Les mains propres

Michel Corday · Chapitre 24 sur 42

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Les mains propres

L’idée de Patrie[2].

De deux accusés, elle relâche celui qu’elle croit fou, elle garde celui qu’elle croit lucide. Comme s’ils n’étaient pas également dangereux !

Ainsi ses arrêts sont incohérents et contradictoires. Pourquoi ? Parce qu’elle est bâtie sur des ruines, avec des ruines. Elle est romaine, napoléonienne, chrétienne. Elle n’est pas humaine.

Au nom de quel idéal sévit-elle ? La peine qu’elle applique, est-ce l’expiation, le châtiment dans le sens religieux du mot ? Est-ce un effet de la loi du talion ? Est-ce, au point de vue social, une dette ? Est-ce un exemple ? Il y a de tout cela dans sa subtile barbarie. Sa toge est un habit d’arlequin.

Souhaitons une refonte totale des Codes. Certes, une collectivité doit se défendre. Mais à la façon dont se défend un organisme. Or, la nature ne punit pas la cellule dangereuse. Elle l’empêche de nuire.

Tel sera l’unique point de vue de la justice prochaine. Elle sera d’abord préventive. Elle cherchera à éviter l’éclosion puis le développement de la mauvaise cellule. Et quand elle n’aura pas pu éviter le mal, elle ne se demandera pas dans quelle mesure l’accusé est coupable, elle se demandera dans quelle mesure il est nuisible.

 

L’idée de Patrie [2] .

 

[2] Les notes qui composent cet Essai ont été réunies

de 1903 à 1914. Celles qui concernent l’idée de Patrie datent du printemps 1914. Je n’ai rien à y changer. J’aurais trop à y ajouter.

On devrait pouvoir discuter du patriotisme sans être accusé d’en affaiblir le sentiment ou de se dérober à ses charges. Hélas ! Il n’en est rien. Défense de l’examiner, défense d’y réfléchir. Dès qu’on le conçoit autrement que ses prêtres farouches, on est le lâche, on est le traître. Je ne sais pas de plus odieuse, ni de plus stupide injustice.

Le premier grief que l’on puisse faire au patriotisme, c’est de se présenter comme immuable. Au contraire, il se transforme, il s’élargit sans cesse. Pourquoi masquer son caractère transitoire, au lieu de montrer son évolution, d’en pénétrer les esprits et, par là même, de la préparer, de la hâter ?

Comment nier cette métamorphose continuelle ? L’idée de patrie… Mais elle naît du jour où l’homme fixe sa tente, habite une caverne. Et elle aboutit aujourd’hui à ces immenses États-Unis d’Amérique qui sont dix-sept fois plus vastes que la France.

Mais cette France elle-même n’est qu’un patient agglomérat de parcelles d’abord ennemies. Elle est un exemple de cet accroissement successif, indéfini. Le chaud langage du patriotisme appelle la France la tunique sans couture. Au contraire, elle n’est faite que de pièces cousues. Au moment où ces lignes sont écrites, beaucoup de gens vivent encore qui ont vu l’annexion de la Savoie et du Comté de Nice. La Lorraine et l’Alsace devinrent françaises sous Louis XIV et la première Révolution.

Il fut un temps où l’Austrasie et la Neustrie s’étendaient sur notre territoire actuel. Elles se détestaient. Elles étaient en guerre continuelle. Et, sans doute, le papa neustrien disait à son petit garçon : « La Neustrie, c’est la tunique sans couture. Il faut aimer la Neustrie. Il ne faut aimer que la Neustrie. Il faut détester l’Austrasie. C’est l’ennemie héréditaire ». Et puis, un jour, la Neustrie et l’Austrasie, cela s’est appelé la France…

Dans un autre temps, notre sol était morcelé en fiefs féodaux, dont les seigneurs luttaient sans cesse les uns contre les autres. Et j’imagine encore les langages si différents que tenaient peut-être à leurs enfants les gardiens de deux forteresses rivales. L’un d’eux disait : « On se battra toujours de château à château. En face, c’est l’ennemi éternel. Dressons le pont-levis. » Et l’autre : « On ne se battra peut-être pas toujours de château à château. Notre voisin ne sera peut-être pas toujours notre ennemi. En y pensant, préparons ce temps-là. Hélas ! Il n’est pas encore venu. Dressons le pont-levis ».

