Les mains propres
Mariage, Amour, Famille.
— Est-ce que je peux lire ça ?
Afin de pouvoir lui répondre avec simplicité :
— Oui.
Ou :
— Plus tard. Ça ne t’intéresserait pas encore.
Au surplus, la curiosité varie énormément d’un enfant à l’autre. Je suis d’avis de leur laisser beaucoup de liberté, de leur permettre un maximum. Qu’importe ? Ce qu’ils ne comprennent pas ne les intéresse pas.
Et quant aux livres vraiment mauvais, d’une perversité voulue, le mieux est de les mettre totalement hors de vue. Je ne sais pas de pire méthode que de coudre des pages. Voilà qui éveille l’idée et la tentation du fruit défendu !
Mariage, Amour, Famille.
Quelle idée du mariage souhaitons-nous donner à nos enfants ? C’est de ce seul point de vue qu’il importe d’examiner la question conjugale en matière d’éducation. C’est pénétrés, nourris de cette idée qu’ils aborderont et qu’ils résoudront plus tard ce grave problème. Leur sort en dépend. Elle vaut donc qu’on y réfléchisse. Et cette opinion — comme toutes les autres opinions — nous la leur communiquerons surtout par nos entretiens, par nos propos parfois les plus incidents, et par notre propre attitude.
Il faut donc prendre parti. Devons-nous soutenir le mariage ou le combattre, le vanter ou le décrier ?
J’estime qu’il faut prendre la défense du mariage. Tout imparfait, tout précaire qu’il soit, de fortes raisons plaident pour lui. Il est la solution de moindre inconvénient. Dans le moment présent, il est, pour un couple, la formalité nécessaire, qui le met en règle avec la société et lui ouvre les portes. Il est le passe-port et le passe-partout. Lui seul permet au père et à la mère de se prolonger ouvertement dans leurs enfants, car lui seul leur permet de les avouer, de les garder, de les élever selon leur pensée, de leur léguer leur nom, leurs reliques et leurs biens.
Le mariage ne fait que consacrer un groupement dont on doit souhaiter la force et la durée. Car la famille, limitée aux parents et aux enfants, constitue la vraie cellule sociale, microcosme où jouent déjà ces vertus d’association dont l’essor doit sauver le monde.
En contraste avec l’égoïsme du célibat, le mariage apparaît en effet une longue épreuve d’altruisme. La vie conjugale contraint à penser aux autres, à travailler pour les autres. Le renoncement, la tolérance, s’y exercent incessamment. Elle n’est qu’une longue suite de concessions mutuelles. En boutade, on pourrait appeler le mariage une concession à perpétuité.
Puis le mariage est dans le sens de l’avenir. La tendresse s’affine et s’épure à travers les siècles. Le monde primitif, le passé barbare, évoquent la promiscuité animale, le « toutes à tous ». Le monde futur réalisera peut-être l’union mûrement délibérée, respectée sans effort ni contrainte, sous la devise « Une seule pour un seul ». D’ailleurs, chaque homme, qui recommence et refait pour son compte toute l’histoire de l’humanité, passe par toutes ces étapes. Il est d’abord le collégien qui désire toutes les passantes ; puis il devient peu à peu plus exigeant, et son choix, de plus en plus rare, tend enfin vers une seule femme.
A quoi bon arracher le sceau légal attaché par le mariage à ces deux grands besoins qui mènent la créature et qui dureront tant que battra un cœur humain : s’appuyer sur un autre être, et se survivre par l’enfant ? Du fond de l’avenir, des révolutions grondantes peuvent accourir, tout abattre pour tout restaurer. Elles n’aboliront pas le sens de la paternité, claire raison de vivre, douce tyrannie que l’homme subit sans révolte, culte qu’il sert dans la ferveur, foi modeste qui possède pourtant, comme ses sœurs altières, ses sacrifices, ses tentations, sa vie future, ses extases, ses mystères et ses grâces, humble religion qui survit à toutes les religions… Des cataclysmes d’idées, des déluges de sang peuvent bouleverser le monde. Ils n’aboliront pas cet instinct qui, aux sommets de la joie et de la souffrance, dans l’amour et la détresse, jette l’homme contre un sein de femme et, dans un élan de tendresse ou de compassion, ouvre les bras de sa compagne sur le doux refuge d’oubli, l’asile voluptueux et maternel…
Il faut donc réagir, dans l’esprit de l’enfant, contre ce continuel dénigrement du mariage que propagent tant de refrains, de satires et de vaudevilles et dont nos faciles plaisanteries — sans doute par un besoin de revanche contre les petites misères de la vie — se font trop volontiers l’écho.
