, que le costume régional ? Il résulte du climat. Il est, comme la flore, le produit du sol et le reflet du ciel. Loin de le laisser disparaître, ne devrait-on pas s’efforcer de le ressusciter ?
Nous voulons également ramener les belles ruines à la lumière du jour, célébrer ainsi la durée dans ses plus nobles monuments.
Nous voulons que survivent les touchants usages, les vieilles fêtes locales, les jolies traditions. Nous voulons que refleurisse sans cesse cette guirlande légère qui court au long des âges.
Mais nous entendons alléger la chaîne pesante des préjugés qui nous rive aux erreurs du passé.
Car ces préjugés, ces traditions, ces usages, sont oppressifs. Tous exigent qu’on leur obéisse, et qu’on les suive.
Il importe donc de les examiner avant de les suivre et de ne leur obéir que s’ils apparaissent dignes d’être obéis.
Il faut rigoureusement leur demander leur origine, leurs papiers, leur justification. Ah ! c’est un jeu curieux, que d’observer ainsi toutes les coutumes, toutes les « convenances », d’un regard neuf, d’un esprit affranchi. On en voit dont éclate l’illogisme cruel. Ainsi, une société qui exalte la repopulation et qui devrait par conséquent honorer la maternité sous toutes ses formes, écrase sous la honte la fille-mère. Ailleurs, cet illogisme apparaît surtout grotesque. Voici un trait que j’en ai cité souvent. Un homme découvre la photo de sa femme enlacée à pleins bras par un galant. Altéré de sang, il fonce sur la coupable, qui reconnaît en souriant l’épreuve : c’est l’instantané d’un tour de valse, dans une garden-party. Aussitôt le mari s’écroule. Il tuait le couple immobile. Il demande pardon au couple mobile.
Sous ce jour cru, tout aspect de la vie devient un sujet d’étonnement. S’agit-il d’un repas ? Tout fait question. Pourquoi les hommes ont-ils choisi comme tenue de gala précisément celle des domestiques ? Comment tolérons-nous que des êtres, qui nous sont semblables, se tiennent debout derrière nous, nous présentant des plats, nous versant à boire ? Comment poussons-nous l’inconscience jusqu’à parler devant eux comme s’ils n’existaient pas ? Comment les femmes osent-elles s’accrocher des bijoux un peu partout, pour une courte jouissance d’ostentation et de coquetterie, quand chacun de ces grains de pierre ferait la fortune d’une humble famille, quand un rang de perles représente un collier de bonheurs ? Qui règla l’ordre des préséances ? Pourquoi place-t-on très haut certaines professions et en tient-on d’autres en petite estime ? Quelles lois mystérieuses dressèrent la hiérarchie des métiers ? On exalte le chirurgien, on méprise un peu le dentiste. Pourtant tous deux ne font que curer des parties différentes de l’individu…
Le spectacle de la rue n’est pas moins riche en surprises pour peu qu’on se soit un instant dépouillé de ses préjugés, qu’on l’examine avec un esprit tout neuf, mis à nu. On s’étonne alors que les passants s’étreignent les mains pour marquer ou feindre de la sympathie, qu’ils se découvrent le crâne pour témoigner de la déférence. Les modes deviennent des motifs d’hilarité : se parer de la dépouille des oiseaux ou des animaux à fourrure, se comprimer à la taille des organes vitaux, tour à tour s’anéantir ou s’exagérer la poitrine, l’abdomen et les hanches, tout apparaît follement jovial. Les costumes d’exception deviennent comiques. On s’aperçoit que le même bicorne coiffe la tête du général, du garçon de recettes, du polytechnicien et du gardien de musée. Pourquoi le militaire et le garçon boucher sont-ils seuls à porter au côté l’instrument de leur profession, l’un le sabre et l’autre la pierre à affûter ? On reste stupéfait de la vénération qui s’attache aux emblèmes honorifiques. Pourquoi des hommes inspirent-ils plus de respect en s’enveloppant les jambes dans l’unique fourreau d’une robe que dans les deux fourreaux d’un pantalon ? Passe-t-il un enterrement ? Stupeur nouvelle. Bien qu’ils aient l’horreur et l’effroi de la mort, les hommes la saluent comme une amie et les femmes l’honorent du même signe que leur dieu. Tous tolèrent, bien qu’ils cherchent à l’écarter de leur pensée, qu’elle s’impose en spectacle, conduite par un cocher à silhouette de polichinelle, entourée de déguisés macabres, suivie d’une foule où tout choque, la douleur vraie qui s’exhibe, et l’indifférence qui se masque mal.