Des deux, quel était le sage ? A qui le temps donna-t-il raison ? On vit en paix entre voisins de campagne, entre communes, entre provinces. Qui peut prétendre qu’on ne vivra pas en paix entre nations ? Et cependant ces deux gardiens dressaient l’un et l’autre le pont-levis. On peut, en effet, croire et travailler à un avenir amélioré sans se dérober aux nécessités présentes, quoi qu’en prétendent les patriotes de carrière. On ne saurait trop y insister. Ainsi, puisqu’il y a des malfaiteurs, il serait fou de supprimer la police. Mais on doit néanmoins tenter de diminuer le nombre de ces malfaiteurs — par l’éducation, la lutte contre les grands maux populaires — afin de parvenir à réduire la police. De même, il serait fou de supprimer l’armée, puisqu’il y a encore des nations fondées sur la force. Mais ne doit-on pas essayer de modifier l’état d’esprit de ces nations, de les éclairer sur elles-mêmes, afin d’arriver à réduire les armées ?

Contre cette notion d’une patrie toujours plus vaste, sans cesse élargie, on peut dresser deux objections principales. La première est tirée de l’histoire. Des empires sont nés, ont grandi, sont parvenus à un développement limité, puis ils ont disparu. Leur exemple semble donc démentir cette tendance à un élargissement continu, indéfini, puisque, parvenus à leur taille, à leur accroissement final, ces empires ont achevé leur histoire, furent rayés de la carte du monde, au lieu de se fondre dans une plus vaste agglomération. Mais l’idée de patrie n’échappe pas à la loi de transformation universelle qui, partant de l’embryon, tend sans cesse vers des organismes plus complets. Or, cette loi procède par essais successifs. Les empires dont l’histoire a gardé la trace furent des ébauches successives de patries. Chacun a profité de l’héritage du passé, a laissé son apport, a marqué un pas en avant. Les États qui nous ont précédés étaient des organismes plus imparfaits que ceux que nous réalisons aujourd’hui. Ainsi, leurs divers éléments n’étaient pas réunis par le réseau des liens rapides, des communications instantanées que nous possédons actuellement. De même, dans l’échelle ascendante des êtres, c’est le système nerveux qui va se perfectionnant. Nous ne sommes qu’un moment de le cohésion humaine.

Seconde objection : seuls les hommes qui parlent une même langue s’unissent sous un même drapeau. C’est le signe de ralliement, le trait de race. Cette nécessité s’oppose donc à l’agglomération d’États dont les langages sont différents. Il serait facile de répondre que nombre de Bretons et de Provençaux ne parlent pas le français et le désapprennent même après le régiment. Mais il y a mieux. Il existe un État dont les citoyens, unis par un même idéal, poussent très haut le sentiment patriotique, et qu’on cite souvent en exemple de démocratie organisée. Cependant, groupés en régions, ils parlent trois langues : le français, l’allemand, l’italien. C’est la Suisse, qui apparaît comme le modèle réduit des confédérations futures.

Après avoir fait grief au patriotisme de se présenter comme immuable, on doit lui reprocher d’être uniquement guerrier. Il est singulier qu’entre les individus d’une même nation l’instinct de solidarité ne soit encore vraiment invoqué, cultivé, que face à l’ennemi possible. Le drapeau, signe de ralliement, est un emblème belliqueux. Dès qu’il devient pacifique, on ne le salue plus.