Railleries tellement répandues, tellement admises, qu’une pièce, un roman, ne peuvent pas mettre en scène des époux amoureux sans paraître ridicules et surannés. L’incompatibilité entre le mariage et l’amour est si solidement établie que, pour un passant dans la rue, un couple enlacé n’est jamais un couple marié.
S’il importe de ne pas représenter, aux yeux des enfants, la vie au-dessus du plan du réel, il importe tout autant de ne pas la leur représenter au-dessous de ce plan. Ayons donc le petit courage d’affirmer, en dépit de la littérature et de nos facéties, que s’il n’existe guère de ménages d’amour au sens parfait du mot, il existe par contre nombre d’unions tendres, fortes et durables.
N’en voit-on pas, de ces couples parvenus à leur automne, où l’on sent que les deux compagnons s’estiment toujours et se plaisent encore. Attentifs l’un à l’autre, appuyés l’un à l’autre, ils résistent au temps et à la vie. Les souvenirs purs et frais des primes années ont laissé dans leur cœur un parfum qui ne s’évanouit pas. Puis les enfants, tant de peines et de joies partagées, l’habitude, les liens de la chair, les mutuelles confidences, ont tissé entre eux une trame innombrable et solide. Et cette trame leur est précieuse. Car elle est leur œuvre, elle est née de leur effort, comme la maison qu’ils ont bâtie, le jardin qu’ils ont cultivé. Oui, les inévitables intempéries ont défeuillé la fleur printanière. Mais elles ont découvert et fécondé un solide fruit de tendresse, dont le suc tonique reste le grand cordial, aux heures d’épreuve… Et c’est encore une très belle réalisation.
Montrons aussi aux enfants que la grande chance et la meilleure garantie de bonheur sont dans le libre choix des fiancés, où ils puissent longuement s’éprouver, reconnaître entre eux l’entente et l’attrait, aussi bien les affinités morales que les affinités physiques, dont la place est si large dans la vie à deux. Une telle union ne promet-elle pas plus de sécurité que celles ou présidèrent l’intérêt, le caprice romanesque, un fade arrangement ? Devant de tels gages, inclinons nos préférences personnelles. Réservons simplement notre droit de contrôle et ne l’exerçons qu’au cas où nous aurions découvert chez le prétendant une tare ineffaçable.
Les conversations et les lectures donnent aussi à l’enfant des idées faussées et contradictoires sur l’adultère. D’une part, dans nos propos, nous le traitons en gaudriole. Un homme est-il trompé ? Il est comique. On lui fait les cornes. On l’appelle cocu. Et l’on passe gaiement. Et, d’autre part, les faits-divers sont rouges des drames d’adultère. Le cocu devient tragique. Il tue. Son geste paraît si légitime que le jury l’absout et que la justice lui accorde « l’excuse légale » s’il abat sa femme en flagrant délit… L’enfant recueille ces propos et ces exemples incohérents. Qui croire ? En fait, la vérité est entre ces deux erreurs. L’adultère ne mérite ni l’humour ni la mort. Il n’est point si facile, ni si aisé, ni si gracieux. Il impose, à ceux qui le commettent, toutes sortes de lâchetés, d’entraves, d’humiliations, de mensonges, d’effrois et d’alertes. Il inflige, à ceux qui en souffrent, d’indicibles chagrins. Et, par ailleurs, pour tous ceux qui portent haut le respect de la vie humaine, il n’est pas de défaillance qui exige du sang, pas de cas passionnel qui ne se résolve autrement que par le meurtre.