Ainsi, qu’on lise un journal, un livre, ou qu’on observe la vie de ce regard dépouillé, nos mœurs ne cessent pas de surprendre. Leurs lois apparaissent incohérentes, mettant ici de la honte sur une maladie, là de la gloire sur le massacre, parfois aussi injuste dans leurs pudeurs que dans leurs enthousiasmes, dans leurs sévérités que dans leurs indulgences, dans le choix de leurs victimes innocentes que dans celui de leurs héros malfaisants.
C’est pourquoi un rigoureux examen s’impose, devant l’amas des coutumes, énorme bric-à-brac hérité d’un passé proche ou lointain, où se côtoient l’excellent et le pire, le robuste et le vermoulu, le grotesque et le charmant. Autant il importe de conserver, de consolider les bons usages, autant il est juste de travailler à détruire les mauvais.
Il en est des habitudes comme des traditions. Il ne faut leur obéir qu’après les avoir examinées. Elles servent en nous l’instinct du moindre effort. Ce sont des lignes de moindre résistance que notre esprit suit volontiers, comme l’eau qui descend au flanc des vallées suit les pentes les plus rapides.
Mais il y a deux sortes d’habitudes. La bonne habitude, c’est celle qui simplifie notre vie, en nous facilitant des actes nécessaires mais peu intéressants. Ainsi, pour tous les gestes de la toilette, le rangement d’objets dont nous usons pareillement chaque jour, l’habitude est excellente. Elle nous dispense de réfléchir, de chercher, elle nous épargne du temps, dans des besognes qui ne sont vraiment dignes ni de réflexion, ni de recherches.
Qui ne connaît la mauvaise habitude, l’ineffaçable pli de l’esprit, né de la répétition d’un acte que nous ne pouvons plus nous empêcher d’accomplir, même en nous en représentant le ridicule ou la nocivité ? Il faut la briser impitoyablement, car elle nous enlève sans profit le contrôle de nous-même et nous ravale au rang de la brute.
Si l’on réfléchissait avant d’agir… La face du monde changerait. Rien ne serait perdu, mais tout serait nouveau. On condamne, on exécute, au nom de l’usage, sans voir plus loin. Ah ! évidemment, cette règle est simple et commode. Ne rien discuter, épouser les idées reçues, respecter toutes les traditions, agir comme les autres, s’habiller comme les autres, penser comme les autres… Oui, c’est une ligne de vie qu’on serait tenté de suivre. D’autant qu’en dehors de cette voie, on tâtonne, sans guide et sous les coups. Mais c’est justement parce que cette morale est oppressive et cruelle, impitoyable, qu’on ne peut pas s’y soumettre sans lâcheté. Et puis, on ne peut plus la respecter dès qu’on l’examine.
En abordant les traditions et les usages avec circonspection, en examinant à la lumière de la raison cette floraison poussée sur la couche du passé, où le bon et le mauvais s’entremêlent, nous faisons acte de progrès. Car, en obéissant à toutes les coutumes, par simple esprit d’imitation, parce que « cela se fait », pour « faire comme tout le monde », nous nous rapprochons de la bête qui, guidée par l’instinct, accomplit toujours la même tâche avec les mêmes gestes, sans y réfléchir.
Cet instinct d’imitation, ce souci de « faire comme les autres, d’être comme les autres », sont tout-puissants. Ils n’en sont pas plus respectables. Dans une assemblée bien éduquée, il ferait beau voir que tous les individus ne fussent pas habillés de la même façon ! Avoir la même tenue que les autres… mais c’est un besoin profond. Quand un convive en redingote tombe, dans un dîner, parmi des habits noirs, pourquoi son vêtement lui pèse-t-il cent mille kilos sur les épaules, pourquoi est-il empoisonné au point de vouloir reprendre la porte ? Ce n’est pas par vanité, car même si son costume était plus fastueux que les autres, il éprouverait la même gêne. Ce qui l’oppresse, c’est que ce costume soit différent des autres. C’est un instinct si violent qu’il en est agressif. Si quelqu’un se promenait dans la rue en violet, couleur discrète mais inaccoutumée, il irait sous les rires et bientôt sous les huées. Pourtant il ne nuirait à personne, il ne choquerait aucun sentiment vraiment respectable. Mais il faut être comme les autres et faire comme les autres. Nous sommes encore des êtres d’habitude, comme ces insectes qui tuent celui d’entre eux qui, pour une cause quelconque, a cessé de leur ressembler. Nous les imitons presque. La foule a houspillé, frappé des malheureuses qui essayaient de lancer à la ville la mode, pourtant discrète et commode, de la jupe-culotte adoptée à bicyclette.