Une guerre éventuelle ne devrait pas être l’unique occasion, pour les gens d’un même pays, de se serrer les uns contre les autres, de communier dans l’enthousiasme, de s’entr’aider, d’ajouter leurs efforts, de coordonner leurs élans généreux. Il y en a mille autres, des occasions de fraternelle générosité. On imagine une nation dont les citoyens diraient : « Unissons-nous pour que la patrie soit forte, mais aussi pour qu’elle soit belle, aimable, brillante, pour qu’elle n’ait plus ces plaies abominables qui la rongent : la misère, la sottise, l’injustice, l’alcoolisme ».

Non. Un peuple ne vibre à l’unisson que sous la menace étrangère. Il ne s’excite que contre le voisin. Il ne se tourne que vers la frontière. Il voit le péril extérieur. Il ignore les ennemis intérieurs. Il n’y a pas encore de patriotisme pacifique, de patriotisme productif. On ne conçoit pas encore que les savants soient des patriotes au même titre que des officiers. C’est très beau de mourir pour sa patrie, mais il faudrait aussi vivre pour elle. Que fût-il advenu de toutes les découvertes, si les inventeurs n’avaient pas affronté le lent martyre de leurs efforts et de leurs déceptions ?

Imagine-t-on un propriétaire qui mettrait toute son ardeur à défendre son domaine contre les voisins et qui ne garderait rien de son activité pour le parer et l’enrichir ? C’est ainsi que vivait le seigneur féodal. Dans son château-fort, nul bien être, nul agrément. Tout y était sacrifié à la crainte de l’envahisseur. Ce n’était que fossés, murailles, travaux de défense et de guet. Les châteaux ne commencèrent à s’embellir que lorsqu’ils cessèrent de se fortifier. Entre elles, les nations en sont au moyen âge.

Ce caractère uniquement guerrier du patriotisme est si marqué qu’il existe d’admirables sociétés pour les blessés militaires, fonctionnant fébrilement à vide, ou s’entraînant, se faisant la main dans les expéditions coloniales. Mais il n’y en a pas d’équivalentes pour les blessés civils, bien que l’usine et le taudis soient des champs de bataille quotidiens.

Ce patriotisme, tout en carapace, pointes en dehors, sans chair intérieure, se hérisse uniquement contre les périls de l’heure. Étant guerrier, il étouffe le patriotisme pacifique. Voilà son grand méfait. Il rugit si l’on murmure que ces périls pourraient cesser d’exister. Pourtant il suffirait que les peuples menacés par la guerre ne voulussent pas la guerre, que leur volonté unanime fût vraiment la résultante de toutes les volontés. Mais le patriotisme ne veut rien entendre. Il stigmatise des mots les plus avilissants ceux qui souhaitent de préparer un tel état d’esprit. Il prédit la guerre. Il l’appelle presque.

La preuve ? Qu’une guerre lointaine éclate — expédition coloniale ou lutte entre demi-civilisés — ce patriotisme se tourne en ricanant vers les pacifistes. Il triomphe. Il l’avait bien dit, qu’il y aurait toujours des guerres.

Il nous dit encore : « Les barbares vont couler sur nous comme aux premiers siècles. Leurs hordes sont à nos portes. » Hélas ! c’est possible : il y a des patriotes enflammés dans tous les pays. Il est possible que les changements récents survenus dans l’organisme européen n’aient pas encore eu le temps de faire sentir leurs effets bienfaisants, de triompher de la folie guerrière. Car il existe des internationalismes partiels, dont des congrès fréquents sont les signes trop inaperçus. En particulier, un internationalisme financier, d’une sensibilité extrême, d’une puissance incalculable, et qui préside peut-être à nos destinées. Le réseau des communications intenses et rapides, tendu sur les États, est tout neuf. Le chemin de fer a soixante-dix ans, le téléphone quarante ans, l’auto vingt ans, la sans-fil et l’aviation dix ans. Tout cela tient dans la durée d’une vie humaine. Comment prétendre, en un si court laps de temps, mesurer les effets de ces modifications profondes dans la vie de relation ?