Les enfants — qui voient tout — voient autour d’eux des ménages se rompre. Accoutumons-les à l’idée que le divorce est juste et logique pour deux époux sans enfant qui se sont trompés l’un sur l’autre, ou l’un l’autre. Mais convenons qu’il apparaît insuffisant, médiocre et boiteux, dès qu’il s’agit d’un père et d’une mère. L’enfant est entre eux, qui les tient par la main. Il les unit d’un lien qu’ils hésitent à trancher. C’est seulement quand les petits sont capables de s’envoler du nid que les parents peuvent l’abandonner à leur tour.
Mais notre propre exemple, notre propre attitude, sont encore les meilleures leçons des choses du mariage. Évitons donc avant tout ces discussions, ces disputes, qui frappent l’esprit des enfants et finissent par y associer les deux idées de querelle et de ménage. Au contraire, quel merveilleux enseignement donne le spectacle d’un foyer où les époux en tous points se concertent et se mettent d’accord. Ministère en miniature, où les deux dirigeants se partagent, à pouvoir égal — car la femme tend très justement à devenir l’équivalente de l’homme — les divers portefeuilles selon leurs aptitudes et non plus selon les traditions : à l’un les finances, les affaires étrangères ; à l’autre l’intérieur, le commerce…
C’est au foyer qu’on apprend toute la délicate conduite de la politique ménagère. Depuis les petites opportunités, celle de ne pas quitter trop tard le négligé du matin, de ne pas chausser trop tôt les pantoufles du soir, jusqu’aux grandes opérations de police, où l’on évince du pouvoir ceux qui tendraient à l’usurper, amis trop assidus, parents trop tyranniques… Politique au grand jour, qui montrera le bienfait de la franchise, de la clarté, des ententes explicites, incessantes, et qui laissera dans l’ombre les aveux inutilement pénibles d’où naissent les conflits.
C’est à l’école du foyer qu’on prend les grandes leçons d’indulgence et de mansuétude, en particulier à l’égard de ces caprices, de ces changeantes humeurs qui sont souvent chez la femme des reflets de sa santé.
C’est là enfin que s’acquiert l’art charmant des prévenances, des attentions, tout cet actif échange, si nécessaire à la durée de la tendresse entre deux êtres : cadeau qui fête les dates heureuses, fine louange qui ensoleille une âme féminine, continuel « souci de l’autre », de lui assurer sa joie, toute sa joie. Certes, l’enfant ignore bien des rites de ce culte assidu et fervent, ceux surtout qui valent à un homme d’être appelé par sa compagne — de quelle voix reconnaissante — un « bon mari ». Mais d’aimables images sont tombées dans sa mémoire. Plus tard il en saisira le sens profond, la portée cachée. Il comprendra que le symbole du mariage est un solide autel bâti d’estime et de confiance, où ne doit pas s’éteindre la flamme du plaisir.
Pour l’amour comme pour le mariage, une seule question s’impose, du point de vue de l’éducation : quelle idée de l’amour souhaitons-nous donner à nos enfants par notre continuel enseignement, afin de les préparer à la vie ?
Ah ! Bien plus encore que pour le mariage, il importe de redresser les notions convenues qui traînent dans les livres, les pièces, les conversations, partout. Toute notre littérature se nourrit de l’amour. Les opéras chantent l’amour. Les tableaux, les statues, illustrent l’amour. L’art tout entier s’inspire de l’amour, sent l’amour, sert l’amour. Et nous respirons un immense mensonge. Jamais la représentation de la vie ne s’est tant écartée du réel. Sans cesse, elle tend à nous montrer l’amour facile, l’amour sans risques, l’amour parfait. Or, il n’est pas une aventure, pas une seule, où l’homme ne se heurte à la crainte de la maladie ou à la crainte de l’enfant. Dans l’aventure mondaine, la femme jette autour de ses reins une invisible ceinture de stérilité qu’il faut tourner avec toutes sortes de ruses amoindrissantes, de soucis triviaux, sans s’affranchir pourtant d’une longue suite de bas soucis. Et l’aventure galante, où le plaisir s’apaise à la source banale, empoisonnée par d’innombrables passages, apparaît encore plus décevante en ses fraudes ou tragique en ses dangers.