Il y a aussi, dans le respect des usages, un grand souci du qu’en dira-t-on, souci qui n’est ni très noble, ni très courageux.
Il y a enfin, dans ce respect aveugle, une grande paresse morale. Balzac dit d’un de ses personnages : « Les institutions pensaient pour lui ». Le contrôle et la critique des usages exigent en effet un effort continu.
Est-ce à dire qu’il faille s’en affranchir a priori ? Mille fois non. Encore une fois, il y a des traditions excellentes dans le legs du passé. L’important est de les discerner.
Certes, on est sans cesse obligé de faire des concessions au milieu où l’on vit. Pour rester avec ses semblables, il faut adopter la plupart de leurs conventions. Un homme à qui la langue française déplairait serait obligé de la parler en France pour se faire comprendre. Il doit obéir à la loi, aux autorités. S’il refuse l’impôt, on le vend. S’il résiste à un agent, on l’empoigne. S’il insiste, on l’esquinte. Et il n’a même pas la faculté de se retirer dans une île sauvage, car les naturels le mettraient à la broche, sous couleur, précisément, qu’il n’a pas leurs coutumes.
Il y aurait d’ailleurs un grave danger à mépriser ouvertement tous les usages reçus. On ne peut pas — à moins d’être un apôtre — vivre hors du temps et du milieu où l’on est né. A anticiper trop, on s’amoindrit inutilement, on se nuit. Et on a rarement le droit de se nuire.
Il y a des concessions nécessaires. Rien n’était plus stupide que le duel, où l’offensé pouvait se faire percer la peau par un offenseur plus habile ou plus heureux. Et cependant, celui qui refusait le duel, au nom de ses principes, se diminuait socialement, puisque sa conviction pouvait être prise pour de la crainte.
Il en est de même du mari qui se sait trompé. Il peut, intérieurement, admettre cette situation ; mais, face au monde, il se ridiculise.
De là encore, la nécessité de cacher une liaison qui, sans léser personne, heurte les préjugés… Car, en l’affichant, on risquerait de nuire à cette union même, à ceux qui l’ont contractée.
Ainsi il y a de durs compromis entre le besoin d’adapter ses actes à ses doctrines et l’impossibilité d’échapper à son époque. On n’agit pas toujours comme on pense.
Mais on peut toujours travailler à détruire pour les générations suivantes les préjugés dont on est contraint de porter le joug.
Dans cette sorte de défiance consciente contre les préjugés et traditions, on aura souvent à lutter contre le « vieil homme », c’est-à-dire celui qui garde en nous tous les instincts ataviques que nous roulons dans notre sang. C’est l’ancestral, le barbare, le féodal. Il a des réveils, des élans, et des impulsions réprouvés par l’homme de raison qui s’est peu à peu développé en nous. D’où des conflits fréquents… Il faut terrasser le vieil homme.
Nous sommes comme ces insectes qui ont des antennes et un lourd arrière-train. Nous avons des antennes qui tâtent l’avenir et nous sommes retenus dans notre marche par un arrière-train lourd des préjugés du passé.
Élevés dans l’esprit d’examen, les enfants s’exposent à ce que, plus tard, parvenus à l’âge adulte, on les accuse de vouloir tout détruire. Il serait profondément injuste de confondre l’esprit critique et l’esprit destructeur. Il est bien entendu qu’on ne peut enlever une pierre de l’édifice des mœurs sans en tenir une autre prête à lui être substituée. Toute convenance dont on croit devoir s’affranchir au nom de l’intelligence de la vie doit être remplacée par une règle meilleure.
S’il me semble juste et bon de soumettre à l’examen les traditions, les convenances, les préjugés, les habitudes, il ne s’ensuit pas qu’il faille faire fi de la règle et de l’ordre. Ce sont des directrices nécessaires à la vie de la société comme à celle de l’individu. La marche de l’univers est l’exemple parfait, le chef-d’œuvre de l’ordre. C’est une des conséquences de la loi d’équilibre à qui tout obéit. Et la règle facilite l’existence. C’est un guide, une rampe d’appui. Mais elle aussi, il faut l’examiner avant de la suivre. Elle peut être caduque, vermoulue. Elle peut nous entraîner dans des détours inutiles.
Mettons donc de l’ordre dans notre vie, mais un ordre consenti, dont nous aurons mis nous-mêmes les lois en harmonie avec le bon sens et les exigences du milieu. Donnons-nous des règles, mais des règles vérifiées, que nous aurons soumises à ce même travail de mise au point.