Il faut l’avouer. Ce patriotisme qui n’a qu’enthousiasme pour les travaux de la guerre et que sarcasmes pour les travaux de la paix, ce patriotisme est servi par l’âme populaire, si routinière, si lente à se réaliser, à prendre conscience d’elle-même. Au e XX siècle, on parle de la guerre avec la même résignation, le même fatalisme, que de la mort. Il semble que ce soient deux fléaux également inévitables. Au cinéma, des femmes du peuple, regardant défiler des scènes abominables d’une récente guerre orientale, disaient, les doigts au creux de la joue : « Quelle horreur ! » D’autres fermaient les yeux. Et ces mêmes foules, des deux côtés de la frontière, ne se disent pas encore : « Pourtant, si nous ne voulions pas nous tuer ? »

Cette résignation à la barbarie de la guerre apparaît encore plus surprenante quand on la compare à la mentalité générale. Nul doute que les mœurs ne soient moins rudes que dans le passé. Nous ne constatons pas leurs progrès, mais ils sont réels. Et le contraste est éclatant entre ces mœurs adoucies, policées, et l’indulgence résignée pour la férocité guerrière. Quand un mineur ou un puisatier est enseveli sous un éboulement, toute la nation frémit pour cette vie humaine. On suit avec angoisse dans les journaux les progrès des travaux de sauvetage. Le retirera-t-on mort ou vivant ? Et puis, que quarante mille hommes périssent en un jour de bataille, on ne s’émouvra pas. On lira sans révolte : « L’artillerie a fait merveille… » Quand, en pleine paix, l’équipage d’un sous-marin ou d’un cuirassé périt dans une catastrophe, c’est un deuil national. Les pauvres gens, comme on les plaint ! On pleure, on enquête. Mais on ne se dit pas que dans une seule rencontre, il en périrait cent fois, mille fois davantage ! Ce carnage belliqueux, on l’admet, on l’accepte — d’avance. On ne fait pas tout ce qui est moralement possible pour l’éviter. Ce contraste n’est-il pas frappant ?

Supposez deux villas voisines, à la campagne. L’un des propriétaires s’arme jusqu’au toit. Un jour, il massacre tous ses voisins. Lui-même a perdu dans la bagarre quelques-uns des siens. Quel tolle si les juges proclamaient : « Les droits qu’il a si chèrement acquis à la conquête sont sacrés. La propriété voisine lui appartient ». C’est cependant le langage que tient, d’un consentement unanime, la diplomatie autour des belligérants, la lutte terminée. Il y a une grâce d’État pour les choses de la guerre.

Pourtant, on devrait cesser de se résigner dès qu’on examine les misérables causes d’une guerre. Faut-il parler de ses causes apparentes ; minuscule incident, prétentions diplomatiques ? Elles sont d’un comique sinistre, tant elles sont follement démesurées avec les indicibles ravages qu’elles vont déchaîner. Derrière ces raisons de paravent, s’abritent les vrais appétits. Mais qu’il s’agisse d’un trône à consolider, d’une diversion à des troubles intérieurs, de grosses convoitises de territoire ou d’argent, qu’importe ? Rien de tout cela n’intéresse le bonheur des deux peuples qu’on va jeter l’un sur l’autre.

Et enfin, derrière ces mobiles apparents ou réels, il y a les agissements profonds, ceux qui ont rendu la guerre possible, en la déclarant inévitable. Il y a une certaine presse qui travaille les masses de ses ferments actifs et dont les meneurs obéissent tour à tour — ou tous ensemble — au chauvinisme, à la folie des grandeurs, aux tentations de la Bourse, aux appétits métallurgistes, au désir de flatter les primitifs instincts de leur clientèle. Et si l’atroce conflit éclate, qui retardera de plusieurs siècles la civilisation terrestre, on retrouvera peut-être, parmi les artisans inconscients de l’œuvre abominable, quelques hommes au pouvoir qui, croyant servir leur ambition et peut-être même leur pays, n’auront servi que d’étroits intérêts et de longues rancunes de caste.