Et nous nous faisons les complices de cette énorme duperie, par nos propos. Nous jonglons légèrement avec ces lourds périls. Nous servons de fades lieux communs avec un clignement d’œil, un bon rire gaulois. L’enfant illégitime ? « Péché de jeunesse ». La maladie ? « Coup de pied de Vénus ». Quitte d’ailleurs à déjuger nos paroles par nos actes, en accablant de la même honte impitoyable, de la même réprobation féroce, la fille-mère et le vénérien.
Il faut dénoncer un autre délit de la littérature : elle nous représente la fréquence et la durée du « grand amour », d’un amour si grand qu’il emplisse toute une existence d’une immuable félicité. Le grand amour… On le voit apparaître dans tous les romans, dans toutes les comédies. Où le voit-on dans la vie ? A feuilleter les Mémoires du passé, à regarder autour de soi, on constate vite que — sauf chez quelques êtres d’exception — il n’est point de passion qui demeure étale, qui se soutienne d’une ardeur fixe tout au long d’une existence. On s’aperçoit que tout s’effrite, se ride et fléchit, et que l’amour vieillit encore plus vite que l’amoureux. Peut-être faut-il discerner encore, dans cette croyance au grand amour, au long amour, une prévision d’une humanité supérieure où tous les êtres seraient enfin fidèles et resplendiraient de cette noblesse, de cette force et de cette beauté que donne la constance. Mais ces temps ne sont pas venus. Il n’est pas plus d’amour inaltérable que de jeunesse éternelle. Ah ! Si l’on pouvait lacérer tout ce décor d’illusions, briser tous ces mensonges dorés qui flattent et reflètent notre espoir d’absolu. Si l’on pouvait faire admettre que le bonheur est relatif et la passion saisonnière… Parmi ces couples qui se jettent au grand amour, d’une ruée farouche et parfois meurtrière, il en est qui renonceraient au voyage, d’autres qui du moins en apercevraient d’avance le terme. Que de déceptions, de drames évités…
Est-ce à dire que l’amour ne soit pas important ? Nullement. Il suffit d’interroger l’histoire présente ou passée pour se convaincre qu’il est partout, au centre de tout, qu’il anime tout. Ce n’est pas seulement dans un crime qu’il faut « chercher la femme ». Mais derrière tous les gestes de l’homme, des plus bas aux plus nobles. La conquête de l’argent, celle du pouvoir, qui semblent les grands mobiles humains, ne sont elles-mêmes que des moyens de conquérir la femme. Le désir mâle dresse l’axe du monde. Oui, l’amour est important. Mais c’est à cause de cette importance même qu’il ne faut pas le montrer sous des traits faux et fardés à ceux qui découvrent la vie. Il ne faut pas que l’enfant croie le plaisir si facile, ni l’amour si fréquent…
Au moment où l’évolution féminine s’accélère et se marque, il peut être intéressant d’examiner si elle influencera l’amour, s’il y aura quelque chose de changé dans ses modalités, du fait que la femme s’affranchit, se réalise et devient vraiment la moitié de l’humanité. A mon sens, on n’en peut pas douter. Il semble bien que la femme doive payer la conquête de ses droits sociaux. Et sur quel terrain devra-t-elle reculer, sinon sur celui où s’exerçait souverainement son empire ? Voici donc la prédiction qu’autorise et qu’impose l’inéluctable loi d’équilibre et de compensation : ce qu’elle gagnera en pouvoir visible, la femme le perdra en pouvoir caché.
Il s’agit d’abord d’une diminution de ferveur. Car la galanterie n’est que le signe sensible du culte dont la femme était l’objet, du pouvoir secret qu’elle exerçait sur l’homme. Et ce pouvoir était formidable. Injustement opprimée par la loi du mâle, contrainte à la ruse à défaut du droit, elle avait dû dans l’ombre aiguiser ses armes naturelles, son charme et sa beauté, ses dons d’attrait et de séduction. Par sa dureté même, l’homme obligeait la femme aux souples habiletés. Pour lutter contre lui, elle dut tendre des pièges, dont sa grâce était l’appât. Mais réduite à jouer ce rôle secret, elle s’y montra merveilleuse. Le langage même de l’amour peignait sa souveraineté. Elle était l’idole. Elle était la maîtresse. Le tyran lui parlait à genoux. Et ce fut sa revanche continuelle… La loi disait rudement : « La femme doit suivre son mari ». Mais, dans la rue, le mari suivait les femmes. On la chassa du trône : mais elle régna sur les rois. Elle mena la planète sans jamais se montrer et, par là, fut divine.
On avait fait d’elle une créature rare, distante, convoitée, refermée sur elle-même, défensive. Soit. Elle usa, pour parvenir à ses fins, de son prestige mystérieux. Sa moindre démarche troublait et flattait l’homme en place. Il était prêt d’avance à l’écouter et à la satisfaire. Il l’attendait dans une petite fièvre, après un coup d’œil à la glace et un coup de doigt à la moustache. Et si elle obtenait tant avec un sourire, que n’obtenait-elle pas en accordant davantage ?
C’est cet empire secret qui va peut-être resserrer ses frontières. C’est sur cette carte du Tendre que la femme nouvelle va peut-être abandonner du terrain. Sortie du temple où l’avait reléguée l’homme et prenant place au forum, elle ne connaîtra plus tous les rites du culte ancien. Dès son avènement au grand jour, elle devra laisser tomber son voile de mystère et combattre à visage découvert dans le duel de l’amour.
Est-ce à dire que les deux rivaux vont subir une métamorphose complète ? Que la femme va perdre sa coquetterie, ses charmantes pudeurs, ses grâces émouvantes, son bel idéal de tendresse dévouée, de passion absolue ? Que l’homme n’aura plus ce constant désir d’éblouir, de vaincre sa chère ennemie, et aussi de se réfugier contre elle ? Non pas. Ce sont des traits de l’espèce, des raisons d’être.
Mais dans ce combat, les armes seront désormais presque égales. Il y aura, dans les aveux, une sorte d’équivalence et de réciprocité. On a vu tout ce qu’ont acquis de résolution, de force décidée, les femmes nouvelles qui travaillent. Elles savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles valent. Cette autorité, elles l’apporteront partout. La vie sentimentale y gagnera en franchise. Il y aura moins de madrigaux, mais plus de sincérité, moins de papillonnages autour de la fleur rare, mais moins de fleurs délaissées. Combien de destinées en deviendront meilleures ! Combien de malheureuses ont soupiré en vain après le compagnon souhaité qu’elles aimaient secrètement. Peut-être eût-il été heureux de se savoir préféré. Mais il ne savait pas. Et il passait. Vienne, après le règne des paupières baissées, celui des regards droits, et c’en sera fini de ces injustes souffrances.
Plus audacieux, mais plus réfléchi, plus consenti, le don de soi apparaîtra plus noble. Tout libre-échange fait passer sur les frontières un grand souffle salubre.
La vraie famille se limite au groupe parents-enfants. Déjà, l’affection véritable n’est pas si fréquente entre frères et sœurs. Pourquoi tenter de l’étendre ? Le cousinage n’est que la caricature de la famille. Il en souligne les défauts sans en montrer les qualités. Il suscite la jalousie sans éveiller la solidarité. Les gens que l’on contraint de s’aimer inclinent à se détester. Ils ont, dira-t-on, des souvenirs communs ? Mais ils profitent de se connaître pour se mieux déchirer. Les soucis d’héritage enveniment encore ces querelles. Le cousinage semble avoir été inventé par les notaires.
Faisons donc table rase de ces parents éloignés qu’on ne rencontre que dans les mariages et les enterrements. S’il en est qui nous plaisent, tant mieux. Rien ne nous empêche de les attirer.
A la famille imposée, substituons la famille d’élection, celle que constituent les amis que nous nous sommes donnés. Là, point de vilains soucis d’argent. Mais des affinités qui se sont reconnues. Si notre choix fut mauvais, ne nous en prenons qu’à nous-mêmes. Du moins sommes-nous libres de le répudier. Certes, tout est précaire, tout est fragile, même l’amitié. Ces liens ne sont pas indissolubles. Mais nous chercherons à les entretenir, parce que nous les avons spontanément tressés.