Enfin, il y a le patriote échauffé, le bon patriote, comme ils disent. Oh ! ceux-là sont les grands coupables. D’autant plus inexcusables que, tout en versant de chaudes larmes sur l’abandon des grands idéals du passé, sur la montée de l’individualisme, ils suivent, eux aussi, dans le terre-à-terre de la vie, l’humble morale du bonheur. Ils n’ont jamais été profondément influencés par la foi qu’ils professent. Dans l’existence, ils se conduisent comme de simples pacifistes. Tout en maudissant le progrès, ils en usent. Mais non, ils ne veulent pas en convenir. Ah ! ceux-là, pourquoi ne peut-on pas leur crier que le culte de la personne humaine — ce culte qu’ils servent pour eux-mêmes — entraîne celui de la collectivité, mais non point d’une collectivité réduite à un coin de terre.

Je maudis leur doctrine de haine. Ils veulent chasser l’étranger, ses représentants, ses produits. Qu’adviendrait-il donc de notre richesse, si l’étranger appliquait la loi du talion, supprimait le bienfaisant échange ? Je les maudis de battre monnaie avec un idéal qu’ils considèrent comme sacré, en mettant au jour des romans, des pièces — dont ils touchent les droits — qui exploitent un chauvinisme exaspéré. Je maudis le patriote de table d’hôte, celui qui décerne des diplômes de bon français, qui les détient, qui en a le monopole. Celui qui veut sur la nappe un pot de moutarde français, bien français. Et qui louche sur son voisin dès que la courbe de son nez ne lui paraît pas bien française. Celui qui ravale l’homme au rang de la bête, en le poussant à foncer sur quiconque ne lui ressemble pas. Oh ! celui-là, j’appelle de tous mes vœux sa disparition de la surface de la terre. Je n’ai de haine que pour la haine…

 

Beaucoup d’esprits n’imaginent pas encore les États-Unis d’Europe. Cependant, on peut dire que cette prévision est déjà réalisée à certains yeux. Si elle n’existe pas dans le temps, elle existe dans l’espace. En effet, pour l’Américain du Sud, par exemple, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, sont déjà des départements d’Europe. De même que nous associons, que nous confondons dans l’éloignement, le Brésil, le Pérou, l’Argentine, le Chili… Et cependant ces nations, elles aussi, ont creusé entre elles les fossés du patriotisme. Mais déjà nous les rapprochons.

 

Un chauffeur, qui avait fait Pékin-Paris en automobile, me disait qu’il avait eu le même battement de cœur en voyant le poteau Europe en quittant l’Asie qu’en voyant le poteau France au retour d’un voyage en Italie. Ce simple trait ne montre-t-il pas ce qu’il y a de transitoire dans le groupement actuel ?

 

Dans un salon, on admet qu’il y ait un banquier, un artiste, un prolifique, un célibataire. Et dans le groupe européen, chacun veut être au premier rang, en tout. Pourquoi n’y aurait-il pas la nation artiste, la nation riche, etc. ?

 

Les nations rappellent ces filles légères et changeantes qui, habitant la même hospitalière maison, se disputent, se fâchent, se réconcilient, toujours excessives dans leurs manifestations de haine et de tendresse.

Voulez-vous penser aux relations de la France et de l’Angleterre depuis cent ans, de Waterloo à l’Entente cordiale, en passant par la Crimée et Fachoda ?

 

L’idée de patrie est subtile. La dette contractée envers les morts, la conservation du patrimoine d’œuvres et d’efforts accomplis avant nous, l’atmosphère particulière, la faune, la flore, les coutumes considérées comme des reflets du ciel qui les domine, autant de notions très ténues, très délicates. Et on peut s’étonner que ce soit au nom de sentiments presque insaisissables, qu’on demande aux hommes les plus incultes les suprêmes sacrifices. Mais on répond qu’ils en ont l’instinct. Et il faut ajouter aussi qu’on a dû habiller ces sentiments, les pavoiser, les rendre plus perceptibles en les soutenant de grands mots sonores, amour sacré, honneur, gloire…